‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 40 sur 44 · M. BENEDETTO CROCE · texte numérisé non relu

M. BENEDETTO CROCE

Bien que M. Croce appartienne moins à la littérature qu'à la science, il lui faut attribuer, de toute nécessité, une place d'honneur dans un essai consacré à l'esthétique contemporaine en Italie. L'œuvre principale de M. Croce, V Esthétique conune science de V expression et linguistique générale ^ , a fait grand bruit dans le monde savant. Historien, philosophe, critique littéraire et critique d'art, M. Croce qui est d'une vivacité intellectuelle toute napolitaine avait publié déjà, antérieurement à son dernier ouvrage, de fort beaux travaux, mais conçus dans un esprit essentiellement négatif. Dans son Esthétique, c'est un système positif qu'il expose. Il continue, du reste, d'y montrer quelque goût pour la polémique. Napolitain de race, M. Croce distribue chemin faisant des nasardes retentissantes à ses adversaires et son amour du paradoxe reste un caractère de son talent. Mais quelle clarté dans les idées! Quelle limpidité de style! Sous la plume de l'auteur, qui semble se jouer, les aperçus féconds et nouveaux se pressent. L'Esthétique est un de ces ouvrages qui montrent à quel point les jeunes gens ont travaillé en Italie dans la deuxième moitié du xix^ siècle. Voici que le bon grain a levé et que le blé se dore pour la moisson.

M. Croce continue la tradition esthétique napolitaine illustrée par Jean-Baptiste Vico, déjà cité, l'auteur de cette Scienzœ nuova (1725), qui marque une date dans l'histoire de la philosophie universelle.

1. Eslelica corne scienza delV espressione e linrjuistica générale. Milan, Sandron, éditeur, 1002.

Tout en reconnaissant ce que la science esthétique contemporaine doit àla philosophie allemande, M. Croce regrette que les Italiens se soient mis avec tant d'ardeur à la remorque des penseurs germaniques et il commence par renouer lui-même avec la tradition nationale. M. Croce estime qu'il y a lieu de concevoir de nouveau l'esthétique comme faisait Vico, soit comme la logique de l'imagination ;ou de l'intuition. Vico, en effet, a démontré le premier l'autonomie de la fantaisie parmi les autres activités de l'esprit et l'intime connexion du langage et de la poésie ou, pour parler d'une façon plus générale, du langage et de l'art. Ces deux observations fondamentales servent de base à tout l'édifice philosophique élevé par M. Croce. VA ici déjà apparaît ce qui en constitue l'originalité; en attril)uant à l'esthétique non plus seulement, selon le «préjugé » courant, l'étude du beau dans l'art, mais encore l'étude du langage ou de l'expression des images intérieures, M. Croce élargit singulièrement le domaine de cette science.

L'art, d'après M. Croce, est chose d'intuition et non de logique. Et l'intuition, ainsi qu'il résulte de récentes expériences psychologiques, est l'activité primordiale de l'esprit. La perception de ce qui est et limagination de ce qui est possible méritent également le nom d'intuition. De sorte que toute œuvre d'art est une intuition. Mais l'œuvre d'art est autre chose encore. « Elle est en même temps expression, écrit M. Croce. (]e qui ne s'objective pas dans une expression n'est pas intuition ou représentation, mais sensation. L'esprit n'a d'intuition qu'en tant quil crée, qu'il forme et qu'il exprime. A séparer l'intuition de l'expression, on n'arrive jamais à les réunir. »

Cette identité de l'intuition et de l'expression, M. Croce la prouveassezingénieusementpar la lumière

qui se fait dans notre esprit quand nous formulons à nous-mêmes nos impressions et nos sentiments. Par l'intermédiaire de la parole, impressions et sentiments passent alors des mystérieuses et sombres régions de Tàme à la clarté de l'esprit contemplateur. Il est impossible de distinguer dans ce processus ce qui est le fait de rintiiition et ce qui est le fait de l'expression. Elles se produisent simultanément parce qu'en réalité elles ne sont pas deux choses, mais une seule. Tout au plus pourrait-on comparer l'intuition et l'expression à l'envers et à l'endroit d'une médaille.

On entend dire souvent qu'un tel est un grand poète, mais qu'il est incapable d'exprimer ce qu'il ressent; que tel autre, peintre médiocre, a pourtant une vision personnelle et neuve de la nature, mais qu'il ne sait pas rendre ce qu'il voit. Ce sont là autant d'erreurs. Si M. X..., qui se croit poète, avait vraiment les grandes idées qu'il prétend, les mots et les images pour les exprimer couleraient de source. Il en est de même en matière de beaux-arts. La vision du peintre ne diffère pas essentiellement de la vision de l'homme qui n'est pas peintre. Le peintre est tel en ceci seulement qu'il voit pleinement ce que le commun des mortels se borne à entrevoir. Michel-Ange disait justement que l'on peint avec le cerveau d'abord, avec les mains ensuite. Virtuellement, nous sommes tous artistes. Entre Victor Hugo et l'homme du commun il n'est qu'une différence quantitative. Les uns sont des poètes chétifs et qui s'ignorent, les autres sont de grands poètes conscients de leur génie, mais tout le monde a été poète à un moment quelconque de sa vie.

En concevant l'art de cette manière, M. Croce ne croit point du tout lui faire injure. L'art est une chose sérieuse entre toutes. Le beau est la première forme du vrai. Apercevoir dans l'art un divertissement, c'est com-

mettre un sacrilège et c'est méconnaître le rôle important qu'il a joué et qu'il joue encore au profit de la civilisation.

Varié dans ses moyens d'expression, l'art est un en soi-même. Toutes les formes qu'il lui arrive de revêtir dérivent d'une activité esthétique homogène. Les subtiles démarcations établies par Lessing entre un art et un autre. c(!s prétendues limites fju'il dénonce entre la poésie, la peinture, la sculpture, ne répondent à rien de fixe. Dans sa rigueur synthétique, M. Croce va jusqu'à nier absolument l'existence des genres. 11 n'admet aucune difTi-rence entre un roman, une sonate, un tableau de bataille, l'établir entre ces œuvres diverses des distinctions, c'est méconnaître lutilité de l'activité intuitive en matière d'art. Et cette fois, sans doute, M. Croce va trop loin. On est parfaitement autorisé, pour les besoins de la classification, à distinguer entre la poésie, la musique et la peinture. Il est môme légitime d'établir au sein d'un même art ces subdivisions nouvelles, les genres. La croyance aux genres est une de ces « erreurs » (jue M. (^roce dénonce impitoyablement. Ses objections à rentre{>rise systémati(iue de M, Brunetière introduisant dans l'histoire littéraire le principe de l'évolution des genres sont fort curieuses, sinon convaincantes. Pour AL Croce, l'historien d'art doit considérer les œuvres isolément, comme formant un tout en soi. On ne saurait les ranger sous des rubriques générales. Les faits expressifs sont autant d'individus. Et jamais deux individus n'ont été parfaitement semblables.

La nature quelque peu ardue des problèmes étudiés par M. Croce nous interdit de le suivre plus longtemps dans une revue qui n'est pas spécialement consacrée aux questions philosophiques'. Du moins avons-nous

Page 1