‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 35 sur 44 · TROIS JEUNES POÈTES · texte numérisé non relu

TROIS JEUNES POÈTES

M. Jean Dornis a consacré à la poésie italienne un livre plein de renseignements précis et d'extraits judicieux ' ; mais depuislapujjlication, récente d'ailleurs, de cet ouvrage, quelques nouveaux poètes ont surgi. Les morts vont vite, mais les vivants cheminent, eux aussi, à grande allure. Parmi les poètes italiens qui se sont levés à l'aube du nouveau siècle, j'en distingue trois qui me paraissent appelés à occuper une place fort honorable : MM. Angiolo Orvieto, Giovanni Cena et Domenico Tumiati.

M. Angiolo Orvieto a débuté par un volume de vers portant ce double titre : La Sposa mistica. Il vélo (Il Maya (1890-1897). Une âme mélancolique, pleine d'une indicible nostalgie, s'y épanchait en vers harmonieux et fluides. Une tristesse élégante, un spleen discret, mais tenace, l'incurable ennui des âmes bien nées y paraissaient les sentiments essentiels du poète. Ces premiers vers sont d'un esprit contemplatif désabusé avant l'âge, mais qui craint la mort autant qu'il redoute la vie. Contradiction apparente seulement et

1. Jean Dornis, Iai poésie italienne comfeniporaine, Paris (Ollendorlf).

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qui fait de M. Orvieto une fio^ure moderne entre toutes et de son premier recueil poétique un document que l'on consultera lorsqu'on retracera l'histoire du pessimism/B littéraire qui sévit parmi les jeunes gens à la fin du siècle dernier.

Contemplative dans son premier volume, la muse de M. Orvieto s'est convertie dans son dernier ouvrage à l'action et y a trouvé la paix. Ce nouveau livre s'intitule Ve7^so Oriente (Vers l'Orient) et il faut, pour comprendre ce qu'il signifie, entendre ce litre au sens propre et au sens figuré. L'auteur y retrace un double voyage, le voyage de son être corporel au pays du soleil levant et le voyage de son âme vers un idéal plus apaisé et plus serein. A ma connaissance, c'est la première fois qu'un poète a fait le tour du monde et a chanté en vers ses impressions. M. t)rvielo a tiré de ce motif un parti excellent. Jules Verne a fait lu tour du monde en quatre-vingts jours. M. Orvieto a fait le tour du monde en cent et qiiel(|ues ballades, odes, sonnets et tiercels. Glah-trotler avisé, homme de goût et de tact, il a, d'ailleurs, prudemment évité recueil banal de la poésie descriptive. Maître de son art, il aurait pu, comme tant d'autres, tracer de brillants tableaux d'Orient, brosser des marines vigoureuses ou esquisser au Japon, où il s'attarda, de df'licats kakémonos. Mais c'était là besogne trop facile dont le moindre virtuose se serait tiré avec honneur. M. Orvieto est plus et mieux f[u'un virtuose. Poète par don de nature et par tempérament, c'est son tempérament qu'il nous découvre dans ses impressions de voyage. Au flambeau des civilisations exotiques, c'est le secret de son âme dont M. Orvieto poursuit la possession. Si ses vers sont parfois d'un peintre, s'ils révèlent une âme capable de sentir et de traduire avec lionheur la diversité et la majesté des spectacles tropicaux, ils

sont surtout dim poète lyrique, c'est-à-dire d'un artiste (iniinemment subjectif qui rapporte tout à sa condition dliomme, aux privilèges et aux misères attachés à cet état.

De nniême qu'entre trois pierres précieuses on choisit la plus belle pour la placer au milieu, ainsi nous inscrivons le nom de M. Cena entre celui de M. Orvieto et celui de M. Tumiati. Si la poésie de M. Orvieto est faite de grâce et de mélancolie, celle de M. Cena respire la force, la puissance, un âpre désespoir. M. Orvieto est venu au monde et s'y est fait une place dans des circonstances exceptionnellement favorables. Il a souffert, il a pleuré ; mais ses souffrances ni ses pleurs n'eurent jamais l'intensité d'amertume des souffrances et des pleurs de M. Cena. La vie, pour celui-ci, a été cruelle plus qu'il n'est juste. Il a connu la misère, la misère à la ville qui est la pire de toutes. Ami de la campagne, chantre enthousiaste des forêts, il a dû, pour gagner son pain, venir dans la cité aux maisons noires, où toujours il s'est senti étranger parmi des étrangers. De ce « déracinement » précoce, une rancœur lui est restée. M. Cena marque lui-même, dans une de ses préfaces, la «contradiction», le «défaut d'équilibre» qui forment l'essence de son moi. Dès son enfance, il se sentit porté à la rêverie douloureuse, à la méditation désespérée. Et les enseignements de la vie ont accru ce penchant naturel.

Le premier volume de vers de M. Cena est intitulé Mâchée. Il retrace la m.aladie qui coûta la vie à la mère du poète. On ne saurait rien imaginer de plus effroyable,

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dans sa rude simplicité, que ce recueil de vers. Avec M. Cena nous sommes bien loin de la finesse et de la grâce florentine des vers de M. Orvieto. M. Cena est Piémontais, et son talent a l'àpreté des montagnes où il est né. Moins désolé, moins poignant, son deuxième volume In timbra ne marque pas encore une réconciliation complète avec l'existence. Les injustices sociales irritent le poète. 11 a des élans de révolte sauvages : « Allons, s'écrie-t-il, feux du ciel, éclatez. Kt que de la terre il ne reste plus trace ». Il a goûté à l'amour, et ses vers nous apportent l'écho de ses expériences. Hélas! l'amour aussi lui semble une source de douleurs, et les douceurs passagères qu'il procure sont de bien peu de prix au regard du souvenir empoisonné qu'il laisse : u C'est là la femme ? Je n'éprouve que du dégoût pour elle, pour cette illusion insensée qui enlace corps à corps, poussant deux êtres étrangers l'un à l'autre à de tels cmbrassemenls mortels, à une telle fureur de possession et de destruction. Mon âme, ce n'est point ainsi que tu imaginais l'amour. » Deux consolations restent au poète, la nature et l'art, mais encore il est bien des façons d'entendre l'art et de le pratiquer. Dans un sonnet qui est, à mon sens, la plus belle pièce du volume, M. Cena nous explique le sens douloureux qu'il attache à ce mot : « Art, vain tourment et si doux, et qui m'abreuves de terreurs; art, source de frissons et d'orgueil <]ui m'élèves ou me terrasses à ton gré. Tu effeuilles ma rude jeunesse sans remords, et tu la jettes en proie au vent. Je vois bien, sans d'ailleurs m'en plaindre, que tu m'enlèves toute force de vivre. Quand tu t'emparas de moi, j'avais des muscles vigoureux, des veines abondamment gontlées ; mais, dans l'horrible tourment, toutes mes forces succombèrent, domptées. Sur mes membres accablés, mon cerveau pèse d'un poids excessif; de sorte que je

penche et que je plie : tel un épi trop lourd sur un fétu trop frêle ' . »

Avec M. Domenico Tumiati, nous quittons le Piémont pour rentrer en Toscane et nous revenons à une conception plus douce de la vie et de l'art. Bien qu'il soit natif, si je ne fais erreur, de Ferrare, M. Tumiati est Florentin d'élection. Son premier volume intitulé Iris fiorenlina est consacré tout entier à la gloire et aux beautés de la Cité des lis, qui est aussi celle des iris fastueux. Sur les pentes de Fiesole ils croissent, opulents et pressés, et la brise, à l'époque de la floraison, en est toute embaumée. Dans la droguerie attenante à Sainte-Marie-Nouvelle, on en fait une fine farine que l'on distribue avec dévotion en de précieux sachets et dont les voyageurs ne manquent pas de se munir avant que de quitter Florence

// est des parfums frais comme des chairs cV enfants . ..

La poésie de M. Tumiati n'est pasindigne des grands souvenirs qu'elle évoque et de l'immortelle cité qu'elle glorifie. Iris fiorenlina^ ce volume est une évocation poétique du moyen âge florentin. La forme préférée de M. Tumiati est la ballade. 11 pétrarquise mollement, avec intelligence et amour. Les Ballades des palais^ Les Ballades des pierres^ Les Ballades de la soie et de la laine sont d'une grâce parfaite. 11 y a beaucoup d'art dans cette poésie, beaucoup d'érudition, quelque sécheresse

1. Depuis que ret article a paru, M. Cena a jiublié un roman social, Gli Ainmonildri (1904), qui a obtenu un grand et légitime succès.

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aussi. Cette naïveté est un pou préméditée, un peu voulue. Elle rappelle la gaucherie savante de certains préraphaélites. Kossetti et Burne Jones ont exercé une grande iniluence sur M. Tumiati. On observe avec plaisir (pie, dans ses œuvres plus récentes [Poemi lirici^ Bologne, 1!K)2) il s'est heureusement affranchi de ce joug étranger. Sa vision de la nature demeure à peu près la même. Mais elle est devenue plus personnelle, tout en restant délicieusement jeune et naïve et pure. Pure surtout. La poésie de M. Tumiati est tout pureté, comme celle de M. Orvieto est surtout mélancolie et amertume celle de M. Cena.

Si la forme de JNI. Tumiati rappelle parfois celle de M. d'Annunzio, sa pensée est aux antipodes de ce maître. M. Tumiati a écrit un ouvrage sur P'ra Angelico et des essais critiques où il se montre chrétien convaincu et zélé. Le christianisme social a trouvé en M. Tumiati un adepte fervent. En lui se concilient, toutes proportions gardées, la sévérité dogmatique d'un Joseph de Maistre et l'ardeur philanthropique d'un Tolstoï. Et cela constitue un mélange très savoureux, et cela donne un relief singulier à la physionomie de ce jeune poète. Ses premiers essais promettent beaucoup. Je ne doute pas que ses œuvres à venir ne tiennent ces promesses.

Ainsi donc, MM. Orvieto, Cena et Tumiati, chacun dans sa sphère, chacun dans sa province, incarnent une face spéciale du génie de leur pays, témoignant de la vitalité de la tradition poétique outre-monts. On ne comprendrait pas que l'Italie mancjuàt de poètes. Le xx^ siècle italien est assuré d'avoir les siens.

Mars 190:i.

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