‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 5 sur 44 · A. Albertazzi, IL Romanzo, p · texte numérisé non relu

A. Albertazzi, IL Romanzo, p

aHinités. C'est possible. Ainsi s'expliquerait la haute estime où l'on tient cet auteur en France. Haute estime, au surplus, ne me semble point encore un terme assez élogieûx. Toujours intéressante et ori^i^inale, l'œuvre de M. Verga m'apparaît, dans sa partie sicilienne, digne de la plus vive admiration. Puisse la rapide revue où je convie le lecteur justifier mon enthousiasme !

f.e récit le plus cararté-ristirpie delà péricide romanlicpie de M. Ver<^a est peut-être son «•ourt roman intitulé Kva qui parut en 1H7."{. M. Ver(»;a a toujours beaucoup aimé les préfaces. Celle dimt il a muni Koa est curieuse en ce qu'elle nous éclaire sur les origines littéraires de l'auteur. f>a préface iVKca rappelle à la fois celle de Mademoiselle de Mau/)iii et les manifestes de Dumas fils. On y rencontre pèle-mèle un plaidoyer pour l'art en général, des considérations sur l'art grec, des idées sur la moralité dans l'art, des déclamations contre la littérature à la mode, des sarcasmes à l'adresse du public et des écrivains qui flattent son mauvais goût.

La préface fait bien augurer du roman. Le roman tient les promesses de la préface. Nous nageons en plein romantisme. L'action d^Eva se nom; dans un bal mas([ué. Personnages principaux : un artiste — phtysiquc comme il convient, — et une femme, belle et iruelle et fatale créature. On se croirait aux environs de 1S;J0. El si la naissance d'Eva remontait à 1830, il n'y aurait rien à dire. Malheureusement, Eva fut publiée en 1873. Et c'est pourquoi il nous est impossible de prendre un vif intérêt aux fauves amours de ce jeune peintre poitrinaire et de sa danseuse : « Si tu savais, dit à un confident l'amant honteux de cette

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pauvre fille, si tu savais comme je me sens vil et combien je me hais!... Dis-moi comment on peut agir ainsi vis-à-vis d'une femme qu'on méprise et qu'on déteste. Dis-moi comment il se peut faire que, tout en lui crachant à la face cette horreur et ce dégoût, on meure pour elle, on lui sacrifie l'honneur, la vie, la famille, la jeunesse, l'art, toutes choses souriantes et aimées pour s'abreuver du fiel de son amour... Dismoi comment tout cela peut arriver et dis-moi qu'à ma place tu aurais agi de même et que tu serais vil et que tu serais méprisable comme moi. » Ah que voila donc un langage cent fois entendu! Est-il assez n Confessions d'un enfant du siècle », ce peintre poitrinaire et suranné.

Nous ne saurions, dans cette courte étude, retracer en détail l'évolution qui fit un « naturaliste » militant de l'auteur d'Eva, de la Storia duna capinera et de ce Tigre reale où le romantisme célèbre une véritable orgie. Qu'il suffise d'observer que cette transformation s'accomplit le plus logiquement et le plus naturellement du monde. L'amour de M. Verga pour la vérité en littérature, ses tendances peuple, ses instincts humanitaires devaient l'attirer dans le camp des novateurs. 11 compta parmi les plus ardents soldats du petit groupe vériste qui livra vers 1878, à Milan, de si rudes combats pour la formule nouvelle. Tandis que César Tronconi la défendait en critique brillant, Lorenzo Stecchetti à Bologne, Luigi Capuana et Giovanni Verga à Milan lui donnaient, grâce à des œuvres distinguées, droit de cité dans la littérature italienne. Giacinta de M. Capuana date de 1879. / Malavoglia, cet ouvrage plus significatif encore, parut en 1881. Avec leurs qualités et leurs défauts (on dirait plus justement inconvénients que défauts, car ils tiennent à l'esthétique naturaliste) les Malavoglia ne mériteraient-

ils point d'être appelés un chef-d'œuvre ? Ce livre est en tout cas ce que le vérisme a produit en Italie de plus " fort ». L'école dont il relève et qu'il a consacrée mérite d'être observée de près.

Le naturalisme italien prétendit avec M. Ver^-a au même objet qu'en France avec ^L Zola. Désormais, la liltératui-e devait être scientifique, le roman expi'pimiMital. Alors que les RoH;jon-Macqiiart de l'auteur français retraçaient l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire, l'auteur italien, dans sa série intituh'C / Vi)ili\ série demeurée d'ailleurs incomplète, se proposait de dr-crire l'ascension lente d'une famille de pêcheurs siciliens. « Ce récit, déclare M. Vcrga dans sa préface aux Malnrorjlin, est l'étude sincère et inqiaitialc de la façon dont doivent probablement naître et se développer dans les plus hund)les conditions les premières inquiétudes j)our le bien-être, et de la perturbation que doit provoquer dans une famille, ayant vécu jusqu'alors relativement heureuse, le vag'ue élan vers rincdunu, le sentiment <pie l'on ne se trouve pas bien et que Ion pourrait se trouver mieux. » Il y a déjà dans la partie théoritpie des Maloroijlia une lueur de l'idée qui devait inspirer par la suite Les Déracines et L'Etape, rencontre qui n'a rien, d'ailleurs, pour étonner : les préoccupations sociolo!.;iques entrent pour une part essentielle dans l'atmosphère intellectuelle de notre temps. Mais alors que les Déracinés et YElape passent pour exprimer des thèses conservatrices ou («réactionnaires», ^L Ver^a, qui croit à la démocratie et au proférés, aperçoit dans le déracinement et dans l'ardeur des humbles à brûler les étapes sociales des élans louables, dig-nes d'être encouragés.*' A mesure, écrit-il, que cette recherche du mieux dont l'homme est travaillé croit et s'étend, l'homme lui-même tend à s'élever et poursuit son mouvement ascendant dans les classes sociales.

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Dans / Malavoglia ce n'est encore que la lutte pour les besoins matériels. Ceux-ci une fois satisfaits, l'effort devient avidité de richesses et s'incarnera dans un type bourg-er.is, Mastro don Gesualdo. » M. Verga a mené à chef la première partie de son dessein. 11 a décrit avec bonheur ces étapes initiales d'une famille pauvre vers le mieux-être ; avec un bonheur à vrai dire inégal : les Malavoglia sont très supérieurs à Mastro don Gesualdo. M. Verga en a-t-il eu le sentiment? Et faut-il voir dans l'accueil assez peu encourageant fait à ce deuxième volume la raison pourquoi il n'a pas achevé la série promise? C'est possible. Et il faut convenir que, si la déchéance devait continuer, M. Verga a bien fait d'en rester là. Telle qu'elle est, la série, sur deux œuvres, compte un chef-d'œuvre. Proportion honorable encore.

On cliercherait en vain, dans les Malavoglia, l'ombre d'une intrigue. Tout se borne à la chronique minutieuse de cette famille dans un moment capital de son existence. La nouveauté du milieu sicilien où les héros de M. Verga accomplissent leur destinée, l'originalité pittoresque de ces types, leur forte empreinte locale auraient dil, en bonne justice, décider du succès. Vingt ans avant que M""' Crazia Deledda ne découvrît la Sardaigne, M. Verga a révélé la Sicile. La terre natale a également bien inspiré ces deux auteurs. Tous deux encore réussirent moins bien lorsqu'ils s'essayèrent à des sujets moins familiers.

Bien de moins compliqué que le thème des Malavoglia. Privée par la conscription militaire d'un de ses membres les plus jeunes et les plus robustes, la famille Malavoglia, d'Aci-Trezza en Sicile, tente d'équilibrer son budget par un coup d'audace. Le chef de la famille Malavoglia, le vieux Padron N'Toni, achète une cargaison de Inpins dans l'espoir de la

revendre à g-ros bénéfice ; mais la vieille barque qui porte sa fortune sombre en vue du port et l'un des fils Malavot^lia périt dans l'aventure. Du coup, voilà ces braves <;ens, ruinés et criblés de dettes. Ils ont beau désormais se priver du nécessaire et peiner tant que le jour est long", consentir les plus lourds sacrifices, accepter les plus douloureuses bumilialions, ils ne sortiront |)lus de la misère. PadronN "Toni n'aime rien au monde que sa demeure, cette « maison du néflier » où il a vécu les beaux jours de sa vie. (hiel crève-cœur lorsqu'il en faut sortir à la sommation des usuriers ! L'idée fixf du bon vieillard tîst d'y rentrer un jour le front liant. Toute sa volonté chancelante est tendue vers ce l)ut : mais le ciel et la terre semblent lig^ués contre lui. Son fils N'Toni rentre du régiment, corrompu par la vie citadine. Traîner la misère sur un sol ingrat ou bien tenter la chance sur une mer perfide lui semblent deux alternatives ég'alement indignes de sa haute intellifçence. Il va chercher fortune à l'étranger, pour revenir, d'ailleurs, peu après. Gros Jean comme devant. lluniili('', aigri, il se met ;i boire; et ce membre d'une tribu où l'honnètolé la plus scrupuleuse était de règle en arrive à demander à un louche trafic ces gros bénéfices que n'accorde pas le labeur honnête. De compagnie avec les pires bandits du bourg. N'Toni s'exerce à la contrebande; mais don Michèle, le brigadier, ne tai-de pas à comprendre de quoi il retourne. Et la catastrophe prévue se produit : N'Toni et ses complices sont surpris en flagrant délit: on les jette en prison ; mais, avant de se laisser empoigner, N'Toni a eu le temps d'assassiner don Michèle. Il finira ses jours au bagne. Et la débâcle qui entraîne les Malavoglia poursuit son cours. Ce sont maintenant les filles de ce clan naguère si vertueux qui tombent dans le péché. Et la ruine se précipite, et

la déchéance des Malavoglia se consomme. Ils ne rentreront point le front haut dans la « maison du néflier ». Padron N'Toni, humble épave, mourra dans un lit d'hôpital.

Ces brèves indif^ationsne résument point — tant s'en faut — la riche substance des Malavoglia . Les événements, dans ce livre, sont plutôt rares, et l'auteur n'a pas visé à les présenter sous un jour dramatique. Ils appartiennent pour la plupart à cette catégorie des « petits faits » dont l'accumulation passait aux yeux des écrivains naturalistes pour le dernier mot de la science et d'une littérature qui se proclamait scientifique. M. Verga s'applique à décrire un milieu et à peindre des personnages. Et c'est ce qu'il y a d'excellent dans les Malai'Of/lia. Un auteur, si bien doué soitil, ne pul)lle guère qu'un livre comme celui-là dans son existence. Les Malavofjlia forment un livre prodigieusement «compact ". On y retrouve des impressions subies au cours de toute une jeunesse. L'auteur a fait rentrer dans le cadre de ce roman tous les personnages qu'il coudoya, tous les spectacles qu'il admira. La barque du vieux N'Toni et les rues d'Aci-Trezza et la maison du néflier, M. Verga les a vus avec des yeux naïfs d'enfant, puis avec des yeux rêveurs d'adolescent avant de les observer en écrivain, avant de les considérer comme une matière à développements littéraires. Le même caractère de vérité pénétrante et minutieuse se retrouve dans les épisodes et personnages secondaires du roman. Comme nous voilà loin des scènes banales et des personnages convenus à'Eva! Et comme il est étrange, pour l'observer en passant, qu'un auteur puisse écrire d'une même plume £'m et les Malavoglia! Ici tous les acteurs du drame vivent et parlent. Tous sont vrais à la fois d'une vérité générale et d'une vérité particulière. Avant d'être Siciliens, ils sont humains. La couleur lo-

cale, richement r«''pan(Jue sur eux, ne fait aucun tort à la précision typique de leurs caractères. On ne saurait trop admirer tant de cohésion, tant d'équilibre, tant de mesure. Si L'Assommoir est le chel-d'reiivrt' de la formule naturaliste appliquée à la description il'un milieu citadin, j'aperçois dans la poétique monographie de la famille Malarofjlia le chef-d'œuvre du naturalisme rural.

Les nouvelles de .M. Verj^^a ont rencontré auprès de ses compatriotes une faveur plus marquée que ses romans. Les récits les plus savoureux, à mon g^ré. sont, cette fois encore, ceux dont l'action se déroule en Sicile. S'il y a des pa^es exquises dans Artisti do strapazzo {Vagabo)u1aijgio) et dans // mnarino del S. 1-5 . Per le vie), c'est dans Caca'leria nis/iiana, dans La Lupa, dans Ro.sso Malpelo que M. Verga a donné toute sa mesure. Le paysan sicilien joue dans ces contes rapides le rôle du campagnard normand dans les immortels récits de Guy de Maupassanl. On a maintes fois comparé ces deux auteurs. Et leur âpre sagesse à l'un et à l'autre présente en effet quelque analogie ; mais c'est surtout dans leurs procédés de mise en scène qu'une parenté est sensible ; par quoi, d'ailleurs, je ne prétends pas insinuer que l'auteur sicilien ait emprunté quoi que ce soit au conteur français. J'incline à croire que leur parenté intellectuelle remonte plutôt à certaines admirations communes. Ne faudrait-il paslattribuer en partie à l'iniluence de Gustave I- laubert !*

Les nouvelles siciliennes de M. Verga ont un premier mérite et considérable : ce sont des nouvelles et non point de petits romans. Il est entre ces deux genres des différences essentielles que la plupart des auteurs

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contemporains ont méconnues. Ils tiennent la nouvelle pour un petit roman, un roman pour une nouvelle tirée en longueur. Qu'ils étudient chez M. Verga les caractères organiques de ces deux genres. Caval- Jeria ï^usUcana peut servir, à ce titre, de modèle. Sous sa forme primitive ce récit compte quinze pages. Mais dans ces quinze pages, quelle variété de formes et d'images, quel monde de sentiments! C'est un miracle de concision et de sobriété que cette nouvelle. Il y avait iS^wws,! MalavogliaAla belles et larges descriptions; mais elles étaient déterminées, « commandées », pour ainsi dire, par le reste. Ces tableaux formaient une part nécesaire de tout l'ouvrage. Les Malavoglia comportaient encore des dialogues étendus, pareillement indispensables à l'impression d'ensemble que ce roman devait produire. Parla, l'auteurnous initiait àces mille commérages locaux, élément essentiel de la vie provinciale. Les esprits simples s'expriment en longs discours. En faisant parler ses personnages avec abondance, M. Verga contribuait à leur donner cet air de vérité et de vie, mérite capital des Malavoglia.

Les nouvelles de M. Verga sont construites sur un plan tout autre. Dans Cavalleria riisticana (que je prends pour exemple, car je tiens ce court récit pour parfait entre tous), on ne trouverait pas dix phrases à supprimer sans ({ue le reste en pâtit. On court au plus pressé, on coupe au plus court. L'auteur se contente d'esquisser les scènes, il ne les traite pas à fond, il n'épuise jamais le sujet. Quand Turiddu, provoqué par Alfio, se dispose à gagner le lieu du duel, il rencontre sa vieille mère et lui révèle à mots couverts les graves événements qui se préparent. La scène pouvait être pathétique. M. Ve'rga a dédaigné de l'écrire. Il se borne à nous instruire brièvement des propos de Turiddu à sa mère, mais i! évite de dépeindre l'angoisse

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de la pauvre femme, et il passe sous silence ses supplications. Au lecteur de les deviner, d'y suppléer par lima^fination. L'auteur lui-même garde la-dessus le sikmco. Pas de remplissage, pas de mois inutiles, telle semble être sa devise. Il obtient par cotte méthode des effets de raccourci stupéfiants.

Ce fut d'ailleurs une innovation capitale du naturalisme ou vérisme, cette importance accordée au « petit fait », enregistre* sans commentaires et sans qu'il soit possible de découvrir ce qu'en pense l'auteni- s'il, approuve, condamne ou reste indifférent. Cr[ aiudur de la narration " objective » fut surtout chose française, car en d'autres pays la course au document et la roehcrche du vrai n'empêchèrent pas l'auleur d'intervenir dans ses récits. Il y a chez les réalistes et naturalistes russes, par exemple, un parti pris de [)ilié pour toutes les misères décrites qui suffit à différencier étroilement le naturalisme moscovite du naturalisme français. M. Verga (faut-il y voir encore l'influence de Flaubert ?) n'admet pas «pi'un auteur se raconte en ses écrits. Il défend le dogme de l'impassibilité'' littéraire avec chaleur : « Jo crois, aftirmc-t-il, (pie le roman, cette a'uvre d'art e.\eellonte et humaine entre toutes, triomj)hera vraiment lorsque la cohésion et l'affinité de ses diverses parties seront si complètes que la méthode même de sa création en demeurera mystérieuse, à l'égal du développement des passions humaines, lorsque l'iuirmonie de ses formes sera tellement parfaite, la sincé'rité de sa réalité si évidente, sa manière et sa raison d'être si nécessaires que la main de l'artiste restera absolument invisible. Le roman portera l'empreinte de l'événement réel, l'œuvre d'art semblera s'être créée de soi-même, avoir mûri et surgi spontanément comme un fait naturel, sans conserver aucun point de contact avec son auteur Qu'elle

soit par raison propre, par le seul fait qu'elle est comme elle doit être et qu'il est nécessaire qu'elle soit, palpitante de vie et immuable comme une statue de bronze dont l'auteur aurait eu le courage divin de s'éclipser. » Prétention chimérique, erreur, mais erreur g-randiose. Flaubert, Leconte de Lisle pensèrent, eux aussi, ensevelir leur personnalité dans une prose lapidaire et dans une poésie d'airain. Sous cette froide enveloppe le lecteur indiscret a su trouver leur âme. M. Verga n'a pas mieux réussi à dérober complètement son moi aux investigations de la critique. Son style hautain de chroniqueur que rien n'étonne ne parvient pas à donner le change. On devine un cœur qui palpite, des nerfs qui vibrent, une âme qui souffre.

Le constant effort de M. Verga vers l'impassibilité se marque mieux que partout ailleurs en ses récits de mœurs siciliennes. Il vise à retracer sans nulle émotion apparente les menus épisodes dont se compose la vie des paysans, pêcheurs, bergers et carriers de sa patrie. 11 voudrait confondre son âme avec la leur. Il épouse leurs préjugés, il partage leurs rancunes et leurs superstitions. M. Verga voit, pense et écrit du point de vue silicien. Son idéal serait de composer des ouvrages où rien ne trahirait le lettré qui a observé le peuple du dehors, mais oîi chaque mot porterait l'empreinte nationale, où seraient uniquement exprimées ces pensées dont des paysans ignorants sont capables, grâce à quoi ces romans et ces contes produiraient, selon ses propres paroles, l'illusion d'une œuvre venue au monde spontanément. Dans ce dessein, M. Verga emploie toute sorte de procédés ingénieux. Il a collectionné, avec une patie'nce de folkloriste professionnel, les proverbes, les croyances, les locutions propres aux Siciliens. Et il en orne le plus habilement du monde son

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style, qui en acquiert du relief et de la couleur. Doit-il arriver malheur à quelqu'un de ses personnap^es, M. Verga l'annonce en faisant glousser la poule noire ; la pluie est IVeuvro de saint François ; si les Malavoglia ne périssent pas tous dans le naufrage de La Providence, il convient d'en savoir gré à ce saint tutélaire invoqué par eux dans le malheur : « Et saint François, dans sa miséricorde, les ouït comme il allait à travers la bourrasque au secours de ses dévots. Et il étendit son manteau sous La Providence au moment où elle allait se briser, telle une coquille de noix, sur le rocher des Colomltes, sous le eorps de garde des <louaniers. ■• Nulle ironie dans le récit de ce miracle. M. Verga n'est pas moins assuré que ses Malavoglia de refdcacité de leurs prières. C'est avec la môme fidélité scrupuhnise et t(»ujours sans le moindre sourire ([u'il enregistre les explications fantaisistes que donnent des phénomènes de la nature ses humbles luios. '< Pourquoi, demande l'un deux, la mer est-elle tantôt blanche, tantôt verte et tantôt bleue? » « Tout simplement, répond un vieux pêcheur parce que telle est la volonté de l)i(^u. I^e marin connaît de la sorte lorsqu'il peut prendre la mer sans crainte et lorsqu'il fait mieux de ne pas s'aventurer. » M. Verga rapporte ces contes de bonne femme et d'autres semblables avec une gravité augurale (jui est d'un sûr effet.

Il s'en faut, au demeurant, (jue la misère et l'ignorance sicilienne laissent le maître sicilien indifférent. 11 a beau limiter sa tâche au simple rôle de chroniqueur, il n'a pas échappé à la règle qui veut que, dans toute œuvre dart, il y ait un élément personnel, il y ait l'homme ajouté à la nature. Voyons un peu ce que les récits siciliens de M. Verga nous apprennent sur lui. Sous ce scepticisme prémédité, tâchons à démêler quelle sensibilité instinctive se dérobe.

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Nous pouvons aHirnier tout d'abord, sans crainte de nous tromper, que M. Verga, contrairement aux apparences, aime de tout son cœur ces êtres primitifs qu'il s'est efforcé, dans la meilleure partie de son œuvre, de peindre d'un pinceau insensible. Le réalisme, le naturalisme, le vérisme ne coïncidèrent pas pour rien avec la grande poussée démocratique de la deuxième moitié du xix^ siècle. Le réalisme et le naturalisme engendrèrent un art « peuple ». Tout comme Emile Zola, tout comme les plus illustres romanciers russes, M. Verga chérit les humbles et déteste les riches. Bien qu'il dédaigne de s'attendrir sur les Malavoglia et sur tant de pauvres diables dont il a retracé les souffrances, sa sympathie pour eux est évidente. Il ne la crie pas sur les toits, mais il la laisse entendre discrètement. Le vice et le crime lui paraissent en relation étroite avec la faim. Rassasiez, instruisez le Sicilien, il deviendra d'âme plus douce et plus noble. Il est très caractéristique que M. Verga, comme j'ai déjà eu l'occasion de le marquer, n'aff'ecte jamais vis-à-vis de ses lamentables héros un air de supériorité. Alors qu'il « ironise » volontiers dans les nouvelles où il met en scène des gens du monde, il retrace les erreurs et les fautes de la plèbe sicilienne avec un respect profond, avec un sérieux presque attendrissant.

Il loue « sa résignation courageuse à une vie de misère », il voit un sentiment « très sérieux et très respectable » dans la « religion de la famille », si vivace, si tenace encore parmi les pêcheurs et les bergers siciliens; il montre tout ce qu'il y a de noble et de sain dans « ces affections des faibles, dans cet instinct qui

pousse les petits à se serrer les uns coutre les autres pour résister aux tempêtes de la vie ».

Les tempêtes de la vie ! Elles remplissent l'œuvre du romancier méridional . Il aperçoit dans le train du monde une àprc tourmente, un fui-ieux ouragan. I>e darwinisme était fort en honneur à répufpie où M. Ver<;a ('crivit ses meilleurs récits ■< véristes ». On était alors darwinien comme on est aujourd'hui, parmi les gtais de lettres, nietzschéen. Aussi bien les idées de lutte pour la vie, d'écrasement du plus l'ailde |)ar le plus Tort, de survivance du plus apte trouvent-elles dans la vie sicilienne et dans les descriptions qu'en a tracées M. Verga une ilhistration, une démonstration victorieuses. La violence fait loi. Malheur aux vaincus! « Tue-moi ou je te tue. ') f^a femme «guerroyé contre riiomme par la ruse. I/homme lutte contre la femme par la force. Selon qu'ils ont déployé l'un plus de ruse, l'autre plus de force, la victoire reste à l'un ou à l'autre. VA tout cela est nature/... Mais il n'y a pas au monde (pie la guerre d'houiuie à homme. I>a guerre la plus implacable est encore celle que l'individu doit soutenir coutre la nature, contre les éléments : « Et le monde, en poisson vorace qu'il est, l'engloutit », écrit M. Verga,àpropo.s de la ruine d'un de ses héros. L'auteur des A/^rz/rtoorjlia excelle à montrer l'homme du peuple sicilien dans ces duels avec ses éternels adversaires : un coup de vent sur l'eau, un orage dévastateur, une épidémie de choléra, les tremblements de terre, les éruptions périodiques de l'Etna. Qu'il succombe, du reste, ou qu'il triomphe, le paysan sicilien garde un air de majesté sereine qui, répondant au procédé littéraire de M . Verga, procédé que nous avons mis en valeur, ne contribue pas peu sans doute à l'en faire estimer. Le Sicilien est essentiellement fataliste. Quoiqu'il advienne, il aperçoit dans ce qui se passe la « volonté de Dieu ». C'est là un terme

qu'il chérit. Fidèle à la méthode philologique que nous avons exposée, M. Verg'a, à son tour, emploie volontiers cette locution : <( La maison vendue, écrira-t-il ', elle s'en fut faire la volonté de Dieu à la ville, avec son garçon, tout proche de la prison où était enfermé Gramigna. » Le bien et le mal et tout ce qui participe de l'un ou de l'autre s'accomplit ici-bas par la volonté de Dieu. Toute révolte est inutile. Il n'y a pas lieu de s'étonner de rien. On entrevoit tout ce que cette doctrine implique de résignation au sort et d'esprit de sacrifice. Instruit d'un trait d'égoïsme forcené, Don Tinu observe mollement : <( Ces choses-là arrivent. Le monde est grand et chacun vaque à ses affaires. »

Il se peut que cette conception résignée, presque désolée, de l'existence soit celle de la grande masse sicilienne. Elle représente en tout cas la philosophie personnelle de M. Verga. Dans un conte intitulé Bo-sso Malpelo -, cette lugubre doctrine se manifeste avec la plus instructive clarté. Nous en donnerons, pour cette raison, une analyse détaillée. Rosso Malpelo est un de ces petits martyrs que M. Verga se plaît à décrire [Jeli il pastore — Nanni), et sur la tête de qui il semble avoir accumulé à plaisir toute la cruauté, toute l'injustice, toutes les malédictions de la Destinée. Rosso Malpelo gagne son pain à extraire le sable d'une carrière. Honteusement exploité par son maître, frappé par ses aînés, persécuté par ses égaux, son expérience personnelle a bientôt fait de l'amener à cette conception lugubre de la vie où l'observation et la méditation ont conduit M. Verga. S'étant lié d'amitié avec un autre gamin, non moins maltraité par le sort, Rosso Malpelo lui enseigne la .sagesse et la destinée. Le baudet

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