‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 28 sur 44 · LE POÈTE · texte numérisé non relu

LE POÈTE

GIOVANNI PASCOLI

La facilité grandissante des moyens de communication, multipliant les rapports internationaux, accélérant les échanges de toute sorte, précipite Tavènement de la « littérature universelle ». Les phénomènes intellectuels se manifestent aujourd'hui à peu près simultanément dans les différentes nations civilisées. Le naturalisme, par exemple, et la réaction idéaliste qui suivit ont été en Europe des mouvements à peu près parallèles, infiniment plus liés en tout cas, infiniment plus cohérents que le romantisme. Cet état de choses nouveau est pour beaucoup sans doute dans Tintérèt qu'on porte aujourd'hui aux littératures étrangères en France, où elles furent si longtemps dédaignées et négligées. Nietzsche, Tolstoï, Ibsen, d'Annunzio — j'établis à dessein cette liste disparate '— ont trouvé chez nous des lecteurs parce que leurs idées à tous — pour différentes qu'elles fussent, - étaient « dans l'air ».

Cette situation nouvelle ne va pas d'ailleurs sans un inconvénient. Dans l'impossibilité où nous sommes individuellement de posséder tous les idiomes littéraires, nous en sommes réduits à ne connaître la plupart des auteurs étrangers que par des traductions

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souvent médiocres. Et c'est là, j'en conviens, une nécessité regrettable. Mais il faut entre deux maux choisir le moindre. Entre la méconnaissance totale de ces écrivains et Tinconvénient de les connaître par des traductions, je n'hésite pas. Philosophes, romanciers et dramaturges de tous pays, on ne vous traduira jamais assez!... Il est un domaine, touttofois, où l'intervention du traducteur me semble peu justifiée. C'est dans la poésie. Que reste-t-il d'un poète étranger dans une traduction fran(;aise? (Quelque chose d'amorphe, de pâle et de pantelant, des mots, des mots. De très grands auteurs, parvenus à la célébrité par d'autres chemins peuvent supporter — on dirait mieux souffrir — ([u"on traduise leur (t'uvre poi'lifjiie. On a pu tout récemment publier une version française des poésies d'Ibsen sans attenter à son génie ; mais lorsqu'un étranger est parvenu à la gloire, surtout par sa poésie, je me demande jucju'à quel point on lui rend serviite en le traduisant? E<lileurs, traducteurs et public partagent d'ailleurs ces hésitations et ces scrupules. On traduit peu les poètes. Et c'est ce qui explique l'ignorance où nous sommes des ouvrages de M. (iiovanni Pascoli. Une étude de M.Jean Dornis ', uneautre deM. Bérenger, un court feuilleton de l'auteur du présent essai dans les JJéba.st, voilà, je crois bien, tout ce qui a été publié en France jusqu'à ce jour sur le compte de M. Pascoli. Ce n'est pas assez. Il mérite d'être connu davantage, (^est à quoi visent les pages qu'on va lire. '

Chemin faisant, il m'arrivera sans doute de tenter qut'lquetraductiondece poète. Par avance, j'en demande pardon au lecteur. Puisse-t-il deviner, à travers mes interprétations sacrilèges, le divin éclat de l'original !

1. Jean Dornis, La poésie ilalietine coiileini/oruiiie, Paris, (Olk-ndoriï.;

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Puissent mes commentaires lui donner le désir, pour peu qu'il connaisse l'italien, de se reporter au texte même de notre auteur ! Je ne souhaite pas d'autre récompense. La critique est parfois une besogne ingrate. Elle consiste trop souvent dans ce « relavage d'assiettes » dont s'affligeait Barbey d'Aurevilly ; mais elle offre aussi de loin en loin des compensations charmantes. Quand elle s'attaclie à faireconnaîtredes objets qui en sont dignes, je ne sais pas d'office plus doux. « Je voudrais vous convier à la campagne/), dit quelque part notre poète. Je vous renouvelle son invitation : « Je voudrais vous convier à la campagne ». L'œuvre de M. Pascoli est avant tout une promenade philosophique à travers champs. N'y a-t-il pas là de quoi séduire les plus difficiles? Au demeurant, je vous en préviens, nous ne serons pas sans rencontrer sur notre route des fouilles mortes, dos fleurs ilétries et des tomjjeaux. Il y a de la tristesse, beaucoup de tristesse, dans la poésie agreste de M. Pascoli. Mais peut-être goûterez-vous le charme insinuant de celte mélancolie. Et peut-être finirez-vous par vous écrier avec notre auteur : c La douleur du poète est d'une merveilleuse nature ; alors même que le son en est triste, l'écho en est si doux? »

Giovanni Pascoli est né en 1855, à San Mauro, dans la Romagne. Il étudia au collège d'fjrbino, puis à l'Université de Bologne. C'était un élève médiocre ; mais son air pensif et doux, son délicat visage, ses boucles blondes le rendaient sympathic|ue à chacun. Déjà il aimait à lire et à songer, et il adorait la nature. Il a retracé dans une pièce de vers un souvenir de sa vie de collège, où apparaît bien son âme précocement médita-

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tive : les écoliers d'Urbino se promènent en troupe ; sagement, en rangs serrés, ils ont gravi les hauteurs qui dominent la ville et sagement ils en sont descendus ; mais, au moment du retour, on remarque avec stupeur l'absence de rélève Pascoli : abimé dans la contemplation du soleil couchant, il s'était oublié sur la montagne. Les années ont passé, mais Pascoli est demeuré tel qu'aux jours de son enfance. Son àme n'est jamais redescendue dans la plaine. Toute sa vie, il est resté plongé dans une rêverie mélancolique sur les sommets. Toute sa vie, il a plané.

La poésie, en Italie comme en France, est un autel qui ne nourrit pas ses prêtres. ^L l^ascoli dut songer à gagner d'autre manière son pain quotidien. VA il entra dans l'enseignement. Dès l'enfance, il avait excellé dans le latin et le grec. Il convient de préciser qu'il s'y montrait fort remarquable. Il a composé des vers latins et grecs dune science merveilleuse et d'une rare harmonie, divertissement studieux auquel il ne faudrait pas, d'ailleurs, attacher plus d'importance que M. Pascoli lui-même. Rien de moins pédantesque que sa poésie italienne. Oh! sans doute, la marque des fortes études qu'il a faites y est visible. Il s'y manifeste une tendresse toute filiale à l'égard de Virgile, mais M. Pascoli, hdèle à la tradition classique, a converti en sang et nourriture sa connaissance des poètes anciens. Il est lils de Virgile, assurément, mais au môme titre que Gamoens, Racine, Schiller et Manzoni.

Sa dévotion envers les anciens ne l'a point empêché défaire œuvre originale. M. Pascoli est même un adversaire à ce point acharné de tous les pédantismes qu'il s'applique depuis quelques années à une tâche méritoire entre toutes, qui consiste à renouveler l'exégèse dantesque en la simplifiant, en la vivifiant. Il invite les

commentateurs à expliquer Dante <' du point de vue du cœur humain » plutôt qu'en accumulant les documents historiques et philosophiques et en soulevant des nuages de poussière. Voilà — n'est-il pas vrai ? — une louable entreprise, inspirée par le bou sens, la raison et un intelligent amour de FAlighieri. M. Pascoli doit être remercié pour s'y être attaché.

La simplicité de cœur, ce don si rare aujourd'hui, est une des plus précieuses qualités de notre poète. Une naïveté exquise se trahit à sa façon de rendre la nature, qui est ce qu'il aime le mieux au monde. Il la préfère encore aux Grecs et aux Latins, à Virgile et à Dante. De tout temps, elle fut l'objet de sa tendresse passionnée.Cette candeur aveclaquelle; 11 'interprète, M. Pascoli entend la rencontrer également chez son lecteur. Ses vers s'adressent aux esprits sérieux, mais spontanés et qui ne refoulent pas, comme une faiblesse, l'émotion éprouvée aux grands spectacles offerts par la création. Myricae, tel est le titre trop modeste de son premier recueil de poésies champêtres. Il contient une allusion à certain vers de Virgile que l'auteur a choisi pour épigraphe de son volume et où il est dit que les arbustes et les « hundjles bruyères )) ont aussi leur charme. Le livre tient au delà des promesses liminaires du titre. A la vérité, les pièces dont il se compose sont fort courtes pour la plupart, mais elles sont d'une variété d'impressions, d'une richesse d'idées et de langage qui évoquent bien plutôt l'inuige des lis opulents ou des roses parfumées (|ue des » humbles bruyères ». Aux Myricae^ où la nature est au premier plan, succéda un volume intitulé Puemetti, où l'homme occupe la place principale. De nouveau, le lecteur songe à Virgile. Les Poemetti soniXes, Gëorgiques (\.QV\la\\e contemporaine. Sur des pensers nouveaux on a fait rarement avec autant de bonheur des vers d'une perfection antique.

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Si, par la forme, M. Pascoli rappelle les anciens, l'image qu'il se fait de la nature est très moderne. Elle est en harmonie avec les découvertes récentes de la science et de la philosophie, découvertes qui ont eu pour effet, en dernier» analyse, derapprocherl'humanité du reste de l'univers et du monde animal tout entier. La haute barrière est tondjée, qui séparait jadis l'homme orgueilleux de la bète méprisée. De mèmeque le savant n'aperçoit plus bien distinctement le point précis où le règne végétal commence à se différencier du règne animal, il ne sait plus trop où finit l'instinct et où commencent le raisonnement et l'intelligenee. En somme, nous nous plaçons aujourd'hui moins haut et nous estimons les bêtes moins bas qu'au xvm*^ siècle, par exemple. L'œuvre de M. Pascoli retlète cette conception nouvelle. 11 associe étroitement l'homme et la nature. Il donne à celle-ci les passions de celui-là. Ses animaux pensent et parlent, ses plantes respirent, s'aftligent, espèrent. Un souille de très pur panthéisme traverse les pièces où M. Pascoli exprime ses impressions en face de l'univers. Il a rajeuni, à force de sincérité, à force de naturel, le procédé poélicjue usé qui consiste à comparer un geste humain avec un aspect des choses, et à les commenter l'un par l'autre.

Faut-il transcrire maintenant une pièce des Myricae ou des PoenieLli'.' Je Ks voudrais citer toutes, quitte à les " traduire ». Mais laquelle choisir? Puisqu'il faut opter, hélas! voici un sonnet intitulé /:^e/<fV//c/«û» et qui me semble caractéristicjue entre tous, à ceci près que la poésie de M. Pascoli qui, dans la pièce qu'on va lire, est toute douceur, trahit souvent plus de force. Au demeurant la tendresse éperdue de M. Pascoli pour la nature, note dominante de son œuvre, s'exprime dans ce morceau avec un rare bonheur, (le bon prêtre qui bénit tout à la fois d'un geste large les justes et les

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méchants, les méchants surtout, l'ivraie, le serpent et le faucon, c'est le poète lui-même. Il y a dans l'auteur des Myricae un peu de l'àme fraternelle de saint François d'Assise. Cette commisération qu'il étend à tout l'univers rappelle les strophes du Cantique au Soleil, où le poète des Fiuretli rend grâce à Dieu pour tant de bienfaits disparates.

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