UN MAITRE DE LA CRITIQUE
M. BOiNAVENTURA ZUMBINI
Le rénovateur de la critique littéraire italienne au xix'^ siècle, Thomme qui a fait de cet art, autrefois justement dédaigné en Italie comme partout, quelque chose qui ressemblât déjà à une science, s'appelle Francesco De Sanctis. Depuis qu'il n'est plus, des progrès ont pu s'accomplir. 11 n'en convient pas moins, au seuil de cette étude, d'inscrire pieusement le nom de cet initiateur.
J'insiste à dessein sur le rôle joué par De Sanctis, en raison des attaques très vives dont son œuvre a été l'objet. Les Italiens distinguent, en effet, plus ou moins justement, deux sortes de critiques : la crilique eslliëtique (qui compte en De Sanctis son représentant le plus brillant) et la critique historique exercée aujourd'hui avec bonheur par MM. Carducci, Villari, d'Ancona, Rajna et par M. Bonaventura Zumbini, dont nous allons plus particulièrement passer en revue les écrits. La critique italienne oppose sans cesse ces deux méthodes alors qu'elles me semblent en réalité se compléter. Tout critique se décidera pour l'une ou pour l'autre, selon son humeur et ses goûts. Plus artiste, il opérera d'après la méthode chère à feu De Sanctis
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ainsi fait, par exemple, en France, M. Jules Lemaitre). IMusliistorienelpliis philosophe, il prélerera la méthode cleMM. Zumbini i ainsi font MM. Brunelière et Faguet).
La critique esthéti(|ue consiste, comme on sait, avoir avant tout dans l'œuvre d'art un phénomène psychologique. Là critique esthétique étudie l'àme d'un auteur telle que la manifestent ses ouvrages. En France, nous avons aussi dénommé celte critique « impressionniste »... Tout au contraire, la critique historique se refuse à voir dans telle ou telle œuvre d'art un phénomène intellectuel isolé. Eclairer l'âme d'un auteur par l'étude de ses écrits lui parait une besogne frivole. Le criticpie historique s'attache, de préférence, à l'étude des conditions sociales et morales, politiques et intellectuelles qui ont suscité tel ou tel ouvrage. Il s'essaye à définir les caractères de l'ct'uvre d'art, à déterminer ses sources : il mar(pic la place qu'elle tient dans la production d'ensemble d'un auteur, dans le bilan d'une l'poque. Assurément c'est là une tache fort ambitieuse; mais les résultats obtenus justju'à ce jour prouvent qu'elle n'était pas au-dessus des forces des meilleurs auteurs qui s'y essayèrent.
Le critique parfait serait celui ([ui excellerait aussi bien dans la synthèse, qui est le propre du critique esthéticien, que dans l'analyse, méthode ordinaire du critique historien. Nous verrons dans quelle mesure M. Zumbini répond à ces exigences et s'il réalise plus ou moins notre conception du critique idéal...
On se demandera peut-être pourquoi nous avons choisi M. Zumbini de préférence à tout autre adepte italien de la critique historique. A cela nous répondrons que nous l'avons préféré à ses collègues parce qu'il est, de l'avis même de ses adversaires, un représentant, caractéristique entre tous, des tendances nouvelles. C'est à M. Zumbini et non point à MM. d'Ancona ou
Graf que M. Benedetto Croce s'est attaqué dans les écrits où il montre les points faibles de la critique historique'. Dès 1860, M. Zumbini paraît entièrement gagné à la méthode qu'il devait illustrer. Il est le saint Jean-Baptiste à la fois et le Messie de l'Évangile critique nouveau. Par ses beaux travaux de littérature comparée, il mérite aussi de fixer l'attention. L'étude comparative des littératures fait partie, comme nous aurons occasion de le voir, de la méthode même de M. Zumbini.
Tout comme un de nos plus illustres critiques, M. Zumbini a fait son éducation littéraire en dehors de l'Université. Né en 1839 à Cosenza, dans la Calabre, d'une famille aisée, il passa sa jeunesse studieuse à lire, à lire passionnément. 11 feuilleta les exemplaires grecs et latins ; puis les écrivains nationaux d'Italie firent ses délices. S'étant familiarisé avec les principaux idiomes modernes, il apprit à connaître dans l'original les chefs-d'œuvre de la littérature européenne. La somme de lectures que représente l'œuvre de M. Zumbini a quelque chose de colossal. Pour trouver son pareil, il faudrait chercher en Allemagne, au fond de quelque bibliothèque, à léna ou à Kœnigsberg. Tout entier au désir de s'instruire, M. Zumbini en oubliait les préoccupations utilitaires de l'étudiant en lettres. Les épreuves à subir, les diplômes à obtenir ne troublaient guère sa quiétude. Il ne se soucia point de certificats ni de grades. Aussi
1. Cf. Benedetto Croce : La critica le lie varia {2' éaition, Rome, 1896), et Francesco De Sanctise i suoi crilici recenti (Naples, Imprimerie de l'Université, 1898).
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sa nomination à la ciiaire demeurée vacante à l'Université de Naples par suite de la retraite de Francesco De Sanctis ne laissa-t-elle pas de provoquer quelques murmures. Elever à un poste si élevé ce bachi-bouzouk de la critifjue littéraire, alors que tant de candidats lirevetés et primés se mettaient sur les rangs, quelle dérogation à tous les usages ! A quelle influence occulte attribuer ce passe-droit scandaleux ?
La responsabilité de cette nomination extraordinaire remonte au glorieux titulaire du poste qu'il s'agissait justement de pourvoir. Francesco De Sanctis, dont on devait par la suite opposer l'u-'uvre criti(jue à celle de M. Zumbini, ayant eu l'occasion de lire quelques pages du jeune érudit calabrais, y découvrit de grandes qualités et tint dès lors ce nouveau venu en très baute estime. 11 apprécia surtout une étude courageuse consacrée par M. Zumbini à un ouvrage retentissant, les Leçons de lilléralure de Luigi Settembrini. Secondé par les étudiants napolitains que l'indépendance et le savoir de M. Zumbini ne ravissaient pas moins que leur maître, et qui manifestèrent bruyamment en sa faveur, Francesco De Sanctis obtint gain de cause et son protégé reçut le baplème ofticiel. Dans ces fonctions professorales que M. Zumbini a remplies jus({u'à l'an dernier, il a déployé une activité inlassable et bienfaisante, il a formé des disciples et, ce qui vaut mieux, des continuateurs, il a pleinement répondu, en un mot, à ce qu attendait de lui Francesco De Sanctis.
Qu'était-ce donc que cette étude sur Settembrini qui parut si pleine de mérites à l'illustre critique estbéticien jusqu'à tenir lieu de tout titre, de tout diplôme? Ce court
L essai (il ne compte mènrie pas cent pages) a été recueilli par l'auteur dans ses Eludes de litlérature italienne '.
1. Sludi di lelleralura italiana. Florence, Librairie Le Monnier, 1894.
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Tout lettré, après l'avoir lu, partagera, je crois, l'opinion excellente qu'en remporta De Sanctis. La méthode rigoureuse de M. Zumbini se découvre déjà, avec toutes ses qualités, dans ces pages lumineuses et solides, un peu sèches, un peu arides, mais si judicieuses et si probes ! M. Zumbini ne laisse rien subsister de l'ouvrage dont il rend compte ; mais il démolit sans joie mauvaise, il confond sans âpreté jalouse. La condamnation à mort qu'il prononce est une sentence sans phrases, rigoureusement fondée, d'un accent presque impersonnel. M. Zumbini, champion de la méthode historique, tient déjà le langage de l'histoire.
Aussi bien reproche-t-il surtout à Settembrini son subjectivisme. Settembrini, comme avait fait avant lui le critique Gioberti, apporte dans l'appréciation des œuvres littéraires des préoccupations étrangères à la littérature. Et c'est ce qu'un esprit rigoureux comme M. Zumbini ne supporte pas. Settembrini voit dans l'Italie le théâtre d'une lutte ardente et interminable, d'une lutte déjà huit fois séculaire entre l'Église et le pouvoir civil. D'une part, la Papauté ; de l'autre, la liberté, l'art, la science. Sous couleur d'exposer les destinées littéraires de l'Italie, Settembrini retrace les principales phases de cette guerre. Et pour les besoins de sa cause, il tord les faits, il défigure les hommes, il dénature les œuvres. Par l'esprit qui les anime, ces Leçons de littérature italienne rappellent Les Principaux courants de la littérature au xix*^ szécZe, l'ouvrage célèbre du critique danois Georges Brandès. Le révolutionnaire italien et le révolté Scandinave ont étudié leur sujet à la clarté obscure du même préjugé philosophique.
M. Zumbini n'a pas de peine à établir tout ce qu'il y a d'anti-scientilique dans le point de vue de Settem-
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lirini, tout ce qu'il y a de spécieux dans sa thèse. D'après Seltembrini, la peinture, la musique, la sculpture italiennes furent guelfes, la littérature fut gibeline. Division ingénieuse, mais combien arliitraire! Il est impossible, dans l'Italie médiévale, d'assigner à tel parti le privilège de toute la barbarie, à tel autre le mérite de toute la civilisation. Settembrini attribue l'éclosion de la Divine Comédie, du Canzonierc et du Bi'caméron à l'cloignement momentané des papes. Le transfert du Saint-Siège à Avignon aurait eu pour conséquence une ère de liberté religieuse qui aurait permis au génie national de prendre lessor. Mais alors, Sanlo Iddiol demande avec raison M. Zumbini, pourquoi Pétrarque et les meilleurs trecenlislcs appelaient-ils de tous leurs vœux le retour du pape à Rome? « Expliquer l'inspiration et la fécondité de ces esprits, écrit M. /uuibini, par un fait ou la plupart d'entre eux voyaient la ruine de l'Italie et de la catholicité est chose contraire à l'histoire, à la raison et au respett dû à leur mémoire ».
M. Zumbini, dans son réquisitoire contre Settembrini, est surtout négatif. Il s'attache à montrer comment le critique ne doit pas opérer. Avec le secours de ses autres ouvrages, en nous aidant surtout de l'Introduction à son livre sur Monti ' , je vais tenter d'exposer ses idées positives en matière de critique littéraire. Résumons à grands traits les qualités que cet office exige. La critique simplement esthétique et la critique simplement historique ne donnent pas, indépendamment lune de l'autre, une explication entière et satisfaisante de l'œuvre littéraire (que M. Zumbini appelle aussi l'œuvre d'art). La critique esthétique a ce tort
1. Siulle poésie di Vincenzo Mmil'i. Florence, Librairie Le Monnier, •1894.
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(l'étudier insuffisamment, dans leur histoire, les idées qui pénètrent une œuvre, de ne pas éclairer celle-ci, comme il conviendrait, dans sa genèse. Le critique esthétique est comparable à un individu qui attribuerait à quelques instruments les flots d'harmonie produits par un orchestre complet.
La critique historique, à elle seule, ne vaut guère mieux, il est vrai. Elle ne rend pas davantage de l'œuvre d'art un compte intégral. « La critique simplement historique, écrit M. Zumbini, ne suffit pas, parce que les recherches auxquelles elle a coutume de se borner n'expliquent pas ce qu'il y a de plus élevé et de plus poétique dans l'œuvre d'art ». Aussi le vrai critique jugera-t-il en homme de science, en historien et en poète tout à la fois. Le vrai critique évitera l'erreur où tombèrent Gioberti et Settembrini et qui consiste à attribuer au contenu de l'œuvre d'art une importance exagérée. 11 se gardera pareillement du piège où tombe le critique esthéticien et qui consiste à considérer l'œuvre d'art surtout au point de vue de la forme. En bonne logique, il recherchera combien le deuxième facteur ajoute au premier, soit ce que la forme doit au fond et vice versa.
Trois facultés sont indispensables au critique idéal dont M. Zumbini trace le portrait: le sentiment esthétique ou le goût, la pénétration psychologique, le sens historique. Je concède volontiers ces trois qualités à M. Zumbini. Il est homme de goût et ses jugements me paraissent la plupart du temps fort équitables. En face d'une belle œuvre, il admire sans raisonner trop son plaisir. La valeur des jugements esthétiques de M. Zumbini a été, toutefois, âprement contestée. On a taxé ce critique de sécheresse parce qu'il est minutieux, mais il suffit de lire son étude sur Le Musée de Gœlhe à M ebnar et l'essai qu'il a consacré à Vittoria Colonna
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pour découvrir chez lui un sentiment intense de la splendeur des Ames et de la splendeur des formes, un homme au cœur chaud, un poète qu'un commerce incessant avec la beauté littéraire n'a point blasé et qui conserve intactes sa jeunesse d'esprit et toute sa puissance d'admiration.
Dans l'analyse psycholon^ique, lorsqu'il s'af]fit de démonter le mécanisme intérieur d'une œuvre ou d'une âme, M. Zumbini continue d'être ég^al à sa tAche. 11 apporte à connaître tous les éléments qui intluèrent sur la formation dune intellit^ence beaucoup de sas^acité, beaucoup de pénétration. Tout au plus, pourraiton lui reprocher parfois des déductions si ingénieuses qu'elles en paraissent téméraires. Quand il disserte sur l'importance de la description deslieux, dans /y(^sF/a»cé5, quand il expose le contraste prémédité que Manzoni établit dans ce roman « entre la violence des petits seigneurs paysans et ce je ne sais quoi de domestique et de pacifique (|ue le territoire de Lecco tient de la nature », n'élève-t-il pas un cluUeau de cartes sur des pointes d'aiguilles V Je préfère M./umbini construisant sur un terrain plus solide, tHudianf, par exemple, Pétrarque et Leopardi comme humanistes et montrant pourquoi les lettres antiques influèrent si diversement sur leurs croyances à l'un et à l'autre. Non moins pénétrantes, les pages de psychologie religieuse que M. Zumbini a consacrées au Voi/age du pèlerin de Bunyan et au Paradis perdu deMilton. Son analyse du caractère de Satan chez Milton est merveilleuse de finesse, et c'est un morceau d'une rare profondeur que celui où il oppose le puritanisme anglais au classicisme païen de Shakespeare et de son école comme au sentiment catholique chez Dante et chez Manzoni. A vrai dire, j'aime moins certaines pages de cet essai sur Bunyan où M. Zumbini trace un parallèle entre la
philosophie du puritanisme anglais et celle de la Révolution française. Je ne saurais partager cette opinion, « que les puritains furent les révolutionnaires les plus logiques, les plus résolus, les plus rigoureux, les plus intrépides dont le monde ait conservé le souvenir ». I.a révolution anglaise demeura essentiellement britannique. Ce fut un mouvement national, la conquête par quelques Anglais de certaines réformes libérales dont les Anglais seuls devaient bénéficier. La Révolution française, au contraire, rêva raiïranchissement des peuples ! Elle promulgua les Droits de Vhomme, non pas les droits du Français. Révolution pour révolution, chimère pour chimère, l'utopie française m'apparaît plus grandiose. Mais c'est affaire d'appréciation et M. Zumbini n'en a pas moins finement analysé la psychologie du puritanisme britannique. Ce Calabrais, ce méridional, ce fils de Rome a témoigné là d'une précieuse faculté de dédoublement, peu commune à un si haut degré.
Mais c'est encore dans la critique proprement historique que se manifestent le mieux les grandes qualités de M. Zumbini. Il convient de l'observer d'un peu plus près dans deux rôles oîi il excelle : dans la recherche des sources et dans l'étude comparée des littératures.
n y a quelque quarante ans, au moment oîi M. Zumbini commença de se préoccuper des sources littéraires, c'était là chose assez nouvelle, f/étudc des sources est une conséquence naturelle du progrès des sciences historiques. L'étude des sources dérive de la croyance à la solidarité de l'intelligence humaine à travers les siècles. Un génie, en effet, pour puissant qu'il soit, ne
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s'est pas formé tout seul. Sa nouveauté doit beaucoup à la vieillerie des autres. On a contesté la réalité de cette filiation ; mais se peut-elle raisonnablement nier? « L'humanité, a-t-on dit, se compose de plus de morts que de vivants. » Cela est vrai aussi de la littérature. En montrant dans le Baldo du poète italien Folen^fo un aïeul de Don Quiciiotle, en soutenant que la vérilal)le source de Nathan le Sage de Lessing est bien plutôt le conte célèbre de Boccace que la Zaïre de Voltaire, en découvrant des points de contact inattendus entre la folie de Roland telle ((ue la conçut Ariostc et l'ouvrage célèbre d'I'>rasnie, en précisant ce que I>eopardi doit à l'antiquité classique et ce qu'il a emprunté aux philosophes français du xviii" siècle, M. Ziinibini me paraît avoir accompli une besogne utile autant que délicate et malaisée. F.l je souscris, pour ma part, à l'opinion qu'il formule en ces termes : « L'étude des sources, pleinement, essentiellement historique, est de celles qui contribuent le mieux à éclairer l'esprit, la doctrine et Tari de tout grand écrivain. •>
La recherche des sources mène tout naturclleniont à l'étude comparative des littératures. M. Zumbini va de l'une à l'autre avec aisance. Il aime « à marquer les ressemblances et les dilTi-rences » — c'est sa formule — qui peuvent exister entre deux poèmes, ou deuxdrames, ou deux romans, traitant le même sujet. Ces points de contact ne supposent pas nécessairement une filiation directe, un rapport de maître à disciple. Les ressemblances peuvent être fortuites. Souvent elles signifient la propagation d'un noble principe, le triomphe de quelque grande idée, transformant l'àme des nations, faisant tache d'huile sur la carte d'Europe. M. Zumbini, en effet — et c'est en quoi sa méthode de critique comparative constitue vraiment un progrès — ne se borne pas h déterminer unicpiement les rapports des
œuvres littéraires au sein des lettres italiennes. Ses travaux embrassent le champ autrement étendu des quatre ou cinq principales littératures européennes. Aussi quels larg'es horizons cette vaste érudition découvre à M. Zumbini! 11 semble que ses jugements en deviennent eux-mêmes plus larges.
J'ignore ce que M. Zumbini pense de M. Brunetière et de ses idées sur l'évolution des genres, mais il me semble bien que certaine étude consacrée par le critique italien à la poésie sépulcrale et à Foscolo ne soit pas pour infliger un démenti aux théories de l'illustre critique français. M. Zumbini énumère et caractérise les précurseurs de Foscolo en Europe. Et il écrit : « Les genres littéraires ont leurs destinées. Tel d'entre eux, après une existence florissante dans son pays d'origine, a fait sur la terre étrangère de fâcheuses expériences. Tel autre a porté ses fruits les plus beaux fort tard seulement et fort loin du pays où il était éclos. Certaine forme d'art peut posséder dans une certaine littérature une valeur simplement historique et atteindre dans une autre une rare splendeur ». Partant de ce principe, M. Zumbini passe en revue la « poésie sépulcrale » dans quatre littératures européennes. Chemin faisant, il marque encore avec finesse les états de conscience que cette poésie exprime. La poésie sépulcrale traduit d'autres idées au sein des nations protestantes et des nations catholiques. Rien de plus instructif que d'assister M. Zumbini dans cette enquête, que de feuilleter sous sa conduite les Anglais Young et Hervey, Parnell et Gray, l'Allemand Zachariae, l'Italien Pindemonte, enfin l'excellent abbé Delille, dans U Imagination duquel M. Zumbini découvre des rapports assez inattendus avec Foscolo. Dans Les Sépulcres^ M. Zumbini exalte enfin le chef-d'œuvre de la poésie sépulcrale, l'aboutissement, la fleur d'un genre. Je regrette
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de ne pouvoir le suivre dans les mille détours charmants où il nous entraîne avant d'arriver à cette conclusion.
M, Zumbini a lu — mais d'un bout à l'autre, en prenant des notes, — L' Imagination de lahbé Delille! Kn toute franchise, combien d'entre nous peuvent se vanter d'un pareil exploit? La lecture, l'érudition littéraire de M. Zumbini n'ont-elles pas quelque chose d'édifiant et de terrifiant? D'autant plus que M. Zumbini n'a point l'air de soupçonner quel héroïsme est le sien. « Jai lu l'abbé Delille, semble-t-il dire. Kh bien, oui! Mais qui n'a pas lu l'abbé Delille? »
De fait, l'illustre professeur napolitain possède à fond la poésie française. Kt les travaux qu'il a consacrés aux rapports littéraires de la France et de l'Italie sont pour nous d'une importance capitale. Je me contenterai d'en mentionner deux: le premier relatif à l'intluence des auteurs italiens sur Rabelais, l'autre déterminant ce que Leopardi doit aux auteurs français. Dans les deux cas, il y aurait lieu de discuter les conclusions de M. Zumbini; je me bornerai, faute de place, à les enregistrer sans commentaires.
Nous avons lait allusion à la parenté découverte par M. Zumbini du personnage de Baldo dans le poème macaronique deFolengo avec Don Quichotte. M. Zumbini, qui s'est pris d'amitié pour Folengo et l'a étudié à fond, croit également à une parenté de Baldo avec Panlaf/riiel.
Mais Rabelais a fait d'autres emprunts, plus importants encore, à la littérature du bel paese, comme il ressort d'une curieuse monographie consacrée
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par M. Zumbini à l'abbaye de Thélème «dans ses rapports avec la civilisation italienne ». M. Gebhart avait aperçu déjà tout ce qu'il y a d'italien dans cette institution : Taljbaye est construite sur le plan d'un palais de la Renaissance, le langage qu'on y parle est celui que l'Italie de la Renaissance enseigna à la France de Marguerite de Navarre, enfin l'amitié entre hommes et femmes qui fleurissait dans l'abbaye, n'était autre chose que l'amour platonique, l'amour <' pétrarquisant ». Dans la conception thélémite, M. Zumbini signale d'autres réminiscences italiennes. Arioste, dans sa description de l'île d'Alcina, retrace des mœurs très analogues à celles qu'à décrites Rabelais. Le sentiment de l'honneur que Rabelais attribue aux Thélémites est une création de la Renaissance italienne. On y perçoit l'influence des idées nouvelles dont le code a été rédigé par Guicciardini. L'abbaye de Thélème, déclare justement M. Zumbini, « marque le début de l'accord s'établissant entre les idées d'oîi devait procéder toute la civilisation moderne ».
Quelques passages des Eludes su)- Leopardi ^ déterminant ce que le poète de la Gineslra doit aux écrivains français du xviii'' siècle ne témoignent pas d'un moindre coup d'œil critique. M. Zumbini se sépare assez nettement de ceux qui traitèrent avant lui cette question ; mais ses jugements, cette fois encore, s'appuient sur une base solide. M. Zumbini confirme l'influence des philosophes français du xviii'' siècle sur Leopardi ; mais ils ne contribuèrent en rien à l'athéisme du poète de Recanati. L'incroyance de Leopardi découle uniquement de son commerce avec les anciens. A qui a pénétré l'être intime de Leopardi, affirme
1. Sludi sut Leopardi. Deux volumes. Florence, Barbera., éditeur, 1902 et 1904.
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M. /umbini, sa conception désespérée de l'univers ap- })araitra aussi peu " xviii^ siècle » que possible. Le pessimisme est absent des écrits de Rousseau, d'IIelvetiuç, de Bun"on,dont Leopardi faisait ses délices. Son pessimisme est toute autre chose encore que celui de Voltaire dans Candide^ ouvrage qui fait résonner d'ailleurs, observe finement M. Zumbini, une note exceptionnelle dans la littérature française de cette épo((ue. Leopardi connaissait encore à fond d'Holbach. !l lui a emprunt»' des armes contre le spiritualisme ; mais quel abime entre les idées optimistes de d'Holbach sur la nature, mère des hommes, mère de la raison, mère de toute vertu, de toute vérité et l'image désolée que s'en formait Leopardi! Fidèle à la melliodc comparative, M. Zumbini marque « les diiïerences et les ressemblances » existant entre la doctrine des principaux philosophes français du xviir siècle et les idées de Leopardi. VA ce tableau révèle dans le grand poète pessimiste un disciple évident, un lils légitime de l'antiquité grecque et latine. Combien la dette de Leopardi envers Rousseau se réduit à peu de ciiose en regard de ce qu'il doit à Lucrèce !
J'ai cherché à définir M. Zumbini critique. Il me reste à donner une idée de l'homme. La personnalité du critique n'a-t-elle pas une importance capitale '/Dans la république des lettres, le critique n'exerce-t-il pas une façon de inagistralurt- V
M. Zumbini, certes, est digne de la haute fonction qu il remplit. Ses moindres écrits dénotent une intégrité, une bonne foi scrupuleuse. J'aperçois en ÎSL Zumbini le type du parfait honnête homme. Il en a les qua-
lités et les lacunes. Sans doute, il manque de génie
et il ne s'est point élevé à une conception très individuelle de l'univers. Ses ouvrages témoignent de plus de patience et de bonne volonté que d'imagination et de force. Un «juste-milieu », un « centre-gauche », voilà M. BonaventuraZum?jini. Il adore son pays, mais — tous les hommes étant frères — il aime fraternellement tous les hommes. Il a le culte de la liberté, mais jusqu'au point — naturellement — où elle verse dans la licence. Il respecte toutes les religions, mais il estime par dessus tout le culte en esprit. Son étude sur Vittoria Colonna manifeste une vive sympathie pour les principes religieux de cette femme, principes fort audacieux à l'époque. Dans ses études sur les poètes puritains d'Angleterre, M. Zumbini, de même, se déclare implicitement en faveur des puritains contre les papistes. « 11 reste au puritanisme, conclut-il, la gloire d'avoir affranchi les hommes des hommes, d'avoir donné le jour à plusieurs institutions libérales encore florissantes et d'avoir inspiré deux grands poèmes «. Les sympathies rationalistes de M. Zumbini et, d'ailleurs, sa large tolérance se marquent plus clairement encore dans son étude sur Nathan le Sage. Peut-être même l'ont-elles entraîné cette fois au delà du juste milieu. Que la tolérance soit une vertu et que Lessing doive être loué pour ce qu'il apparaît dans son Nathan le Sage tout confit en tolérance, je l'admets volontiers ; mais que Nathan le Sage soit un chef-d'œuvre de la poésie allemande, comme l'affirme M. Zumbini, voilà qui me paraît moins admissible. Quel nom donner à Faust, s\ Nathan le Sage est un chef-d'œuvre? M. Zumbini m'a paru surfaire Lessing et ses écrits. Lessing, génie, somme toute, médiocre, qui n'entendit rien à Molière, ni d'ailleurs à aucun classique français, ne va pas à la cheville de Gœlhe. Il peut être honorable d'avoir
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rimé Les Trois Anneaux. Mais riionune à qui nous devons les deux Faust a rendu aux lettres un culte combien supérieur ! P^n portant sur Lessing un jugement si favorable, M. Zumbini ne sacrifierait-il pas à l'erreur où tomba Settembrini? En traitant Xathan le Sage de clief-d'œuvre, le criticjue napolitain n'attache-t-il pas au contenu de l'œuvre littéraire une importance excessive? Je ne crois pas me tromper en apercevant là une dérogation de M. Zumbini à ses judicieux principes. Humain, par trop liumain ! Kt Dieu me garde d'attribuer à cette faiblesse dun jour une importance qu'elle n'a pas.
11 n'en reste pas moins que la critique italienne possède aujourd'bui en M. Zumbini un maître digne de gratitude et de respect. Son œuvre massive, bâtie à cliaux et à sable, bravera l'injure des ans. Pour l'apprécier en toute justice, il convient de se reporter en pensée à l'époque où M. Zumbini commença de l'édifier. Qu'on se ra[)pelle la nuliiode de feu De Sanctis. Des liauteurs où, sous la conduite de ce niailre. la critique menaçait de s'égarer, M. Zumijini la ramena dans la plaine. De Sanctis embrassait les bommes et les (l'uvres d'un regard d'aigle fendant l'espace : M. Zumbini, moins audacieux, les observe à la loupe. Avec ses grandes qualités et ses légères insuffisances, l'œuvre de M. Zumbini représente un moment essentiel et significatif dans l'évolution de la critique italienne. Ses livres témoignent avec éloquence de cet amour patient de la vérité, de cette soif de connaissances positives, de ce culte de la science, en un mot, qui s'emparèrent des bommes dans la deuxième moitié du xrx* siècle et qui assurent à cette époque le souvenir reconnaissant de la postérité.
IS février l'JÛo.
M. FILIPPO CRISPOLTI
Il est dans la presse contemporaine des écrivains plus brillants que le marquis Filippo Grispolti. Il n'en est pas de plus généralement estimé. Champion de la cause catholique, M. Grispolti est intervenu à ce titre dans tous les grands débats politico-religieux qui ont passionné l'Italie contemporaine. Et sa doctrine porte la marque dune rare élévation d'esprit, d'une largeur d'idées peu commune chez un homme si étroitement mêlé à la lutte des partis. Parlez aux libéraux italiens des «cléricaux» de leur pays, ils s'exprimeront en termes volontiers ironiques; mais ils ne manqueront pas de mettre M. Grispolti au-dessus de leur jugement absolu. Geux d'entre nous qui ont eu le privilège de l'entendre récemment à Paris, discourant du Secret de Vart chre'lien sous les auspices de la « Société des conférences », n'ont pas oublié cette parole chaleureuse, ce langage coloré, cette vision à la fois si élevée et si fervente des choses. Les caractères de cette trempe sont trop rares dans le journalisme politique de ce temps pour qu'on ne s'arrête point un instant à les observer, quand l'occasion s'en présente.
M. Grispolti est né à Rieti (Oml)rie) en 1857. Il fit son droit à Rome, puis se voua exclusivement à l'étude
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des qestions politiques et littéraires qui lavaient toiijours attiré. Il batailla dans la presse catholique et ne tarda pas à y occuper une place en vue. M. Crispolti fi été à Rome le principal rédacteur de UOsservatore rcmiano et il a fondé à Boloci'ne L^Avvenire cVIta- '■l lia qui Représente une politique pareille. Depuis son mariat^fe avec iine IMémontaise, la comtesse Borelli- Corredo, M. Crispolti est fixé à Turin. VA voici un résultat curieux de ce changement de résidence; alors que M. Crispolti habitait Piome. étroitement affilié au monde noir, il tenait le Quiriiial pour un lieu maudit et voyait dans le roi un usurpateur. A Turin, cependant, M. Crispolti est monarchiste. Il témoigne la plus grande déférence à la Maison de Savoie et les princesses du sang assistent à ses conférences. Pourquoi pas, en effet ? Le Pape n'a jamais prétendu à la possession du Piémont... N'est-il pas singulier, ce caractère géographique du catholicisme militant en Italie?...
A diverses reprises, M. Crispolti a joué un rôle dans la vie publique de son pays. Il a été conseiller municipal de Home, délégué italien en Belgique aux conférences anti-esclavagistes, président du Congrès national catholique. Conférencier littéraire, M. Crispolti a parlé en termes excellents de Dante, de Manzoni, de M. Fogazzaro, ou plus exactement il a célébré avec éloquence, à propos de ces auteurs, le génie catholique italien. Conférencier politique, il a inauguré dans sa patrie la mode des discussions publiques et contradictoires par un discours prononcé en 1891, au cercle de la Presse, à Rome, contre la loi Naquet. On le voit, l'activité de M. Crispolti s'est manifestée dans les domaines les plus divers; mais, dans sa brochure sur le " laïcat catholique », comme dans son discours sur Carducci, comme dans ses poésies, comme dans son roman sur le Duel, c'est le même tempérament qui
s'exprime : M. Crispolti est avocat et journaliste, il plaide en prose, il plaide en vers. Et c'est toujours la doctrine catholique, ou pour parler d'une façon plus générale, la philosophie chrétienne, qu'il s'attacha à remettre en honneur.
S'agit-il par exemple du féminisme? M. Crispolti entreprend de démontrer que, si le mot est nouveau, la chose ne l'est pas et que l'amélioration du sort de la femme fut précisément une réforme chrétienne, thèse qui n'a rien, d'ailleurs, de paradoxal, et que ne contestent point les quelques féministes de bon sens répandus à la surface du globe : ils prétendent seulement que le progrès n'a pas été assez rapide. M. Crispolti admet cette lenteur, et il la déplore. Remontant toutefois aux causes du mal, il en rend responsable... la Révolution française. Vous connaissez, pensez-vous, cette antienne-là. « C'est la faute à Voltaire — C'est la faute à Rousseau. » Ecoutez avant de vous récrier. La thèse de M. Crispolti est soutenable. 11 prouve par des exemples fameux et connus de tout le monde que les femmes furent appelées, au moyen âge, à de très hautes fonctions. On en vit enseigner le droit, on en vitd'autres commanderdes corps d'armée. Les hommes professaient alors en matière de « féminisme » des principes infiniment plus larges qu'aujourd'hui. Et pourquoi ? Parce qu'on pouvait admettre ces cas exceptionnels sans créer des « précédents » et sans établir une règle. On n'avait pas encore inventé d'accoupler au mot liberté le mot égalité qui le contredit. On parlait " des femmes », on ne disait pas encore ^ la femme n. Sous la Révolution, cependant, puis sous Napoléon, le faux dogme jacobin gagna peu à peu toute l'Europe. [jCS femmes n'eurent pas sujet de s'en féliciter. M[ Crispolti aurait-il fait son profit des ouvrages de Taine? .l'incline à la croire. Tout comme l'historien français, il
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confond dans la même réprol)ation le despotisme révolutionnaire et l'auforitarisme impérial où il aperçoit la même erreur revêtant deux formes différentes. Le mouvement féministe auquel nous assistons aujourd'hui représente une réaction justifiée contre les exagérations révolutionnaires. M. Crispolti entend que les femmes soient autorisées à exercer toutes les professions masculines, mais il désire qu'elles usent de ce droit le moins possible. « Des lois qui permettent et des coutumes qui modèrent », telle est sa formule. Klle est fort raisonnable.
Je retrouve et j'apprécie la même solidité du jugement dans le discours que M. Crispolti prononça à l'occasion du jubilé de M. Carducci. Aux témoignages spontanés de l'Italie libérale, M. Crispolti joignit par une coquetterie ciiarmante lliommage rélléclii du parti catholifjue. 11 s'acquitta de ce devoir à merveille, plaidant les circonstances atténuantes avec un tact exquis et louant avec une mesure parfaite ce qui, chez M. Carducci, pouvait être loué par un bon chrétien. Ce document est un petit ciief-dœuvre d'adresse, de finesse, de diplomatie et de goût.
M. Crispolti a publié aussi un ouvrage affectant la forme romanesque, Un Duello, mais dont on voit bien qu'il est l'œuvre d'un écrivain politique et non d'un romancier. La fable se peut résumer en deux mots : Canetoli, ayant été offensé par Tornabuoni, il s'agit de savoir si Canetoli, catholique fervent et pratiquant, se décidera, sous la pression de l'opinion publique, à provoquer en duel son adversaire.
Monotone, et, pour tout dire, insuffisamment romanesque pour un roman, Un DiieJlo n'en compte pas
moins des pages excellentes : celles où M. Crispolti renonçant à faire montre de facultés Imaginatives et de dons dramatiques qu'il n"a pas, se borne à décrire des gens et des choses qu'il connaît bien. 11 y a dans Un Diiello des peintures pleines de verve de la société romaine. Un Veuillot, appliqué à une tâche pareille, eût fait alterner les malédictions et la satire amère. Moins puissant par le génie, mais supérieur par l'éducation et le goût,. M. Crispolti a choisi, pour son duel, ces armes courtoises : l'esprit, la malice, l'ironie. On le devine derrière les personnages de son roman, grondant sans aigreur ou souriant avec condescendance, amusé lui-même des portraits qu'il trace. Quand l'unité du monde romain sera consommée (et cela, dit-on, ne tardera guère), on se reportera au roman de M. Crispolti comme à un tableau exact de cette société, au moment de la crise suprême. Un Duello expose avec lucidité et sans parti pris les rapports des blancs et des noirs, leurs travers et leurs ridicules. Un Duello abonde en traits saisissants, en traits qui ne s'inventent pas. M. Crispolti, par exemple, a sûrement vu et connu cette baronne du parti blanc, Piémontaise d'origine, dame d'honneur de la reine, qui, « en dépit du libéralisme affiché par devoir, divisait la révolution italienne en deux parties : ce qu'avaient fait les nobles et ce qu'avaient fait ceux qui ne l'étaient pas. Entre amis sûrs, comme on discutait un jour d'Aspromonte, elle jugea cet événement sans nulle hésitation. 11 suffisaitque le chevalier Pallavicino di Prioia, lequel descendait des croisés, eût commandé le feu contre tnonsu Garibaldi... » Et M. Crispolti a dû entendre aussi ce discours du marquis Annibaldi s'accusant lui-même et ses amis du parti noir de n'avoir pas su élever la génération nouvelle : « Nous aurions dû comprendre que les temps étaient changés. Il fallait
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habituer nos fils à lutter ouvertement pour nos principes et à vivre parmi des gens qui luttaient. 11 ne fallait pas les retenir à la maison à ne rien faire, il ne fallait pas les laisser fréquenter des salons et des cercles où, sous prétexte de servir la bonne cause, ils ne faisaient ({ue se divertir et encore se divertir à moitié. Sont-ils chrétiens?... Non. Sont-ils mondains? Pas davantage. Ils ne sont ni chair, ni poisson. Et vous les en voyez tout honteux... »
Cette dernière citation semblerait prouver que M. Crispolti ne croit guère au relèvement chrétien de l'Italie par la jeunesse italienne. Un fait curieux, mentionné dans son discours sur Carducci, semble exprimer la même idée. C'était en 1SS3, à l'époque où Tinlluence du grand poète païen régnait encore sans conteste dans les écoles du royaume. Un jury ayant proposé comme sujet de dissertation : Rome dans la pensée et le cœur des jeunes Italiens, tous les concurrents, à Texception d'un ou deu.i\ glorifièrent à l'envi la Rome antique et passèrent dédaigneusement sous silencelaRomepapale. Aujourd'hui, M. Carducci a cessé d'être le poète des écoliers, mais il a été remplacé dans l'admiration des jeunes gens par un écrivain que M. Crispolti n'estime pas davantage : M. Gabriel d'Annunzio. Sur cent élèves appelés à composer une dissertation italienne, quatre-vingts au moins, d'après le calcul de M. Crispolti, traiteraient aujourd'hui leur sujet dans un esprit " d'annunzien ». Or, si M. Carducci et M. d'Annunzio diffèrent sur nombre de points, un sentiment leur est commun, l'antichristianisme. Cette tiédeur des jeunes gens à l'endroit de la religion tradi-
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tionnelle doit attrister et inquiéter M. Crispolti. Voit-il un remède au mal? Qu'augure-t-il de l'avenir du catholicisme dans son pays? J'ai entendu dire à un de ses amis qu'il devait élucider ces questions dans un ouvrage depuis longtemps caressé en rêve et dont le héros ne serait autre que le Pape idéal, restaurateur énergique de la Foi. Quel magnifique sujet et qu'il serait donc intéressant de connaître la tâche qu'un homme aussi versé que M. Crispolti dans la politique pontificale assigne au Souverain Pontife des temps nouveaux, au Pape des temps difficiles et décisifs!
Puisse M. Crispolti ne point trop tarder à publier ce livre !
!""• juillet 1903.