‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 37 sur 44 · LE NÉO-MACHIAVÉLISME · texte numérisé non relu

LE NÉO-MACHIAVÉLISME

Capoue enseiî^nait jadis la mollesse aux soldais d'Annibal, mais Florence conseille aujourd'hui aux âmes bien nées le courage et la violence. Tout raconte en ces lieux des histoires criminelles et sublimes. Droit du plus fort, vicloirc do la volonté, triomphe de Tégoïsme génial sur les faibles et vagueshumanitt's, telle est la dure leçon dont les Ilots de l'Arno bercent celui qui s'oublie à rêver sur ses bords. Florence est la Sur-Ville, Florence est immoralisle, l'iorence reste marquée à rcmprcintc de la Renaissance. Cette cité devait engendrer Machiavel et Machiavel ne pouvait naître qu'à Florence. Dans la page ci-dessous, et qui est de Tauteur du Prince, ne voit-on pas clairement où allaient les secrètes sympathies de ce Florentin de la bonne époque ?

Notre religion, éciit Machiavel, couronne plutôt les vertus huml)les et contemplalives que les vertus actives. Elle jilace le bonheur suprême dans riiumilité, l'abjection, le mép)is des choses humaines;, et l'autre, au contraire (la religion païenne) faisait consister le souverain hien dans la grandeur d'àme, la force du corps ettoutes les <]ualités ijui rendent l'homme redoutable'.

1. Cité par M. J. Bourdeaudans les Mnilres de la Pensée conleinporaine. Etude sur Nietzsche. — Paris, .\lcan, 1903.

Autrement dit : le paganisme romain était une religion pour hommes forts alors que le christianisme est une religion d'esclaves...

Il est dans Tordre des choses, il est naturel que Machiavel trouve aujourd'hui, à Florence même, des disciples et des continuateurs. Les hommes, pendant tout le XIX® siècle, ont marché à pas de géants dans un sens opposé à l'idéal machiavélique. Leurs philosophes les plus écoulés ont maudit la guerre et détesté la violence. Caligula souhaitait que le peuple romain n'eût qu'une tête pour la trancher plus facilement : nos modernes pacifistes voudraient que le genre humain n'eût qu'un corps afin de pouvoir mieux l'étreindre. Peut-être même sont-ils allés trop vite dans cette voie généreuse, mais utopique. Et voici, leur prédication humanitaire a fini par provoquer, comme il fallait s'y attendre, une réaction irritée. Le fauve blond s'est réveillé dans l'homme et par une rencontre qui donnerait à croire que la logique n'est pas absolument étrangère aux choses de l'humanité c'est aux lieux mêmes où triompha l'esprit de la Renaissance que ce retour à l'idéal antique s'affirme aujourd'hui avec le plus d'éclat. Un groupe d'écrivains llorontins mène depuis quelques années une pjrillante croisade anti-socialiste, anti-pacifique, anti-humanitaire. Jeunes encore, ces philosophes font campagne avec l'ardeur propre à leur âge. 11 y a de la « littérature» dans leur attitude et du paradoxe dans leurs gestes; mais il y a surtout du talent, beaucoup de talent dans leurs écrits. Ayant eu la bonne fortune, lors d'un récent passage à Florence, de demeurer assez longuement en leur société, je garde de leurs entretiens le meilleur souvenir. A parler franc, je n'étais point sans inquiétude. Je pensais rencontrerdes Jeunes France fanfarons et truculents. Prêt à tout, je songeais qu'ils m'inviteraient sans doute à boire du punch bouil-

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lant dans le crâne de leurs maîtresses assassinées... Mon trouble ne dura guère... Il y a dans le commerce des rédacteurs du Regno un agrément que Tâpreté de leur -philosophie ne laissait pas prévoir.

Les néo-machiavélistes ilorentins — c'est moi qui les baptise ainsi d'un nom qui me paraît assez adéquat — disposent aujourd liui de deux publications périodiques : le Leonardo^ recueil essentiellement philosophique, et le Regno, revue qui s'intitule « politique, artistique et littéraire », j'ajouterai « polémique ». Les publicistes du Regno, en effet, ne mesurent pas leurs propos plus qu'il n'est nécessaire. MM.Corradini, J'rezzolini, Papini et Borgese n'hésitent point à appeler un chat un chat et le paciiisme une « ânerie ». Voici d'ailleurs, brièvement résumée, la doctrine qu'ils s'efforcent de répandre :

Rien de plus radical, rien de plus simple; à toutes les idées du jour, ces jeunes pjiilosoplies ont voué une haine mortelle. Alors qu'il est de bon goût aujourd Inii de se reconnaître une « âme de demain », ils se glorifient d'avoir conservé une u àme d'avant-hier •*. Humanitarisme, pacifisme, cosmopolitisme, proclament les écrivains du Regno, ce sont la de grands mots vides, ce sont « parole parolaje », selon la pittoresque expression de M. Carlo Placci, un autre adepte et fort distingué du petit cénacle llorentin. A ces principes funestes et dont le triomphe coïncide infailliblement avec l'énervement des courages et la décadence, le Regno oppose la religion de la force, l'individualisme en philosophie et le césarisme en politique. En regard du « pécorisme nazaréen », le Regno restaure, dans toute son insolence, l'idéal classique et romain. Natures ardentes et passionnées, les écrivains du Regno ont des haines furieuses et des amours solides. Parmi leurs adversaires accoutumés, on rencontre

sans étonnement le comte Léon Tolstoï. A la prédication corruptrice du prophète de Yasnaïa Poliana, M. Corradini ne se lasse pas d'opposer le bon exemple que la race anglo-saxonne reste seule aujourd'hui ou à peu près à donner au monde. Alors que les Latins décadents s'époumonnent à préconiser la paix universelle, les Anglo-Saxons, pleins de vie et de force, goûtent pleinement la joie que procure la lutte. Quelle beauté singulière dans les discours impérialistes de M. Chamberlain et du Président Roosevelt ! Dans notre fade époque, ces deux grands hommes sont comme deux petits grains de sel. Quand le président de rUnion nord-américaine déclare aux impérialistes de New-York : « Je voudrais vous prêcher non pas la doctrine de l'ignoble tranquillité, mais la doctrine de la vie intense, de la vie de peine et d'effort, de travail et de lutte », il n'y a pas moins de joie dans les bureavix du Regno que dans les cercles « républicains >> du nouveau monde.

En matière de politique italienne, les principes philosophiques du Refjno se traduisent par un nationalisme intransigeant et parfois un peu puéril. Les néo-machiavélistes florentins sont irrédentistes, impérialistes et expansionnistes. Ils ont voué au socialisme une exécration profonde qui n'est dépassée que par la pitié méprisante dont ils accablent le bourgeois. Au lieu d'accepter la guerre avec la démagogie sur le terrain de la « lutte de classe », au lieu de répondre aux menaces par des menaces, aux grèves par des lock-out, la bourgeoisie a toujours cédé et toujours reculé. L'esprit humanitaire, en somme, a gangrené la nation italienne jusqu'.aux moelles. A ces tendances délétères, les néo-machiavélistes ont déclaré une guerre sans merci.

En matière de littérature, les écrivains du Regno^

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tout en se défendant de fonder une école, cherchent à provoquer le réveil des « saines lois éternelles de l'art fjui caractérisent la race italienne ». Autrement dit, ils sont j30ur un retour au classicisme. La formule néoclassique des adeptes du Refjno a produit déjà quelques œuvres remarquables, entre autre le drame de M. Corradini intitulé Giulio Cesare. Il faut attribuer au même mouvement les ouvrages d'esthétique de M. Mario Morasso. La partie purement théorique de son /mprriaiis7ne artistique me paraît assezpeu solide ; mais la nouveauté des points de vue qui s'y trouvent exposés, la verve de l'auteur, sa brillante dialectique justifient l'excellent ac^cueil fait à cet ouvrage'. Kn somme, et c'est sur cette observation que nous voudrions terminer, le savoir, la personnalité et le talent sont ce (|ui manque le moins aux collaborateurs du Re(jno. Le temps aidant, ce qu'il y a de violemment paradoxal dans leurs dojT-mes s'atténuera. Ils en viendront à vmc conception moins féroce de l'humanité et de la vie.

Comprenant qu'on ne remonte pas un Ilot pareil à celui qui entraîne aujourd'hui l'humanité vers la démocratie, ils se l)orneront à seconder les efforts des philosophes et des politiques ([ui cherchent à le modérer, à le canaliser, à l'assainir. Maudire la veulerie des bourgeois, c'est bien. Assister ceux d'entre eux qui, tout en faisant à l'esprit moderne les sacrifices nécessaires, cherchent à préserver la civilisation du naufrage oîi le socialisme menace de l'engloutir, c'est mieux encore. César Borgia lui-même, revenant au monde aujourd'hui, composerait avec le sutTrage universel et fonderait des universités populaires

14 décembre l'J04.

1. Vuir plus loin, pp. 341 et siiiv., l'élude consacrée à M. Mario Morasso.

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