JEUNES ESTHÉTICIENS
A voir aujourd'hui dans les villes d'Italie tant de Victor-Emmanuels et de Garibaldis en pierre dresser à l'envi leurs lourdes silhouettes, le touriste en est tenté de conclure à une perversion regrettable du goût italien. Qu'il se garde, toutefois, de juger et de condamner sur des apparences ! Le sens du beau sommeille seulement chez nos voisins. En pourrait-il, d'ailleurs, être autrement au sein d'un peuple qui donna le jour à tant de cliefs-d'œuvre, dans un pays où la grandeur est une tradition nationale comme la grâce est un apanage français ?
C'est le divin privilège de l'art que ses résultats demeurent acquis pour une longue suite de temps. Un bas-relief, un poème, une symphonie, émeuvent après cent ans écoulés comme au jour de leur naissance. D'innombrables multitudes jouissent de ce bienfait à travers les siècles et la possession de ces trésors accumulés forme une sorte de compensation à la stérilité des époques de décadence. L'artiste se faisant plus rare et moins génial, le philosophe apparaît. Il énonce des théories, il compose des systèmes. Et ces vues à longue portée, ces discussions alternées, ces déductions et ces hypothèses sont la rosée dont se féconde
le terrain toujours plein de promesses des énergies nationales.
L'Italie traverse aujourd'hui une accalmie de ce genre. I^es hommes de génie y sont rares, comme partout ailleurs. Echelonnés sur tous les chemins de la pensée et de l'art, hésitants et inquiets, exposés aux influences les plus diverses, les jeunes talents tâtonnent et se cherchent. Dans ces conditions, les esthéticiens devaient entrer en scène et dire leur mot. Kl c'est ce (jui n"a point manqué de se produire.
I/éci)l(', (;sthétif|ue italienne s'enorgueillit d'un passé brillant. C'est en Italie qu'a été formulée la poétique de la Renaissance. L'Italie a donné aussi le jour à Vico, que d'excellents esprits, en dehors même de sa patrie, tiennent pour le fcmdaleur de l'esthétique moderne. Rejetée au second plan par l'école allemande, par Kant et Hegel, Schopenhauer et Schleiermacher, l'Italie prend de nouveau un rang honorable avec Francesco De Sanctis, l'auteur de celte œuvre moiiumenlule : Vllisloire de la LUtc'ratnre italienne, (^est à De Sanctis que se rattachent, d'ailleurs, les troisjeunes esthéticiens, originaux entre tous leurs compatriotes, que nous nous proposons d'étudier dans ce chapitre. Tous trois sont franchement idéalistes. Tous trois, à des degrés et à des titres divers, réagissent contre le matérialisme qui sévit ([uelque temps dans le domaine esthétique. Très différents entre eux, ils se ressemblent en ce qu'ils portent à la beauté un amour égal et que leurs œuvres à tous trois ne peuvent que contribuer à replacer l'art au poste élevé qui lui revient de droit et d'où une pseudo-science barbare l'avait délogé.
330 LA LITTÉRATURE ITALIENNE d'aUJOURd'iILI