‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 32 sur 44 · M™" ADA NEGRI · texte numérisé non relu

M™" ADA NEGRI

bien passionnés pour traduire une passion morte. Mais Tamour n'est-il pas coutumier de ces contradictions bizarres, de ces silences retentissants ?

Une fois tué l'amour charnel, trompetir et traître, M'"" Ada Negri reporta sur les malheureux tous les trésors de son affection. Elle cessa de pleurer sur un homme pour pleurer sur l'humanité entière. Elle se proclama la « Muse du nouvel amour », et ce nouvel amour qu'elle va prêchant est fait de pitié, de charité, d'ardeur au sacrifice. A partager sa sympathie entre un si grand nombre, le sentiment de M'"" Ada Negri ne s'est point atténué. A un « frère en idéal », elle définit en ces termes l'amour universel qu'elle entend substituer à l'amour pour un seul homme, cet ér/oisme à deux désormais renié : « Notre demeure d'élection sera partout oii un vaincu gémit, oii l'enfance abandonnée tremble, oii fermente la misère infecte. Des pauvres le grabat misérable nous servira de lit nu[)tial, Les innommés et les orphelins aux(piels la doulcuirogne les ailes seront nos fils. Ma bouche de vierge le réserve des baisers connus d'elle seulement. Ce sont des baisers qui jaillissent de la plainte, telles de tristes anémones au milieu de l'herbe ' ». D'un bout à l'autre de cette pièce, la même note résonne, à la fois révoltée, désespérée et fraternelle. 11 nous reste à examiner de plus près cet élut de conscience et à en citer quelques exemples caractéristiques.

Une énergie toute virile se découvre dans la poésie révolutionnaire de M'"'' Ada Negri. Dans une attitude de défi, elle se campe, amazone sociale, impatiente du combat. « Je suis la guerre ! « s'écrie-t-elle. A satiété elle répète : w Je suis forte ! >» Elle montre ses

1. Voir la pièce inlitulée Amor novu dans le recueil Tempesle, 8« mille, Milan, Fralelli Trêves, 1899.

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muscles avec une insistance peut-être excessive. Elle affiche avec éclat sa vigueur peu commune. Oserai-je ravouer?Ces gestes de femme-torpille s'accordent mal avec la rude sincérité que je me plais à reconnaître chez M™*^ Ada Negri. Soulevant à bras tendus le fardeau des souffrances humaines, elle fait songer à ces athlètes jonglant sur la place publique avec des moellons énormes. « Je suis le chêne qui tient tête au vent 1 » s'écrie-t-elle. Au malheur elle a opposé « l'énergie de cent vies » 1 C'est beaucoup. C'est trop. Avec Gavroche, on est tenté de crier : « Assez ! assez !... »

Alors que la poésie humanitaire et socialiste de M. Pascoli, par exemple, se résume essentiellement dans un appel à la pitié, l'élan qui porte M™'' Ada Negri vers le peuple signifie surtout révolte. Etrange destinée des âmes ! De ces deux poètes, l'un — et c'est M. Pascoli, — a écrit une œuvre d'une douceur toute féminine ; l'autre — et c'est M""^ Ada Negri — exhale sa fureur guerrière en hymnes d'une sauvagerie virile.

M'"*^ Ada Negri, je crois l'avoir dit déjà, est de souche plébéienne. Mais n'allez pas croire qu'elle ait la faiblesse d'en rougir. De cette humble extraction elle tire bien plutôt orgueil. Et je l'en félicite. Nous avons marqué déjà qu'à certains caractères tout formels de sa pensée cette origine « peuple » se révèle. Elle paraît mieux encore aux opinions politiques de l'auteur, si l'on peut appeler opinions et qualifier de jiolUiques ces manifestations tout instinctives d'un tempérament qui se déchaîne.

Non, je ne crois pas me tromper en attribuant à l'origine de M'"" Ada Negri l'image terriblement conventionnelle qu'elle 'se fait de la société. Elle divise riiumanité en deux camps : les gens du peuple et ceux qui n'en sont pas, les premiers ornés de toutes les

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vertus, les seconds afflig-és de tous les vices. Et voilà ! Ce n'est peut-être pas très fort ni très exact comme psychologie, mais c'est dune simplicité élémentaire, d'une clarté aveug'lante.

Convenons-en tout de suite : M""' Ada Negri, décrivant les non-peuple, est médiocre. Ses types de bourgeois (ou plutôt les falotes silhouettes ({uelle trace des gens de cette classej font songer à de plates chromolithographies, vulgaires, aux tons criards : « O monde gras des bourgeois rusés, nourri de calculs et de viandes, monde de millionnaires repus et de filles coquettes ». Voilà le ton et la chanson. Cela peut tenir en dix lignes comme en cent. Les riches sont uniformément vils et débauchés. Le chef de famille songe aux rapines et au jeu, la mère à ses adultères, le lils aux filles, la petite couventine à des tlirts malpropres. Les voilà bien, les vertueux du tiers! Notez qu'à ce manège-là tous ces gens trouvent leur compte. Ils se complaisent dans leur vilenie. Elle leur réussit si bien! Je ne sais trop, mais il me paraît que M""' Ada Negri s'exagère la félicité bourgeoise. Je ne crois pas que *« les adultères et les rapines », besogne ordinaire des bourgeois, comme chacun sait, procurent infailliblement ces pures joies qu'elle suppose. Mais la rhétorique révoluticmnaire le veut ainsi, il faut que le riche soit d'Ame basse et heureux dans sa bassesse. C'est un dogme. Admettons, mon Dieu, et poursuivons!

Et, maintenant, admirons l'autre partie du diptyque, le portrait du prolétaire. C'est ici le triomphe de la vertu comme c'était tout à l'heure celui du vice. C'est une manière de Chanson des Gueiix que l'œuvre de M""* Ada Negri. Mais son gueux idéal et abstrait, son j)rolo qui est aussi bien celui de France ou d'Allemagne que celui d'Italie, n'a rien de commun avec le gueux spécifiquement et uniquement parisien qu'a chanté

M. Jean Richepin. Le poète français, entreprenant de réliabiliter les gueux, décrit de préférence les escarpes, les malandrins, les pires « arsouilles », comme il dit dans son vert langage. 11 peint l'ouvrier gouapeur en quête d'un mauvais coup, quittant Tatelier pour l'assommoir, désertant le chantier pour des hauts faits d'amour sur les fortifs. Les cris de révolte de ses <( héros » semblent les hoquets de quelque ivrogne qui n'a pas encore bu à sa soif et qui en reveut et qui en redemande. Il proteste au nom de son gosier aride, mais il se soucie fort peu d'immortels principes, de justice, d'un idéal quelconque. M. Richepin tient son parti uniquement parce que ce gars-là est pittoresque à souhait, parce qu'on ne s'ennuie pas un moment avec lui, parce qu'il a un vocabulaire sonore, ronflant et imagé, parce qu'il est, en somme, une admirable matière à mettre en littérature argotique, à chanter en langue verte. Mais l'àme du poète n'y est pas ou n'y est guère. Très différente, la sympathie de M""* Ada Negri à l'égard des gens du peuple. Ce n'est pas par les yeux qu'elle a été gagnée, c'est par le cœur. Elle aime les pauvres diables, non en artiste, mais en femme. Elle ne montre pas l'ouvrier sous ses aspects pittoresques, mais dans les situations où il apparaît digne de pitié, quand il travaille, quand il jeûne, quand il souffre. Le petit voyou qui traîne dans la rue, « sale et beau », lui arrache un cri de tendresse jailli du plus profond de ses entrailles. Elle montre ensuite ce pauvre petit gars devenu grand, gagnant à la sueur de son front son pain et celui des siens, toujours honnête, toujours malheureux. Elle l'accompagne à l'atelier, parmi les machines homicides. Car la machine, quoi qu'on dise, n'est pas l'&lliée de l'ouvrier. C'est un fauve auxentrailles de feu, toujours impatient d'une proie, c'est un monstre aux mâchoires d'acier toujours grinçantes,

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