‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 34 sur 44 · LE POÈTE FRANCESCO PASÏONCHI · texte numérisé non relu

LE POÈTE FRANCESCO PASÏONCHI

Dans le jardin de la littérature française la poésie lyrique est une fleur relativement tard venue. Elle s'est merveilleusement épanouie au début du xix'' siècle, projetant un vif éclat, refoulant au deuxième plan tout le reste de la production contemporaine. Mais cétait là une revanche tardive et il n'en demeure pas moins que la gloire lyrique fait presque entièrement défaut aux deux grands siècles classiques de notre littérature.

Il n'en va pas de même en Italie. Alors que le drame et le récit en prose sont loin de représenter en ce pays ces blocs homogènes qu'ils forment en France, la poésie lyrique a toujours été honorée et cultivée avec succès chez nos voisins. La production lyrique italienne n'a jamais souffert d'interruption notable. C'est dans l'œuvre des poètes d' Italie que se reilètent le plus exactement les multiples aspects del'àme nationale à travers les âges, ses aspirations, ses amours et ses haines, ses espoirs et ses élans séculaires.

Une brillante pléiade de « jeunes « promet, dès maintenant, au xx^ siècle italien la continuité de sa gloire lyrique. Et l'on s'accorde à reconnaître en M. Pastonchi un de ces talents en voie de formation tout particulièrement dignes d'attention et d'estime. Les encouragements n'ont pas fait défatit jusqu'à ce jour à l'auteur d'//«/ic7(e et de Bel fonte. La critique italienne,

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peu indulgente d'ordinaire, lui prodigue sans compter les sourires et les applaudissements. Espérons qu'il saura résister aux fumées de cet encens, enivrant, mais dangereux. Sans exagération, comme sans flagornerie, on peut d'ailleurs affirmer que la robuste personnalité de M. Pastonchi lui assigne dès aujourd'hui, parmi les écrivains de sa génération, une place d'honneur. Il n'est donc pas sans intérêt de chercher à lire dans cette jeune âme, reflet fidèle, sans doute, de beaucoup d'autres non moins jeunes et ardentes, non moins impatientes de vivre et de façonner à leur image leur pays et leur temps.

On commence toujours par l'imitation. M. l\istonchi n'a pas échappé à cette règle. Son premier volume est d'un disciple fervent, d'un admirateur superstitieux de M. d'Annunzio. La Giostra dWiuore était l'œuvre d'un artiste. Klle ne permettait pas d'espérer un poète. L'inspiration y est courte, le souffle haletant. On chercherait en vain une pensée originale et neuve dans cette poésie habile, mais factice. M. Pasl()nchi professait à celte époque que l'art est son but à lui-même. Aussi la forme, chez lui, écrase-t-elle, étouffe-t-elle le fond. Il y a de la rhétori(iue, une rhétorique pompeuse et verbeuse, il y a de la préciosité, une préciosité archaïque et tourmentée, dans cette Giostra d'Amore. Canzones, sestincs, ballades se succèdent, trop semblables entre elles, développant ce motif unique : la glorification de l'Eternel féminin. Les jeunes femmes que chante le poète portent des noms divers et sont diversement belles, mais toutes, Silvana comme Marta, Maria comme Camilla, tiennent les mêmes propos de désir et de volupté.

Il suffit, d'ailleurs, d'avoir indiqué la note générale de (;et ouvrage. M. Pastonchi recherche aujourd'hui un laurier plus rare et plus noble. On ne saurait le juger

sur la Giostra (TAmore. Sa véritable personnalité poétique ne se manifeste pas plus dans ces vers de début que dans ce court poème dramatique en « terza rima ;>, Au delà de la joie humaine, qui parut peu après et où l'on voit cet auteur profaner avec un cruel plaisir Tautel devant lequel il se prosternait naguère. « Au delà de la joie humaine » retrace l'aventure assez banale d'un vieillard qui, sur le conseil d'un démon, prie d'amour une jeune femme merveilleusement belle et meurt avant d'avoir satisfait sa passion. Cet ouvrage n'est qu'à moitié réussi. Certains dialogues du docteur Faust et de Méphistophélès nous empêchent d'apprécier pleinement les entretiens similaires du vieux Pedro et de son serviteur Ramio. Il est des souvenirs ineffaçables qu'on n'évoque point impunément. Ce poème présente toutefois quelque intérêt en ce que la femme, comme nous l'observions tout à l'heure, y apparaît dépouillée de son auréole d'antan. Ses pieds, maintenant, sont fourchus et sa chevelure est faite de serpents. Ce poème est tout pénéti'é d'un noir pessimisme. Voici M. Pastonchi devenu misogyne. Il semble qu'on perçoive dans Oltre Vumana gioja comme l'écho d'une vengeance personnelle. Mais, encore une fois, ce sont là des ouvrages de début, et s'il convenait de les mentionner, ce n'est qu'afin de donner toute sa signification et toute son importance à l'évolution survenue depuis lors.

Belfonte et Italiche^ les deux derniers recueils poétiques de M. Pastonchi, nous le montrent parvenu en même temps à la maturité de l'esprit et à la pleine possession de son métier. Il ne reste plus trace de préciosité dans Belfonte. Selon l'heureuse expression de Fauteur, il a renoncé à l'artifice* en faveur de l'art. C'est de l'art en efl'et, de l'art au service de la poésie, que ce vocabulaire si riche, ce vers si dru et si plein, ces rimes si sonores.

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M. Pastonchi a rajeuni de la fa(,'oii la plus heureuse les formes poétiques traditionnelles. Sur ce mode ancien, la cayizone, mode aussi ancien que la poésie italienne elle-ni.r-me, M. Pastonchi a chanté avec une gravité recueillie ces muses si modernes : la science et le travail. L'Italie nouvelle, industrielle et agricole, a trouvé on lui un poète animé de tout l'enthousiasme et de tout le sérieux nécessaires. Il a dignement célébré l'avènement de l'ouvrier et proclamé la grâce de la machine. 11 a réconcilié la notion du Beau avec celle de l'Utile, prouvant ainsi qu'un génie vraiment poétique fait son hutin do tout, qu'il n'est rien qu'il no transforme à son gré on émotion d'art, en vision de beauté.

Mais comment a pu s'accomplir cette métamorphose':* Ou'ost-ce donc qui a fait du poète de la Gioslra (VAmore, du poète dc'sespéré d'Olfre Viana)ia f/ioja, l'aède spontané et sain do» ItafiChe et de Be//'onte? De cotte transformation nous sommes redevables à deux causes : à l'influence d'une femme, d'abord; puis à l'acliGn (ju'exerea sur le poète le retour à la nature, la vie aux cliamps.

M. Pastonchi ne se permet que des allusions discrètes à cette femme qui le réconcilia avec la Femme. Il rend hommage toutefois en termes fort explicites au noble rôle de « celle qui, après un vain tumulte de passions funestes, ramena la paix dans l'esprit du poète •>, à celle dont un sourire, dont un regard " rendirent à l'àme desséchée de celui-ci la gaieté d'un temps, hélas! déjà lointain ». Certains sonnets de Belfonte sont directement placés sous les auspices de cette musc réparatrice. Belfonte, c'est le nom dont, à l'imitation des troubadours provençaux, M. Pastonchi gratifia cette « dame » de sa pensée. C'en est fait désormais de Maria, de Silvana et de Marta. Il a échappé définitivement au joug de ces vierges folles. Rien ne saurait égaler, de

son propre aveu, la tristesse d'une vie consacrée à la « servitude charnelle ». La poésie lyrique de M. Pastonchi, dans cette deuxième phase de son activité littéraire, est parfaitement chaste. Elle a la pureté de celle par où s'immortalisa M. Carducci et paroù se distingue aujourd'hui le tendre poète Giovanni Pascoli. Par delà M. d'Annunzio, dont les poèmes lyriques sont autant d'hymnes à la chair, M. Pastonchi tend la main aux deux poètes sévères et austères des deux générations précédentes.

La Giosira d'Amore était l'œuvre d'un citadin raiïiné. Italiche et Belfonte, ce dernier ouvrage surtout, sont d'un rural ennemi de toutes subtilités et de toutes complications citadines. M. Pastonchi professe désormais un mépris sans bornes pour la « folie mondaine ». Le monde n'a-t-il pas failli étouffer, pervertir tout au moins, son génie naissant ? M. Pastonchi habite depuis quelques années à Grugliasco, près de Turin, et il porte à ce coin de terre l'affection que tout convalescent éprouve pour les lieux oii il est revenu à la santé. « Comment ai-je pu si longtemps t'oublier? ô paix agreste », s'écrie-t-il. Quelle reconnaissance ne doit-il pas au bain de Jouvence de la nature où il est redevenu à la fois « bon et sonore » ? Traversant les champs où le laboureur, attelé à sa charrue, lui semble accomplir « l'œuvre d'un dieu », il goûte profondément des joies puériles : il fait pleuvoir sur ses épaules les rameaux bas tout dégouttants de rosée, ou bien il s'oublie, étendu sur le sol, à savourer le silence d'une retraite écartée. Le travail mystérieux des germinations et des éclosions trouve en lui un observateur sympathique et frémissant. Et il écrit ce sonnet délicieux, La floraison du pécher, que je me risque à traduire :

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I.e |)(>ch<'r (li'licat, au mois do mars i|ui l'iiivile, fleuriniU bien; mais il voit enonre les monls trii|> neigeux et il craint qnune soudaine menace d'àpi-es vents ne lui porte oflense. En llfuiissant, il craindrait aussi de déplaire au grand peuplier, roi dfs horizons, et au vieux figuier, qui, pour écarter les souilles sulilils, 6lari;it ses liras paternels. Mais, par une tiède nuit, voici que l'envahit une langueur, un trciuldonient, un désir fou, jiuis c'est un long efTort... Et c'est l'aurore. Et le pécher se voit ruisselant de rosée, entouré d'un nimlie hésitant et rose de corolles, i-mliaumantde son souille la hrise matinale.

Seul à seul avec sa conscience, le poète s't'-ludie, songe et pense. Il se découvre <• mùr potir le bien, ayant renoncé à toute chose périssable ». I/anibilion n'empoisonne plus ses joies. La solitude a cessé de lui faire peur. Volontiers notre poète répéterait avec Henrik Ibsen que l'homme le plus fort, c'est l'homme seul. On le voit, la cure est complète, la transformation absolue. Une fois de plus la vertu bienfaisante du sol a rendu la santé à une âme désemparée. I']t voici que le poète éprouve le besoin de consacrer à (piehjue œuvre salutaire et noble son énergie renouvelée. Le voici s'élcvant des joies silencieuses de la contemplation au désir tumultueux de l'action désintéressée.

Depuis qu'il a trouvé un sens à la vie, il l'aime passionnément. II chante la patrie italienne et consacre deux de ses belles plus pièces de vers à l'éloge de deux hommes qui l'ont grandement honorée au xix'' siècle : Verdi et Ferraris. Puis il chante la famille et bénit le foyer, divin refuge, méconnu par l'homme moderne, « qui se croit affranchi alors qu'il subit en réalité l'esclavage de ses passions et de ses désirs ». Il exalte la liberté, il affirme sa foi au Progrés. Dans un langage

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exempt de tout désordre déclamatoire, M. Pastonchi appelle de ses vœux une ère de fraternité universelle et de paix, sans se faire illusion, d'ailleurs, sur les luttes que réserve à l'humanité un avenir plus prochain. Dans cette mêlée imminente, le poète ne refusera pas de tenir son rang : « Si je cherche la paix, s'écrie-t-il, je ne crains point la guerre. » Armé d'amour et cuirassé de haine (ces deux passions, d'après lui, contribuent pour une part égale aux grandes victoires du progrès), il collaborera au triomphe de ce qu'il croit être la justice et le droit. Assurément tout n'est pas d'égale valeur dans ce programme de poésie sociale et morale. Dans son amour superstitieux de la vie, le poète méconnaît la mort. Il la blasphème avec une forfanterie que son extrême jeunesse excuse à peine. De même, il nie avec une sérénité qui n'est peut-être pas définitive le culte que les hommes rendent à l'Inconnaissable. Son hostilité à l'égard du spiritualisme religieux n'est égalée que parla solidité de son idéalisme social. Insou^'ieux du mystère universel, impatient d'un destin terrestre meilleur dont bénéficierait l'humanité entière, il proclame avec une confiance intrépide la majorité de l'homme nouveau. Toute sa philosophie tient dans le sonnet qu'il a composé sous ce titre. 11 convient de le citer en entier :

Je hais celui qui pleure sur des songes et qui, au nom de la douleur soufferte, prêche ses frères, prétendant connaître par expérience tous les maux provenant de la vie.

Mélancolie, l'âge nouveau te chasse ; fuis avec le repentir dans un désert. Nous croyons à la vie, nous autres. A tout front nous ofîVnns une couronne, à tout amour, nos bras.

Large de poitrine, carré d'épaules, l'homme nouveau sourit à son labeur. Au battement de ses tempes se reconnaît un sang généreux.

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Il aime et il travaille. Il n"a pas d'autre dt^sir. Fare au soleil levant, brandissant un marteau, il remplit de son chant la terre et le ciel.

On peut préférer à M. Pastonchi. apôtre de l'humanité nouvelle, de ses impatiences et de ses révoltes, M. Pastonchi chantre de la patrie, de la liberté, de la terre féconde et réparatrice.

Mais on ne saurait, dans aucun cas, dénier à sa pensée l'étendue ni la virilité, à son vers l'émotion ni la fraîcheur. Dans quoique sens (\ne doive se poursuivre l'évolution de ce poète, M. Pastonchi ne fera point banqueroute aux espérances que fondent sur lui les amis de la muse italienne.

24 j.-invi.T inoi.

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