M""^ ADA NEGRI
('e nom, aujourd'hui célèbre en Italie, a»''té révélé au public, il y a quelque dix ans. par des vers imprimés dans Y lUnstrazionc popolnre et dans le Corriere delta ■sera. M"" Ada Negri apportait au concert des lettres italiennes une note nouvelle, sonore, grave et triste. Ces chants d'une àpreté farouche, d'une amertume désolée, on ne les eiit point attendus d'une femme On s'interrogeait avec curiosité sur cette auteur nouveau. Qui était Ada Negri '? D'où venait-elle 'î* On donc avait-f^lle fait ce précoce apprentissage de la souffrance?
M°" Ada Negri ne se hàla point de satisfaire la vaine curiosité des lecteurs. H était dans ses vo-ux que son œuvre se répandît et se frayât un chemin dans le monde. Sa poésie n'était-elle pas un acte, un acte politique et social? Mais, fidèle au conseil du sage, elle tenait à cacher sa vie. La vie avait commencé, il est vrai, par lui rendre ce précieux service. Campagnarde obscure, M™* Ada Negri exerçait à ses débuts les humbles fonctions de maîtresse d'école à Motla-Visconli, pauvre bourgade de Lombardie, sur le Tessin. Klle y vivait solitaire, ignorée... et malheureuse. Plaignons son triste sort, mais félicitons-en les lettres italiennes. C'est la souffrance, l'ennui, la pauvreté, qui ont mis aux mains de M"" Ada Negri une lyre si mélo-
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dieuse. C'est du vide de sa vie d'alors que sa poésie est pleine. Heureuse et riche, elle eût laissé sommeiller peut-être les trésors que son âme contenait. Malheureuse, son malheur lui révéla son génie. Elle n'est point restée, d'ailleurs, sans comprendre de quel prix fut pour elle l'infortune. Et la première pièce de son premier volume de vers, préface générale de toute son œuvre, est consacrée à la glorification éloquente et dramatique de l'adversité. Une vision y est décrite, qui hanta la poétesse dans une nuit d'angoisse. Un spectre affreux lui apparut avec un poignard au flanc et dans les yeux un éclair mauvais. Eperdue, elle tenta de repousser le fantôme ; mais il demeura et parla ainsi : « Je suis le Malheur... A qui souffre et crée en versant son sang, à celui-là seulement sourit la Gloire. La douleur imprime un vol sublime à l'idée. » Ce langage fit trembler celle à qui il s'adressait. Mais ayant réfléchi, elle finit par crier au fantôme : « Reste ! » Et le Malheur resta. Et, à force de créer dans la souffrance, la renommée aussi vint s'asseoir au foyer d'Ada Negri. Celte renommée, une des plus récentes, mais une des plus solides, je crois, de la jeune poésie italienne, voyons un peu sur quoi elle se fonde...
(' Poétesse fatale de la douleur », voilà le titre pompeux que M'"*" Ada Negri se donne. Le malheur sous tous ses aspects, voilà le ressort constant de sa poésie. Elle naquit comme tant d'autres poètes sous l'influence de Saturne. Dès sa plus tendre enfance, elle manqua naturellement du sens de la joie, comme d'autres manquent de sens critique ou de sens moral : « Je grandis dans le brouillard avec ici, dans mon cœur, une
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éroce nostalg-ie de soleil... )-. On dit du soleil qu'il luit pour les bons et pour les méchants. 11 se peut, mais il ne luit pas pour les pauvres. Dans l'existence désolée d'Ad^ Nef^ri, il n'a fait que des apparitions fugitives. Et comme elle soupire après sa chaleur et sa gaieté ! Elle l'invoque passionnément. C'est un élément essentiel de sa poésie que cet àprc désir, toujours inassouvi, de lumière et de joie. Le mot « soleil » revient à chaque instant sous sa plume. Dante Alighieri n'employait pas le mot ëloiles avec une ferveur plus superstitieuse.
Essayons de définir le >< mal de vivre » exprimé par ]\|me ^j., ;\,,(r|.i. Sa doulcur ne ressemble point à celle de son illustre compatriote, Giacumo Leopardi, par exemple. 11 y avait, dans l'idée que celui-ci se faisait du malheur, dans sa façon de le considérer comme une nécessité attachée à la condition d'hoinnu», un élément antique auquel la muse d'Ada Negri demeure parfaitement étrang-ère. Eeopardi (tout comme notre grand pessimiste Alfred de Vigny) était une façon de stoïcien égaré en plein xix' siècle. M""-" Ada Negri, elle, n'appartient qu'à son temps. Sa tristesse n'est ni sloïque, ni chrétienne. Elle verse des larmes, il est vrai, mais debout, frémissante, les poings crispés, et non pas prosternée, le front contre terre, à genoux. Elle incarne la douleur qui s'irrite contre la destinée, le désespoir « qui se débat, maudit et pleure ». Dressée contre le sort ennemi, elle évoque le souvenir de Prométhée, enchaîné sur le roc sauvage. Alors (pie le stoïcisme et le christianisme disaient : « Résignation et silence », M""' Ada Negri dit: « Révolte ». Et ce langage résonne sans doute plus agréablement aux oreilles des hommes de notre époque.
Ce n'est poitit par hasard que M"" Ada Negri a donné pour parrain à sa poésie l'illustre victime de
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Zeus. La guerre que Prométhée avait déclarée au roi des dieux, elle la mène aujourd'hui contre les théologies endormeuses et les fois consolatrices. Il est malaisé de démêler avec quelque certitude la pensée religieuse de M""^ Ada Negri. Cet écrivain présente le cas, assez rare encore, d'une âme féminine absolument étrangère à tout mysticisme. Il semble que le mysticisme révolutionnaire, si l'on peut dire, ait absorbé chez elle le mysticisme religieux et lui en tienne lieu. M""' Ada Negri n'en a pas moins un idéal. Un poète ne saurait s'en passer. Mais cet idéal ne doit rien aux croyances régulières et historiquement constituées. Toute la Bible de M'"^ Ada Negri tient dans son cœur. « Poétesse » des infortunes populaires, l'institutrice de Motta-Visconti est essentiellement cela. Mais elle a fait résonner d'autres cordes encore sous ses doigts inquiets. Elle a mené sa muse aux champs. Hélas! comme elle y paraît gênée avec son haut bonnet phrygien, sa lourde épée de chevalier errant et sa solennité justicière ! Les vers champêtres de M""" Ada Negri sont médiocrement heureux. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire la pièce intitulée Viens aux champs^ recueillie àSiXi^ Fatalità\ Il semble que l'auteur, si personnel toujours jusque dans ses défauts, se soit appliqué ici à une savante banalité. Les métaphores usées jusqu'à la corde, les épithètes séculaires semblent accumulées comme à plaisir dans ce court morceau. Les sandales trempées de rosée, les feuilles dégouttantes de pluie et brillantes comme des diamants, le puissant baiser de la terre et du soleil, tout s'y rencontre à point nommé. On dirait une collection diligente de lieux communs. Ce morceau n'aurait-il pas été écrit ^ de chic », alors que la poésie de M""" Ada Negri est faite