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S eue Zeil, n" 4ii vl89i

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ports, le parti socialiste courait au devant d'une déception. M. De Amicis se servirait du socialisme : il ne le servirait pas.

Je n'ai point qualité, il va sans dire, pour juger de l'orthodoxie plus ou moins rigoureuse du socialisme de M. De Amicis. Mais, au simple point de vue psychologique, les arguments de M. Maurizio dans la Neiie Zeit m'ont paru des plus fragiles. M. De Amicis est venu au socialisme sans crise tragique, sans « chemin de Damas », sans « nuit de Jouffroy ». Hé qu'importe! Pour être résultée d'une lente fermentation intellectuelle, son adhésion au collectivisme en fut-elle moins sincère? En est-elle, pour le parti delarévolution, moins glorieuse y On affirme que ce furent la lecture et la méditation des articles de M. Turati dans la Critica sociale qui jetèrent M. De Amicis dans les bras du socialisme. 11 se peut; mais, pour décisif qu'il ait été, ce ne fut là qu'im simple accident. Il éclaira lancien combattant de Custozza sur sa véritaljle pensée, mais en réalité cet auteur, eu 18'.)1, était déjà socialiste depuis longtemps, il avait du moins tout ce qu'il faut pour le devenir, l^e feu couvait sous la cendre : à la première étincelle, la flamme jaillit.

Un rapide coup d'œil sur l'œuvre de M. De Amicis, dans la dernière partie de sa carrière, nous montrera par quelle évolution toute naturelle, par quelle pente continue et à peine sensible cet auteur en est venu à se proclamer socialiste. Les révolutionnaires italiens affirment que, pour un socialiste, il est demeuré singulièrement bourgeois. Nous estimons, au contraire, que ce bourgeois a toujours été de mentalité plus socialiste que bourgeoise. Et nous pensons le démontrer.

Citore, qui obtint en Italie un si colossal succès et dontla publication remonteà Tannée 1880, à une époque, par conséquent, où M. De Amicisne songeait guère à embrasser le socialisme, est sévèrement jug'é par M. Maurizio. Dans l'article de la Neue Zeil dont nous avons indiqué le sens, il appelle ce livre «< une plate apothéose de tout ce dont la bourgeoisie a besoin ». « Plate apothéose », pour le dire tout de suite, est dur ; mais admettons et passons. Si Cuore exalte « tout ce dont la bourgeoisie a besoin », il faut convenir rpie la bourgeoisie italienne n'a que des besoins très nobles. Dans ce livre de propagande scolaire M. De Amicis prêche l'amour du jM;uj)le, le mépris de la fortune, l'égalité, la fraternité, la solidarité. Veuton des témoignages de cet état d'âme peu susi)ecl!:' On n'a que l'embarras du choix. Voici l'épisode inlituh' Le Charbonnier cl le beau Monsieur^ qui met aux j)rises un enfant de bourgeois très détestable et un ouvrier très généreux. Un pelit l)ourgeois a reproché au lils d'un ouvrier le métier de son charbonnier de père. Sur quoi le charbonnier porte plainte auprès de l'instituteur. Celui-ci avertit le père du jeune coupable. VX ce père bourgeois d'accourir, et de serrer avec effusion, en présence des élèves réunis, la loyale dextre du loyal charbonnier, se déclarant heureux et

fier vous voyez d'ici la scène. Elle est tout à la

gloire du prolétariat... Autre exemple : sur le désir de ses parents, l'élève Knrico (bourgeois) invite au domicile paternel l'élève Rabucco (prolétaire). Rabucco accepte l'invitation et se présente, endimanché dans un vêtement de son père, plâtrier de son état. Et voici que Rabucco, tout en jouant, laisse une empreinte blanche sur le canapé du salon oii il prend ses ébats. Enrico, petit bourgeois soigneux, fait mine d'essuyer du revers de sa manche le meuble familial, mais son père le prévient

d'un g-este et, Uabucco parti, lui prouve dans un long discours que le plâtre adhérent aux habits de son camarade n'avait rien d'injurieux pour le canapé du salon. N'était-elle pas, dans l'origine, cette tache de plâtre, un accident dû au travail ? Or la tache qui provient du travail n'a rien de déshonorant : « C'est de la poussière, de la chaux, du vernis, c'est tout ce que tu voudras, sauf de la saleté. Le travail ne souille pas. Il ne faut jamais dire d'un ouvrier rentrant, son travail accompli : Il est sale, mais bien : Il porte sin^ ses vrtements la trace de son labeur. » M. De Amicis a cent fois raison, mais n'est-ce point là une doctrine toute démocratique ?

Qu'est-ce donc qui a pu rendre Cuore suspect aux « purs » de la Neue Zeit? C'est le patriotisme et le loyalisme qui animent cet ouvrage, c'est un certain fond de spiritualisme qui, pour ne sentir guère le clérical et à peine le catholique, n'en devait pas moins inquiéter des marxistes farouches. Cuore est, de toute évidence, l'œuvre d'un patriote, d'un patriote et d'un soldat. Quand il écrivit cet ouvrage, M. De Amicis n'avait point encore complètement dépouillé le vieil homme, son uniforme n'était pas encore complètement mangé aux vers. Ah! quelle pitié n'a pas dû inspirer à des socialistes l'épisode de l'arrivée du roi Humbert à Turin, par exemple, tel qu'il est narré dans un des derniers chapitres de Cuore! Le père de l'élève Corretti a guerroyé naguère contre les Autrichiens sous les ordres du roi Humbert, alors prince héritier. Une douce émotion étreint le vieux brave à l'aspect de son ancien chef. Sur le passage du souverain, il ne peut retenir ce cri : « 4'' bataillon de -49 1 » Le roi Humbert, à ces mots, se penchant dans la voiture qui l'emmène, tend la main au compagnon d'armes de jadis. Corretti serre avec transports la dextre de son roi, puis passe la

sienne, toute chaude eucore de cette étreinte, sur le visage de son fils : « C'est une caresse du roi! » Fi donc ! Dans la bouche d'un homme libre, quel lant^'-apfe est-ce là? Les socialistes ne l'ont point pardonné a M. De Amicis. Tous les parfums de l'Arabie inonderaient aujourdliui la main de Corretti qu'ils n'y efl'acei-aient point la souillure ancienne.

I/atlitude observée par M. De Amicis dans Cuore à l'égard de la religion n'est pas moins scandaleuse. L'auteur ne témoigne pas seulement d'une coupable tolérance, il fait ouvertement profession de christianisme. Les instituteurs qu'il met en scène n'éprouvent aucune répugnance àpnmoncer le nom du bon Dieu ; ils croient à rininiuiialité de l'Ame, ils l'enseignent à leurs élèves, ils vont jusqu'à préconiser la prière. O temps! ô mœurs! Quelle misère!

Mais c'est assez raillé, et l'on voit combien est injuste le reproche adressé à M. De Amicis d'avoir élevé dans Cuore un monument à « l'égoïsme bourgeois ». Cuore est l'œuvre d'un ami sincère de l'humanité et non point d'un homme défendant les privilèges d'une caste.

Les sentiments « peuple », les idées humanitaires de notre auteur devaient se manifester d'ailleurs avec plus d'éclat encore dans les ouvrages (\u\ succédèrent à celui-là et qui exploitaient le même filon pédagogique et scolaire. M. De Amicis se meut fort à l'aise dans ce domaine : « .l'étais né, a-t-il écrit, pour devenir maître d'école, pour avoir alTaire à de pauvres gens, à des ouvriers. Si j'avais été juge dans un village, on m'aurait élevé une statue. » C'est tout un cycle de récits (ju'il consacre aux écoliers, aux écoles, aux instituteurs. Lt c'est toujours dans le même esprit humanitaire qu'il les décrit et dans le même sens démocratique et quasi socialiste qu'il tranche les graves problèmes relatifs à l'instruction puldique en Italie. Le copieux ouvrage intitulé

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Le Roman d'un ^naître cV école [Il Ronianzo tVun maestro^ 2 volumes) propose tout un plan de rélormes. Alors que Cuore s'adressait aux enfants, Il Romanzo d'un maestro s'adresse aux parents, aux électeurs, au Gouvernement. M. De Amicis peint l'école primaire de son pays sous des couleurs plutôt sombres. 11 insiste pour qu'on prête aux instituteurs une assistance plus efficace, il entend qu'on facilite aux pauvres l'envoi de leurs enfants à l'école.

Une légère différence peut-èlre s'observe entre Ciinre et ce nouvel ouvrage. Sans aller jusqu'à marquer une hostilité formelle au culte catholique et à ses ministres, M. De Amicis leur témoignera désormais une défiance évidente. 11 fait défiler sous nos yeux un grand nombre d'ecclésiastiques de toute sorte. r^es mauvais l'emportent de beaucoup sur les bons. De même, les bons bourgeois vont devenir plus rares qu'ils n'étaient au temps de Cuore. M. De Amicis dénonce leur vanité, leur paresse, leur lâcheté.

Non moins « tendancieux », les récits groupés sous ce titre : Entre V Ecole et la Maison [FraScuoIa e Casa). Un Drame à l'école raconte une historiette touchante, mais à vrai dire banale et qui n'eût point mérité d'être écrite, n'était son sens politique et social. M. De Amicis charge une maîtresse d'école, Faustina Galli, de dégager pour nous la leçon de ce drame minuscule. Et voici cette leçon : « 0 combien misérable la société citadine à qui la regarde de bas en haut ! 0 l'éducation des parents! 0 le sanctuaire de la famille! (Faustina Galli avait rencontré bien peu de bonnes mères comme elle se les imaginait dans sa jeunesse, sur la foi des livres d'éducation.) Sans doute, la plupart des parents chérissaient leurs enfants, mais de quelle manière, juste ciel! »... Je vous épargne la page qui suit et qui n'offre qu'un intérêt médiocre. Rlle consiste

en une de ces énuméralions où l'auteur se complaît et où sa rhétorique abondante se donne libre cours. M. De Amicis dresse la liste de toutes les fa(;ons' bourffeoises qu'il y a d'élever ses enfants de travers et il conclut : « Tout ce monde shabillait bien, s'exprimait avec élci,''ance, souriait avec grâce; tous ces !:;-ens-là caressaient leurs enfants avec amour. Et pourtant Faustina Galli n'était pas sans comprendre qu'\in grand nombre d'entre eux n'entendaient jamais à la maison ni une parole affectueuse, ni un mot gt-néreux, ni une conversation supérieure au plus bas bavardage!... Race hypocrite qui criait à la vulgarité et aux vices du peuple! » l.es vices du peuple! M. De Amicis les pardonne de grand ccrur. La Ma'Urc.sse (fécofe des ouvriers nous livre là-dessus le fond de sa pensée. I^lle est entièrement favorable à la classe ouvrière : '( \jv peuple est bon », dit l'auteur par l'entremise d'un de ses personnages, " le peuple est bon <> ; on le méconnaît parce qu'on le connaît mai, et si parfois il se montre sous un jour peu sympathique, c'est parce qu'il sent la défiance dont il est l'objet de la part des gens cultivc'S et riches. Un vaurien nommé Muroni se charge d'ailleurs de démontrer le bien fondé de cette opinion si favoral)le, en mourant d'un coup de couteau dans une rixe où il a pris la défense de Faustina dalli.

L'adhésion oflicielle de^I. De Amicis au socialisme remonte — il faut retenir cette date — à l'année 1891. Donc, lorsqu'on 1<S8Î) cet auteur publia Sur VOcéan {Sull'Oceano), il ne connaissait point encore la vérité, s'il ('tait tout près de la connaître. Sur l'Océan contient

le journal de M. De Amicis à bord d'un paquebot où il gagnait la République Argentine. Sur l'Océan n'est pas un chef-d'œuvre. Les défauts de l'auteur y sont plus sensibles qu'ailleurs, ses qualités moins apparentes.

Surtout la pauvreté de son imagination dépasse

toute imagination. Des descriptions à perte de vue, des développements prévus, des réflexions — comme dit le poète Laforgue — ô combien quotidiennes ! du sentiment sans nulle ironie, voilà ce qu'il y avait dans le carnet de notes de M. De Amicis et voilà ce qu'il a déversé dans son livre. Le bateau où il prit place n'était pas un paquebot, mais le paquebot, mais, comme disent les piiilosophes, le paquebot en soi. Pendant le peu de semaines que dura la traversée, il se produisit à bord de ce bateau-microcosme tous les épisodes dont un bateau peut être le théâtre : une tempête formidable, un accident grave avec arrêt brusque des machines, une naissance, un baptême, une

mort

Le lecteur se demande peut-être : « Où apparaît dans tout cela le socialisme de M. De Amicis? » Patience ! Il est ici comme partout. Les pages les plus sincèrement émues de SulVOceano^ ceWes on l'auteur, abdiquant sa fureur descriptive, confie à son journal des impressions vraiment vécues sont celles qu'il consacre aux émigrants dont le hasard fait pour quelques semaines ses voisins, mais qu'un abîme plus profond que le ilôt aml)iant sépare en réalité des passagers de première classe. Le rowaw oJ'mw 'inallre d'école, Entre V école et la maison étaient avant tout des plaidoyers émus en faveur des pauvres gens. SuWOceano, dans ses meilleures pages, est cela aussi. En présence de ce misérable amas d'émigrants parqués à bord comme un vil bétail, M. De Amicis rappelle le mot de Giordani : « Notre pays aura fait un grand progrés le jour où il

comprendra que les paysans aussi sont des hommes », cri de pitié qui rappelle celui de notre La Bruyère : « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des' femelles, répandus par la campag-tie, noirs, livides et tout brûlés de soleil »... Le livre de bord de M . De Amicis commente avec éloquence ces propos illustres. M. De Amicis, cependant, ne se borna point à ces effusions verbales. 11 entreprit à bord une série d'excursions instructives, une véritai)le enquête; il s'entretint avec ces paysans des environs de Mantoue » qui, dans les mois d'hiver, traversent le Pô pour récolter des tubéreuses noires, lescjnelles, bouillies dans de l'eau, les empêcheront de mourir de faim ». Il pleura sur le sort de ces Calabrais «qui vivent d'un pain fait de lentilles sauvages et qui, dans les mauvaises années, dévorent l'herbe des champs cuite sans sel ». Il partagea en pensée la détresse de ces cullival<'urs de la Hasilicate « qui font à pied chaque jour cinq ou six milles pour se rendre à leur travail, avec leurs instruments sur le dos, qui dorment côte à côte avec le cochon et l'âne sur la terre nue et ne mangent un peu de viande que lorscju'un de ces animaux a crevé par hasard ». Frétant l'oreille aux propos de ces malheureux, M. De Amicis apprit d'horribles histoires où des propriétaires opulents jouaient un rôle odieux. Et plus que jamais un désir fralerncl de réparation l'étrcignit : « Or j'écoulais de cet air presque honteux dont tous désormais nous écoutons les doléances des pauvres, le cœur serré par le sentiment d'une grande injustice, mordus dans notre conscience comme par une faute héréditaire».

C'est deux ans après la publication de Sur l'Océan, un an après le Roman d'un niaUre d'école que se pro-

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duisitla « conversion » de M. De Amicis au socialisme. C'est alors, en 1890 et 1891, qu'aurait dû se dérouler ce conflit douloureux, cette crise tragique, seuls capables, au dire de M. Maurizio, d'épurer la plume de l'écrivain piémontais et de la rendre digne du parti socialiste. S'étonnera-t-on, toutefois, après lecture des extraits ci-dessus, que la crise réclamée ne se soit pas produite? En était-il besoin, vraiment? M. De Amicis n'a-t-il pas appartenu effectivement au socialisme long-temps avant la publication de La voiture de tout le monde [La Carrozza di tiitli) et d'Espoirs et Gloires [Speranze e fflorie)'? Son adhésion formelle aux principes du collectivisme ne se borna-t-elle pas à la reconnaissance d'un état de choses déjà ancien?

La seule différence, ou à peu près, qui s'observe, sous ce rapport, entre les ouvrages publiés avant 1891 et ceux qui ont paru depuis lors, consiste en ceci, que l'auteur parle couramment aujourd'hui de son socialisme alors qu'il se bornait naguère à protester de ses sentiments « d'humanité « et de son « amour de la justice » ; mais le résultat est le même. L'auteur de La Voilure de tout le monde reste le philosophe débonnaire et paterne, aux attendrissements faciles et aux enthousiasmes prolixes, que nous connaissons. Mais quel cœur d'or et quelle âme de feu! D'autres sont venus au socialisme pour des raisons qui manquèrent de lustre. M. De Amicis n'a pas vu au delà de l'étiquette du parti. Il est devenu socialiste parce que le socialisme promet d'apaiser et d'enricliir la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. En face du socialisme à base de haine M. De Amicis réprésente le socialisme sentimental.

Le livre intitulé La Voiture de tout le monde repose sur une observation d''ordre social, où l'on voit clairement le jour sous lequel désormais M. De Amicis va considérer le monde. 11 a été frappé des « contrastes »

({ui voisinent un instant dans les omnibus et les tramways. Ces contrastes, il les traduit en scènes ing'énieuses, mais il en faut convenir, un peu monotones. Il décrit les rapports des employés et des voyageurs entre eux, des employés avec le public et des cocbers avec leurs chevaux. Car M. De Amieis, dont la bonté s'étend sur toute la nature, prend en juF.te pitié jusqu'aux chevaux d'omnibus.

Dans son plan primitif, cet auteur entendait consacrer tout son livre aux employés des voitures publiques à l'exclusion de ceux qu'ils transportent : « l.a biographie d'une cinquantaine de cochers et de conducteurs, écrit M. De Amieis, aurait été une histoire édifiante et merveilleuse de familles foudroyées et démembrées par le malheur, de petits commerçants faillis, de petits propriétaires ruinés, de ()auvrcs diables ballottés de la caserne à l'atelier, de l'atelier à l'anticbambro, à la boutique, à l'office. » A la réflexion, toutefois, il parut à M. De Amieis que son histoire serait plus merveilleuse encore et plus édifiante s'il comprenait dans son étude conducteurs, cochers et voyageurs. La portée de ses conclusions s'étendrait dans la mesure où s'élargirait le champ de ses observations. L'empreinte sociale de La Voilure de tout le monde en serait ainsi plus marquée: <« Ces cent voitures qui toute l'année sillonnent Turin en tout sens sont cent petites écoles ambulantes où les diverses classes sociales apprennent l'une de l'autre beaucoup de choses utiles, par exemple qu'il n'y a pas grande différence entre elles, sinon dansTécorce ». M. De Amieis a pu devenir socialiste: il est resté optimiste. Et cet optimisme se retrouve dans mille remarques ingénues de ce genre. M. De Amieis estime que les haines sociales proviennent moins de l'inégalité des fortunes que du soupçon réciproque de mépris et de haine que nourrissent les uns à

regard des autres les riches et les pauvres. C'est pourquoi la promiscuité des tramways paraît à ce révolutionnaire un peu naïf une chose excellente. A se mieux connaître, les hommes apprennent à mieux s'aimer. Déjà des progrès ont été accomplis. Une vieille paysanne ayant laissé tomber son billet comme elle pénétrait dansTomnibus, M. De Amicis a vu « un gros monsieur » et « un jeune ouvrier » se baisser d'un même élan pour le ramasser. Ce double mouvement l'a rempli de joie. Et il en tire des pronostics rassurants, peut-être un peu téméraires, sur l'avènement d'une ère de paix sociale.

L'évolution politique de M. De Amicis provoqua naturellement à Turin, où tout le monde le connaît et l'estime, une légitime émotion. Nous en trouvons des échos finement notés dans la Carrozza di tutti. M. De Amicis s afflige surtout de voir méconnaître le socialisme, son socialisme. Une troupe de soldats défilant le long de la ligne du tramway, un adversaire politique installé en face de lui dans la voiture de tout le monde le regarde d'un air qui semble dire : « Tu dois les haïr, ces gens-là ! » A quoi l'écrivain révolutionnaire objecte en pensée « Et songez que j'aimais ces jeunes gens beaucoup mieux que mon voisin, non plus comme autrefois pour ce qu'ils étaient dans cette période de leur vie, mais pour eux-mêmes, mais dans leurs familles; je les aimais d'un amour indépendant de tout secret intérêt de classe, d'un amour trèspur, profond, réfléchi, à telle enseigne quel'amour d'autrefois me paraissait infiniment étroit et mesquin en comparaison de l'amour nouveau. » Ces regards haineux dont ses adversaires politiques poursuivent dans le tramway rillustre auteur sociaHste lui sont insupportables. Positivement, il en souffre. Et il s'écrie : « Souhaiter ardemment le bien de tous, désirer la paix et l'amour parmi

les hommes, avoir do la société une conception nouvelle, conception qui, attribuant à l'organisation même de cette société les maux naguère imputés àrégoïsme des riches; supprime toute cause de haine contre ceux-ci, détester la violence et le sang, réprouver l'injustice, compatir à toutes les douleurs, espérer si ardemment le bien jusqu'à en perdre tout repos, et se voir regardé, en guise de remerciement, comme si Ton portait en soi tout ce qu'une àme mauvaise peut nourrir de desseins féroces, quelle aventure étrange ! »

Nous n'avons rencontré jusqu'à présent, sous la plume de M. De Amicis, que des formules d'un socialisme assez vague. A serrer de plus près sa pensée, trouverons-nous quelque chose de plus consistant, de plus substantiel? Hélas non ! M. De Amicis a réuni en un volume les discours politiques qu'il adressa aux Turinois en diverses occasions solennelles ' . Ils ne dépassent point le niveau de la phraséologie courante du parti, (^n y retrouve, délayés à l'envi, tous les lieux communs chers au socialisme intellectuel. M. De Amicis estime par exemple que l'élude profitable des sciences sociales est plus « une affaire de cœur qu'une affaire d'intelligence», thèse quia été cent fois soutenue, mais qui n'en est pas plus juste. Dans le même discours, M. De Amicis s'en prend aux idées darwiniennes et félicite les étudiants de Turin parce qu'ils repoussent cette doctrine impitoyable. 11 recommande à ces jeunes gens l'humanité, la bonté. Il déclare: »< Notre force ne ri'side pas dans la haine ni dans la colère >>, langage qui n'étonne pas sur les lèvres de ce bon révolutionnaire, mais qui a dû contribuer à le faire honnir de la Neiie Zeil. N'est-ce pas M. Jaurès qui prononça un jour au Parlement français l'éloge de la haine

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