‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 6 sur 44 · Cavalleria ruslicana{ç · texte numérisé non relu

Cavalleria ruslicana{ç

qui, SOUS leurs yetix, se crève à traîner une charrette trop lourde, sert aux démonstrations triomphales de Rosso Malpelo. Montrant à son compagnon cette pauvfc bète exténuée, frappée par des rustres du manche de leurs pioches et de leurs pelles, s'alTaissant tous les dix pas sur ses genoux devenus deux iarj^es plaies saignantes, Rosso Malpelo proclame : « l/àne est en butte aux coups parce qu'il est incapable de frapper lui-même. S il pouvait se défendre, il nous foulerait aux pieds, il nous déchirerait à belles dents. « h^t voici la leçon qu'il tire de ce; spectacle : d S'il t'arrive d'administrer des coups, qu'ils soient le plus violents possible. Ceux qui les subiront t'en jugeront plus vigoureux (pi'eux-mêmes. Kt tu en recevras d'autant moins sur le dos. » Puis c'est au sable de la carrière (jue Rossu Malpelo demande des le(,'ons de morale cruelle : « Le sable est traître, dit-il, il ressemble aux homme- . Si tu Ci L- plus faible, les hommes te frappent au visage. Si tu es le plus fort ou si vous êtes plus nombreux, ils se laissent dominer Le sable a maiiiié

mon prre par traîtrise, car le sable était plus fort ((ue

mon père » L'àne gris, l'humble professeur d'énergie

de Rosso Malpelo, ayant succombé à la peine, on le jette à la voirie. Et c'est là encore un accident d'une haute portée phil()sophi(pie pour un gamin sicilien muni d'yeux pour voir et d'oreilles pour entendre. En présence de cette lamentable charogne, Rosso Malpelo dit à son compagnon : « Vois cette chienne noire qui ne craint pas tes pierres. Si elle n'a pas peur, c'est parce que la faim la presse plus que les autres. Regarde ces côtes qu'elle a!... Voilà pourtant comment vont les choses! Le « gris » aussi a reçu des coups, il a été couvert de plaies, criblé de blessures. Et lui aussi, quand il pliait sous le faix et quand le souflle lui manquait et quand on le frappait, il avait de ces regards qui semblaient dire : Assez !

Assez ! Et maintenant les chiens dévorent ses yeux. Sa gueule décharnée, laissant voirtoutes ses dents, semble rire des coups et des blessures. Et s'il n'était jamais né, cela aurait mieux valu ! » Et c'est ainsi que la philosophie de llosso Malpelo rejoint à travers les siècles la pensée du roi Salomon : il vaudrait mieux pour l'homme, gémissait déjà l'Ecclésiaste, qu'il ne lut jamais né.

Rien d'étonnant à ce que M. Verga, considérant la vie sous un jour si sombi'e, aperçoive aussi un irrémédiable malheur dans le principal accident qu'elle comporte : l'amour. Son roman intitulé Eva exposait un « cas passionnel » dont nous avons indiqué le caractère romantique et désolé. Dans ses récits naturalistes ou véristes l'amour ne joue pas un rôle moins douloureux. C'est un sentiment tragique et fatal, supérieur à la volonté de ceux qu'il embrase et qu'il pousse aux pires folies, au crime, à la mort. L'œuvre de M. Verga ne connaît que l'amour-instinct, l'amour sensuel et bestial. A montrer le mépris où il le tient, M. Verga soulève légèrement son masque d'impassibilité. C'est bien l'homme qui se découvre à ce parti-pris pessimiste. A Nanni qui abandonne sa femme pour sa bellemère (la sauvage Lupa),le brigadier reproche durement sa conduite. Et Nanni convient sans peine de son indignité. Tout le premier il déteste sa faute. Mais comment écliapper à la destinée ? « Par charité. Monsieur le brigadier, implore-t-il, ôtez-moi de cet enfer ; faites-moi assommer, envoyez-moi en prison; ne mêla laissez plus voir jamais, jamais! »...

Par la forme donc de ses écrits comme par leur fond, comme par la philosophie qu'ils expriment, M. Verga relève du naturalisme. Ses meilleurs récils et les plus durables remontent à la période héroïque du vérisme. 11 est certain, d'autre part, qu'on n'écrit plus ainsi

aujourd'liui. La vogue du naturalisme a été vite épuisée et ceux d'entre ses partisans qui no l'ont pas renié au moment opportun se condamnaient à relarder sur leur'époque. M. Verga, qui compta parmi les écrivains de sa génération les plus compromis, s'est trop longtemps obstiné pour sa gloire dans celte forteresse démantelée. Il n'a pas su — ou il n'a pas voulu — c'voluer à temps et dc-ployer dans une direction nouvelle son activité de naguère et son talent de toujours. J'ai dit que la critique lui en savait mauvais gré. Mais je persiste à croire que la critique a tort. H y a naturalisme et naturalisme. Ktle vérisme italien a évité, on somme, les excès du naturalisme français. S'il y a dans les romans de M. Fogazaro une moralité plus haute et une pensée plus géniM-euse, s'il y a dans l'u-uvre de M. d'Annunzio ime plus large et plus harmonieuse beauté, il y a dans les récits de M. Verga un culte passionné, presque superstitieux de la vérité, une sincérité et une probité, une conscience et une science qui marquèrent aussi un progrès, une étape heureuse. Peut-être ses drames ne se maintiendront-ils pas indéfiniment au répertoire : le théâtre vériste, par définition, est médiocrement viable; mais la plupart des romans et contes siciliens de M. Verga dureront, encore une fois, autant que le « noble idiome » lui-même. Il est toujours audacieux de préjuger l'opinion — surtout littéraire — des temps à venir. Quand c'est un étranger qui s'avise de prophétiser, l'audace devient témérité'., le ne crois pas courir grand risque toutefois en afiirmant qu'avant cinquante années M. Verga, tout vériste qu'il fut, passera pour un « classique » delà langue et delà littérature italiennes.

1"' Octobre 19U.=>.

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C'est vers la fin de l'année 1891 que Vltalia del popolo annonça en quelque sorte officiellement l'adhésion de l'auteur italien le plus populaire de notre époque, M. Edmond De Amicis, au parti socialiste. La presse dvi monde entier proclama aussitôt cette nouvelle, tandis que M. De Amicis, confirmant la rumeur publique, accomplissait son premier acte socialiste : le dépôt d'une motion au Conseil municipal de Turin, motion sollicitant un crédit de 15.000 francs pour la création d'une Bourse du Travail. Cette somme fut votée à l'unanimité. Heureux début dans l'éloquence révolutionnaire ! On le célébra comme il convenait.

Qu'un illustre contemporain adhérât au socialisme, la chose, à vrai dire, n"avait rien d'étrange. La « conversion )) de M. De Amicis n'est pas sans exemple dans l'histoire littéraire de ce temps. Elle n'en provoqua pas moins, dans le public d'Italie, un certain élonnemcnt. Et voici pourquoi : M. De Amicis passait jusqu'alors, à plus ou moins juste titre, comme nous verrons, pour l'écrivain bourgeois par excellence, démocrate assurément et humanitaire, mais patriote jusqu'au chauvinismQ, mais loyaliste, mais défenseur fervent de l'armée.

Et de fait, tel est bien le passé, le passé civique et littéraire de M. De Amicis. Avant d'être écrivain, il

fut soldat. Il combattit en 1866 à Custozza, comme sous-officier, puis, la guerre terminée, il rédigea pendant plusieurs années, à Florence, Vllalia miiiiare. C'est dans ce périodique que parurent les Bmzetti, ces tableaux de la vie militaire italienne qui commencèrent sa réputation et que confirmèrent les Ricordi del IH70-7 1 . Comme tous les livres de M. DeAmicis,les Ricordi avaient un but didactique. Cet ouvrage se proposait de resserrer les liens rattachant le jeune royaume d'Italie à son armée nationale. L'auteur déclarait dans sa préface ({ue les Ricordi doivent développer ce thème : « Aime ton pays et travaille ». Aime ton pays, chéris l'armée qui le défend, respecte et observe la discipline nécessaire, si propre a former des Ames résistantes. Quel t'cart entre ce langage en ISTO et les déclamations socialistes de 1S!)1 ! On s'empressa de le marquer. Les uns blâmèrent sévèrement l'humeur nouvelle du célèbre écrivain, d'autres le moquèrent, d'autres l'injurièrent. 0 l'ingratitude humaine! 11 se trouva jusque dans le parti de la rt'volution des hommes pour reprocher à cet illustre néophyte les propos tenus autrefois. Loin de voir avec joie venir à eux cette brebis égarée, ils lui interdirent jalousement la porte du bercail. Dans un article publié par la Keue Zeit, la pri'mière des revues socialistes, M. A. Maurizio traita le nouveau venu en suspect et condamna son socialisme en termes péremptoires '. L'article de la NcMe Zeit incriminait la conversion de M. De Amicis pour ce qu'elle navail été précédée d'aucune crise, d'aucun déchirement. M. De Amicis, insinuait-on, n'avait aperçu dans le socialisme qu'une fontaine de Jouvence où retremper sa virginité littéraire un peu défraîchie. En l'accueillant avec traiis-

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