M. GUGLIELMO FERRERO
Stendlial qui aima Tltalie jusqu'à exiger qu'on gravât sur sa tombe : « Arrigo Beyle^ Milanese », éprouverait une vive déception à revoir aujourd'hui son pays de prédilection. Elle est moins pittoresque, elle est moins romantique, l'Italie d'aujourd'hui. Devenue libre et une après un patient et noble effort, elle a cherché, sans y réussir du premier coup, à s'accommoder aux conditions nouvelles qui lui étaient faites. Elle a tâtonné. Elle a commis des fautes. N'insistons pas sur ses erreurs : elle les a durement expiées. Revenue de la politique d'aventures, l'Italie semble, pour l'instant, s'appliquer surtout à une œuvre de rénovation intérieure ; elle vise moins à s'agrandir qu'à s'enrichir et à s'instruire. Elle devient industrielle et commerçante. Il n'est rien au monde de moins stendhalien.
Ces tendances de l'Italie nouvelle, l'œuvre d'un jeune sociologue, M. Guglielmo Ferrero, les reflète assez exactement. M. Ferrero est né en 1871, — c'est dire qu'il appartient à la génération entrée d'hier seulement dans la vie littéraire et sociale. Ses ouvrages, qui ont eu un grand retentissement en Italie, méritent d'être connus pour deux raisons : pour les aperçus ingénieux et hardis qu'on y rencontre, d'abord; puis, commenças
disions, pour les aspirations qu'ils révèlent chez une partie de la jeunesse italienne.
Frais émoulu de l'Université, tout impréf^né encore de la doctrine de M. liombroso, son maître, M. Ferrero, âgé de vingt-cinq ans à peine, se mit à parcourir l'Europe. Il visita la France, l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, les pays Scandinaves. L'éducation cosmopolite qui est celle de tout Italien cultivé et qui avait été départie il M. Ferrero le préparait à voyager avec profit. Et, de fait, les observations consignées et commentées par le jeune touriste dans UEuropa Giovane ', prouvent une intelligence singulièrement éveillée, une remarquable absence de tout préjugé national. Faut-il attribuer au fait que l'Italie n'a été pendant longtemps qu'une « expression géograpliiqtie » la souplesse d'esprit de l'Italien, son adresse à sortir de lui-même? Je ne sais trop. Toujours est-il que ce voyage circulaire en Europe détermina les idées que M. Ferrero s'est appliqué depuis lors à répandre en Italie. Ne nous y trompons pas, en eflet. La sociologie, pour M. Ferrero, se confond presque avec la politique. S'il cherche à démêler les lois confuses qui président à l'évolution des sociétés contemporaines, ce n'est pas pour l'unique plaisir de les connaître, mais pour déterminer avant tout ce que l'Italie ferait bien de leur emprunter. A considérer de la sorte, à vol d'oiseau, les sociétés européennes en travail, le fait principal qui s'impose, c'est, d'après M. Ferrero, la décadence des sociétés latines, avant
1. L'Europa Giovane. Studi et viagginei paesi del Nord. Milan, chez Trêves. Cinquième mille, 1897.
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pour corollaire rascension des sociétés germaniques (allemande et anglo-saxonne).
Cette observation n'est pas neuve. Elle n'en est pas moins fondée. Evidemment, l'Italie, l'Espagne et la Franco même ont cessé de commander au monde. Y at-il à leur amoindrissement parallèle une raison identique? M. Ferrero répond affirmativement. Et voici, d'après lui, la cause de ce phénomène :
Les nations latines s'affaiblissent parce qu'elles vivent sur une conception aujourd'hui dépassée de la vie humaine. Elles sont de tempérament césarien, de civilisation guerrière. Au sein des sociétés française, italienne et espagnole, l'individu continue de vivre comme si les grands sacrifices, en certaines occasions critiques, étaient la chose essentielle. A la vie quotidienne le Latin ne porte, en revanche, qu'un intérêt médiocre. Il saura mourir sur une barricade avec un beau geste, charger héroïquement un ennemi supérieur en nombre ; mais il boudera aux besognes sans gloire et, dans le train ordinaire de la vie, se montrera incapable d'un effort méthodique et soutenu.
Or, c'est de besognes sans gloire qu'est tissée la vie contemporaine. D'essentiellement guerrière, la civilisation est devenue essentiellement pacifique, commerciale, industrielle. La richesse des peuples ne s'acquiert plus en des expéditions belliqueuses, elle se fonde désormais sur la capacité de production des individus. M. Ferrero ne cite pas Saint-Simon : ses théories sur l'industrialisme n'en accusent pas moins une étroite parenté avec la doctrine de ce philosophe. Le saint-simonismeestné en France, mais c'est en Angleterre et en Allemagne que M. Ferrero aperçoit les véritables sociétés « industrialistes ». Est-on fondé à assigner à l'Angleterre ce poste d'honneur? Cette grande nation qui n'en est pas moins, après tout, une nation de proie^ a-t-elle vraiment mis en pra-
tique, plus que toute autre, TEvangile social nouveau, selon lequel le bonheur consiste à créer et non point à s'emparer par la violence du travail d'autrui ? J'hésite à le croire. Quelque opinion rju'on ait sur la Ilévolution française, c'est bien plutôt à elle, me semble-t-il, à elle surtout,, qu'il faut faire remonter l'origine des dogmes nouveaux. Ces principes pacifiques, ils sont à la base de toute la littérature oilicielle de la Révolution, ils sont implicitement contenus dans le titre de la Déclaration des droits de l'homme que M. Ferrero ne mevlkmne même pas. Quoiqu'il en dise — ou quoi qu'il n'en dise pas — la France a eu sa part — et une grande part — dans l'élaboration de l'idéal millénaire de ce temps.
A cette méconnaissance ne faudrail-il pas assigner une cause politique V Pour peu crispinien qu'il ait été, M. Ferrero ne conlinuerait-il pas de voir la France à travers l'atmosphère hostile créée parles intrigues de l'homme d' l'état sicilien? La France, d'après l'auteur de UE^frnpa Giovane, en serait restée à Napoléon 1"'' ou à Napoléon III. L'àme de la nation serait demeurée monarchi(|ue et césarienne. Kst-il bien nécessaire de faire toucher du doigt tout ce qu'il y a de superficiel dans ce jugement ?
Pénétrons plus avant dans le système de M. Ferrero. Voyons-le justifiant sa thèse « que les sociétés germaniques représentent le triomphe du travail créateur ». Tandis que M. Ferrero apercevait le véritable esprit des sociétés latines césariennes dans la forme de leur gouvernement, dans les procédés de leurs administrations officielles, c'est sur l'observation des partis d'opposition au sein des sociétés germaniques qu'il se fonde pour attribuer à celles-ci l'honneur d'inaugurer la civilisation des temps nouveaux. M. Ferrero étudie et loue fort l'oro-anisation des socialistes ano^lais et
allemands. Ses sympathies pour la cause révolutionnaire sont très apparentes.
Et ici apparaît une contradiction étrange dans son système. Qu'est-ce donc qu'il admire si fort dans le collectivisme germanique sinon justement les tendances qu'il flétrissait au sein des nations latines sous le nom de césarisme? Enregistrons les éloges de M. Ferrero. Notons les termes dont il se sert : « Le socialisme allemand est comparable à une église», «le socialisme allemand est une administration modèle. « Mais n'estce pas cela même que M. Ferrero reprochait tout à l'heure aux gouvernements latins : leur structure administrative, leur esprit bureaucratique? Pourquoi donc admirer en Angleterre et en Allemagne ce qu'on réprouve en Italie et en France ?
Esprit théorique et systématique, M. Ferrero devait forcément se demander à quoi tient cette supériorité des races germaniques, puisque supériorité il y a, d'où viennent ces qualités qu'il leur reconnaît : un sentiment du devoir plus profond, plus d'idéalisme, une plus grande aptitude au travail régulier. L'explication de M. Ferrero remonte très haut et ouvre un vaste champ à la réflexion. M. Ferrero, ne l'oublions pas, a été initié aux études sociologiques par M. Lombroso. Comme elle est « lombrosienne )),la cause qui détermine, selon lui, la supériorité des Allemands et des Anglais! Cette cause est toute physiologique. Elle consiste dans le fait que les individus de race germanique arrivent à la puberté plus tard que les Latins et dans cet autre fait, que leurs penchants sexuels sont moins développés. Entre quinze et vingt-cinq ans, l'Italien, l'Espagnol et le Français sont trop préoccupés de la femme pour entreprendre un labeur suivi. L'amour et le plaisir, voilà l'àme de la vie au point de vue latin. L'or, voilà le but des désirs germaniques. Le Latin, par dessus
tout, aspire à être aimé. Le Germain vise à être riche.
Il n'y a de nouveau dans la thèse de M. Ferrero que la forme dont il Ta revêtue. 11 a traduit dans un lanp^af^e scientifique une opinion fort ancienne, chère aux penseurs allemands et anp;lais. Voici loiiijtemps qu'ils vont répétant que leur prospérité matérielle croissante n'est que la conséquence de leurs vertus bien connues, û bien connues ! J'aurais beaucoup d'objections à pn'senter à M. Ferrero. Je me bornerai h celle-ci : " Comment se fait-il — alors que les conditions physiologiques des peuples latins ont toujours été les mêmes — que leurs destinées historiques aient varié ? L'Fspag'ne, l'Italie, la b'rance ont été jadis aussi puissantes que l'Angleterre et l'Allemagne d'aujourd'hui. Pourtant les jeunes gens y devenaient pubères au même Age. Je vais plus loin et je me demande s'il n'y aurait pas lieu de consid('Ter dans le phénomène où M. Ferrero aperçoit une cause d'infériorité un avantage précieux, tout au C(tntraire. On ne s'occupait guère de sociologie aux xvi" et xvii" siècles. Du moins n'était-ce pas là une " science » cataloguée et classée; mais je suppose à cette époque un voyageur anglais ou allemand ayant le goût de ces problèmes, moins puritain, mais plus clairvoyant que ses compatriotes et qui — au cours de ses promenades dans Rome sous Léon X ou à Versailles sous Louis XIV — aurait cherché à découvrir la cause de la civilisation romaine et de la puissance française, si supérieures à celles de son pays. Est-il absurde d'admettre qu'il aurait eu la même idée que M. Ferrero? Et ne le voyez-vous pas développant doctement ce thème : « Les peuples héritiers de Rome sont plus cultivés et plus puissants (jue nous pour cette raison que les hommes y arrivent plus tôt à la puberté? L'individu s'y trouve en pleine
possession de ses facultés intellectuelles à un âge où chez nous il n'est encore qu'un enfant. Le temps utile de sa vie est prolongé d'autant. » Hypothèse pour hypothèse, celle-là en vaut bien une autre.
VEuropa Giovane n'avait pas encore paru — l'auteur en corrigeait les épreuves — quand une série de conférences sur le militarisme faites par M. Ferrero à Milan, sous les auspices de V Union lombarde pour la paix^ entre le 7 février et le 11 avril 1897, rendirent son nom célèbre du jour au lendemain dans toute l'Italie. L'apparition en librairie de UEuropa Giovane accrut encore sur ces entrefaites et confirma son succès d'orateur. Pendant six mois on discuta àprement, passionnément les doctrines du jeune sociologue.
C'est de doctrines, en effet, qu'il s'agit dans Le Militarisme^ comme dans VExiropa Giovane. Pour juger, d'ailleurs, sainement des deux premiers ouvrages de M. Ferrero, il faut se rappeler la situation politique de l'Italie au moment où ils furent conçus. Pour bien comprendre, en particulier. Le Militarisme, il faut garder en mémoire que ces conférences furent prononcées au lendemain du désastre d' Adoua, alors que l'Italie venait de secouer avec colère le joug crispinien, lasse d'une politique qui l'avait entraînée à une défaite humiliante.
« Une démonstration », c'est ainsi que M. Ferrero définit son entreprise. Et sa thèse principale n'est guère que le développement de l'idée fondamentale de L'Europa Giovane : « Que la civilisation nouvelle, fille du XIX'' siècle, est essentiellement pacifique, et que l'hégémonie des peuples germaniques va de pair avec le triomphe des principes nouveaux. » Dans L'Europa
1. Il Militavismo (Dieci confercnze). Milan, chez Trêves. Deuxième mille, 1898.
Giorane, M. Ferrero basait cette opinion sur ses notes de voyage. C'est maintenant sur Thistoire comparée des diverses nations qu'il la fonde. Par ces deux routes différentes, M. Ferrero atteint le même but. Le second de ses ouvrages renforce les conclusions du premier. On devine les applaudissements rpie devaienf soulever chez ses pacidcpies auditeurs les tableaux affreux qu'il trace de la guerre. Mais combien ces peintures sont peu « historiques » ! Mais quel parti pris dans la confusion artificielle établie par M. Ferrero, tout le long des siècles, entre la cause de la guerre et celle des « aristocraties oisives et privilégiées » ! De quelle injustice il fait preuve en attribuant aux sociétés militaires tous les vices et toutes les bassesses, du mépris de la femme à l'horreur du savon ! Le portrait-type de l'homme de guerre tracé par l\L Ferrero ne me paraît pas plus objectif. Son Napoléon n'est qu'une caricature effroyable, et je m'étonne qu'après tantôt un siècle écoulé, les italiens n'aient pas encore pardonné- à Bonaparte. Les Allemands, qui souffrirentpourtant bien plus de l'hégémonie napoléonienne, ont rendu justice au génie de leur vainqueur. Il est indigne de M. Ferrero de n'avoir pas « compris " Napoléon. Un trait unique montrera à quel entraînement irréfléchi il a cédé : que penser de cette thèse, « qu'Attila et Napoléon voulaient tous deux des serviteurs, non des conseillers? » En ce qui concerne Napoléon, cette affirmation n'est-elle pas contredite par cent témoignages? Tous ceux qui approchèrent l'Flmpereur n'ont-ils pas au contraire insisté sur la façon dont Napoléon savait écouter, sur l'instinct merveilleux qui lui faisait découvrir les individus le plus propres à le renseigner sur tel point précis qu'il désirait connaître? N'est-il pas également téméraire d'avancer qu'au milieu de la vie guerrière qu'il mena. Napoléon perdit « cette capacité de la création pacifique
par l'effort continu qui seul produit les choses durables?» Quoiqu'on pense des institutions napoléoniennes, peut-on nier leur vitalité et contester qu'elles furent chose durable entre toutes? Dans les rouages administratifs de la France actuelle, ne continue-t-on pas d'apercevoir la marque du génie de Napoléon?
La deuxième partie de la tliôse de M. l^'errero ne me paraît pas moins spécieuse. Si l'on est fondé à soutenir que les nations germaniques sont plus industrielles et commerçantes que les nations latines, il n'en résulte pas forcément qu'elles répugnent aux entreprises belliqueuses. Tel est pourtant l'avis de M. Ferrero. Il entend démontrer que la France est le pays par excellence du militarisme et que c'est une légende accréditée par les Latins qui montre le « caporalisme » sévissant surtout en Allemagne. M. Ferrero a longuement séjourné sur les rives de la Sprée; mais je me demande s'il n'a pas fréquenté trop les bibliothèques publiques et les salons des professeurs au détriment des milieux moins intellectuels, de la rue hérissée de casques et des places d'armes où l'on instruit les recrues.
C'est la seule façon d'expliquer qu'un observateur si avisé se divertisse à soutenir un pareil paradoxe. Mais l'esprit militaire, c'est l'esprit allemand luimême, c'est surtout l'esprit prussien dont est pénétré le nouvel empire ! Sitôt franchi le Rhin, c'est la première impression nette qu'éprouve le touriste. Il admire du trottoir un pignon agréable ou une tourelle d'angle curieuse. Et soudain, le coup de coude autoritaire d'un officier indigné de ce qu'un civil ose encombrer sa route lui rappelle brusquement qu'il se trouve dans un pays où le soldat fait la loi. A mesure qu'il pénétrera plus avant dans la société allemande, cette impression deviendra plus forte et plus pénible. File se précisera à voir défiler les « calicots » endimanchés,
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sanglés dans leur veston de confection comme dans une tunique d'officier, à fréquenter les corps d'étudiants allemands avec leurs statuts plus stricts que le règlement militaire, à voir les duels de ces jeunes « intellectuels », nobles et bourgeois, ces duels brutaux et sanglants, héritage d'une tradition ([ui n'a rien de paci(if|ne. Une « tradition pacifique 's l'histoire de la monanliie prussienne ! Mais qu'a donc fait la maison de Brandebourg depuis la guerre de Trente Ans sinon s'exercer patiemment à devenir forte afin de conquérir sa place au soleil par la force i* « Soldatesque et chrétien », c'est ainsi que Henri Heine définissait le Prussien et j'attends, [)our accepter une autre formule, que M. Ferrero ait apporté en faveur de celle qu'il propose des témoignages plus solides. L'esprit pacifique des Anglo-Saxons ne me paraît pas établi d'une manière plus certaine que celui des Allemands. M. Ferrero a publié fjC MUilarisiiie en 1897. Combien le tableau idyllique qu'il trace de la société anglaise semble déjà vieilli ! Que penser de ceci : « L'Angleterre devient chaque jour plus pacifique parce qu'aucun groupe social n'y a plus d'intérêt à la guerre 'i' » et de ceci : « Les diplomates anglais, dans leurs négociations, n'outre-passent jamais les limites au delà desquelles leurs prétentions courraient risque de n'être pas agréées?» N'est-il pas assez piquant — mais plus affligeant encore — d'avoir à constater que c'est précisément la tactique contraire, observée par M. Chamberlain, qui a suscité la guerre du TransvaalVNon, les peuples germaniques ne désarmeront pas les premiers. Ils ont pour cela une trop haute idée de leur force. Depuis la publication du Militarisme, l'impérialisme — ce césarisme des nations marchandes — s'est développé, portant un coup mortel aux illusions de ceux qui pensaient comme M. Ferrero. Avant
l'Angleterre, l'Allemagne déjà avait paru à certains idéalistes un peu naïfs appelée à inaugurer l'ère de la paix et de la justice universelles. 11 fallut la guerre de 1870 et ses conséquences pour dissiper leur rêve. Aujourd'hui, l'Angleterre est en train de causer à ses admirateurs internationaux une déception identique. Elle n'est plus sous M. Chamberlain ce qu'elle était sous Gladstone. L'hégémonie anglo-saxonne inaugure peut-être un âge où les guerres changeront de nature, où de surtout politiques qu'elles étaient autrefois elles deviendront surtout économiques, d'intereuropéennes intercontinentales ; mais c'est, je le crains, sacrifier à une erreur d'optique redoutable que de croire à leur disparition prochaine...
Pendant longtemps, M. Ferrero a rêvé d'écrire un grand ouvrage sur la justice et les progrès de l'idée de justice à travers les siècles. Cet ouvrage n'a pas paru et ne paraîtra peut-être jamais. Mais les recherches préparatoires auxquelles il contraignit M. Ferrero l'orientèrent vers un genre d'études historiques assez différent de celui où il s'était complu jusqu'alors et où il a retrouvé le succès, fidèle compagnon de sa vie. 11 entreprit de retracer la Grandeur et la Décadence de r Empire romain ' .
En même temps que je faisais connaissance de l'ouvrage de M. Ferrero, j'ai relu le volume de Montesquieu qui porte un titre identique. Et, comme on pense bien, j'ai été frappé surtout par les différences qu'ils accusent. Méthode, "plan et style, ces deux ouvrages
1. lirandezza e hecadenzu di Borna, vol. 1 : La Conquista (leir Impero. Deuxième mille. Milan, chez Trêves, 1902 ; vol. II. Giulio Gesare. Quatrième mille, Milan, Trêves, 1902.
n'ont rien de commun. L'art d'écrire l'iiistoire s'est transformé au xix*" siècle. Comme on pouvait s'y attendre, M. Ferrero, historien, reste avant tout sociologue et c'est la lente transformation de la société romaine qu'il s'applique à faire comprendre. Mieux avisé (jue dans son réquisitoire contre la guerre où il attribuait aux individus une iniluence excessive, M. Ferrero, dans Grandeur et Dccadence, con(;oit l'iiistoirc comme « l'œuvre des infiniment petits ». Il réduit les grands hommes à la portion congrue ; le plus souvent ils jouèrent un rôle inconscient et ne prévoyaient pas les conséquences de leurs actes, l'^n revanche, M. Ferrero nous montre à l'œuvre les marchands, les affranchis, les esclaves. Il retrace leur r«'de capital dans la transformation de ranti(|ue société romaine, agricole et guerrière, en société mercantile et démocratique. Nous pénétrons sur ses pas dans les ateliers où des affranchis initient les Romains aux industries de luxe, déjà llorissantes en Orient; nous parcourons avec lui la campagne où des esclaves d'Asie plantent des arbres nouveaux et améliorent, grâce à des procédés connus d'eux seuls, la culture de la vigne et de l'olivier.
De cet ouvrage magistral, véritable monument qui fait honneur à l'école positive italienne dont il rellèle les tendances dans ce qu'elles ont de meilleur, deux tomes ont déjà paru, La Conquête de l'empire et Jules César. Quand il sera complet, il y aura lieu de consacrer à M. Ferrero une étude nouvelle et d'analyser l'évolution qu'il a subie depuis Tépocjuc où il écrivait La jeune Europe et Le Militarisme. D'un esprit si actif, si intelligent, si curieux, on peut attendre toute sorte de transformations logiques et progressives. La maturité de M. Ferrero promet au xx" siècle italien un historien de grand style.
31 janvier 1903.