‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 8 sur 44 · Speranze e (jlmie. Catanc · texte numérisé non relu

Speranze e (jlmie. Catanc

lorsqu'elle a pour but d'accélérer les progrès du socialisme?

Sans renier for mellement son passé militaire, on devine que M. De Amicis a cessé d'en tirer orgueil : « La justice, écrit-il, est supérieure à la gloire », par où l'on entend bien ce qu'il veut dire. 11 affirme, au demeurant, sa foi pleine et entière au collectivisme. Il définit la société idéale à venir « une gigantesque coopérative de production, deprévoyance et d'assistance ». Dans la mesure de ses forces, il se promet de collaborer à l'avènement de cette communauté « où l'axe social déplacé ne résidera plus au milieu d'une petite classe n'ayant d'autre horizon que ses propres intérêts, mais dans cette grande majorité dont les intérêts se confondent avec ceux de la nation », formule qui semble inoffensive, mais qui justifie en fait toutes les turpitudes démagogiques.

Ces quelques échappées sur les « idées « de M. De Amicis suffisent à nous éclairer sur leur valeur. Elles nous apprennent que M. De Amicis n'a pas de doctrine. On ne trouve dans ses pages politiques ni la rigueur sophistique du comte Tolstoï, ni la forte culture qui donne au socialisme anarchique de M. Anatole France un si délicat prestige et un si dangereux attrait. L'auteur italien, du reste, a d'assez beaux dons de poète et d'artiste pour qu'il se puisse résigner à n'avoir rien d'un penseur. Ses récits de voyage, si animés, si vivants, témoignaient déjà dans les chapitres politiques d'une remarquable insuffisance. M. De Amicis n'a point changé depuis lors. Le Saint-Esprit socialiste est descendu sur son front, mais sans lui départ'r le don des langues

Et ceci nous amène à toucher un dernier mot d'un ouvrage de cet auteur, ouvrage inédit encore, mais dont il a été beaucoup parlé. Le titre lui avait été sug-

p^éré, dit-on, par son éditeur : Le Premier Mai. Ce devait être une sorte de bréviaire socialiste, un livre de propagande d'une importance capitale. Malheureusement — pour le socialisme — Le Premier Mai dort encore dans les cartons de M. De Amicis, et il y a tout lieu de croire ce sommeil éternel. Interrog-é par un journaliste sur les causes du retard apporté à la publication de cet ouvrao-e, M. De Amicis déclarait récemment : " Mécontent de mon œuvre après l'avoir écrite, je la mis de côté; puis, lorsqu'après cinq ans je voulus la revoir, il me parut que les choses étaient bien changées : l'hostilité systématique témoignée naguère au socialisme s'était fort attr'nuée; on avait cessé de le maudire; môme parmi les conservateurs les plus rigides, on le discutait, on Tétudiait. Quelques-uns des types créés par moi n'avaient donc plus aucune raison d'être. En outre, une phase nouvelle avait succédé au printemps du socialisme, à l'époque de sa propagande active. Le socialisme traverse maintenant une période de discordes internes au sujet des moyens d'action et des questions de méthode. Donc, avant de voir le jour, mon livre devra être partiellpuient récrit. Pour l'instant, il dort. Se réveillera-t-il jamais ? .>

il y a de tout cela sans doute dans le retard souffert parla publication à\\ Premier Mai. Certaines influences, hostiles au socialisme, et qui s'exercent, paraît-il, dans le voisinage immédiat du maître, n'y seraient pas non plus étrangères. Enfin n'y aurait-il pas dans la réserve prudente de M. De Amicis un peu du sentiment, je ne dirai pas de son incompétence, mais de son insuffisance en si grave matière ? Dans les ouvrages que nous avons feuilletés ensemble et où il est question du socialisme, c'est toujours, si l'on peut dire, en marge et par accident. Dans ces histoires d'écoles et d'écoliers, dans ces impressions de traversée, dans cette monographie de

romnibus, le socialisme n'est pas, à proprement parler, le véritable sujet de M.DeAmicis. Dans ces conditionslà, il pouvait pai'ler socialisme superticiellement, en littérateur. Un livre intitulé Le Premier Mai ne devait plus être seulement d'un homme de lettres, d'un i'euilletonniste, d'un simple chroniqueur. M. De Amicis, qui est d'une finesse toute italienne, n'aurait-il pas aperçu la difficulté? Il y a lieu de le croire. Et c'est son bon génie, je pense, qui l'a fait renoncer à un dessein trop ambitieux.

Il n'en demeure pas moins que le collectivisme compte en M. De Amicis un disciple plein de foi et un partisan plein de zèle. Son socialisme peut paraître tiède aux rédacteurs de la Neue Zeit : ils sont seuls ou à peu près à en suspecter la sincérité. Rien ne justifie en effet l'appellation (injurieuse ou nonj de bourfieois àowi a été gratifié l'écrivain piémontais. Bourgois, il a pu paraître tel à ses débuts, il a pu l'être [ei encore nous avons vu dans quelle faible mesure!) dans son plus célèbre volume (Cuore); mais, à [partir de cette époque (1880), la tendance socialiste va sans cesse en s'aggravant dans ses écrits. Cuure est encore l'oeuvre d'un bourgeois humanitaire, SulV Oceano est déjà d'un compagnon démoc. soc. Le socialisme de M. De Amicis s'est formé par étapes lentes, mais décisives. Et le terrain une fois gagné n'a plus jamais été perdu. On dit — et les théologiens affirment — que les conversions solides s'opèrent de cette façon-là. Les choses se passeraient-elles autrement dans l'Eglise révolutionnaire y En bonne justice, ne devrait-elle pas s'enor- .gueillir d'a"\oir conquis une plume si brillante?

Le lecteur, même socialiste, reconnaîtra que je m en suis tenu, dans cet essai, au plan que je m étais tracé. Dès l'abord je me suis borné, ou à peu près, à exposer l'évolution politique de M. De Amicis sans con-

tester ses idées, sans ct-der au plaisir de les discuter avec lui. Mais ou souffrira bien quen terminant je déroj^e à celte rèule. Il convient en elîet de inar([aer davantag'e, pour s'en afllit^'er, tout ce que les opinions l'évolutionnaires de M. De Aniicis ont de purement sentimental. Il importe de signaler encore tout ce (|ii"t'lle8 ont de fragile t-t dulopique. danti-scienlirnpie en un mot. Hélas! — et voilà bien ce qui nous attriste — la prédication de M. De Amicis nen est pas moins infiniment propre à tromper sur la véritable nature du socialisme les lecteurs superliciels, les gens du monde qu'une argumentation rigoureuse ne toucberait pa.s, mais ([u'ébranlent des œuvres légères, agréablement écrites. Carc'estavec de tels airs de llùte qu'on pénètre au cœur des hommes. Saluons en M. De Amicis un ilùliste harmonieux et regrettons-en davantage de le voir tlùler des airs si sid>v<'rsil's.

.luitlet I9U5.

C'est en vain que des esthètes superbes et téméraires vont proclamant que la poésie n'a rien à voir avec la morale et qu'un homme de lettres n'est pas un maître d'école : il est encore de par le monde une masse de braves gens qui répugnent de toute leur àme à ce périlleux axiome. A génie égal et sans doute aussi à génie inégal, ces Béotiens, ces provinciaux préféreront un livre socialement bienfaisant à un écrit socialement malsain. Et ceux-là, tout pesé, sont dans le vrai qui, connaissant la puissance de la parole imprimée, souhaitent de la voir servir à une œuvre de vie plutôt qu'à une œuvre de mort.-. Considérant qu'à toutes paroles liumaines correspond une philosophie et que toute philosophie engendre virtuellement des actes, ils tiendront naturellement en haute estime toute littérature incitant au bien eL condamneront toute littérature inclinant au mal, sans nul souci de ce que ces bons vieux mots « un peu lourds «, comme disait Ernest Renan, peuvent avoir de choquant pour des esprits trop raffinés,. Quintilien définissait l'orateur « un honnête homme habile dans l'art de dire ». Félicitons-nous de ce que, pour la plupart encore de nos contemporains, l'auteur par excellence soit toujours l'honnête homme sachant écrire.

Les Italiens de cette mentalité possèdent aujourdhui en M. Giuseppe Giacosa un dramaturgie selon leur cœuretleuresthétique..M.GiuseppeGiacosa,autliéàtre, a toujours défendu la cause de l'idéal, préconisé la vertu, la "bonté, l'indulgence. A certain moment, il a pu inquiéter ses amis et déconcerter ses admirateurs ; il a pu, dans Tristes Amours et dans Les Droits de Vdtne, paraître infidèle à ses principes; mais à mieux pénétrer la pensée qui pénètre ces ouvrages, son public a bien vite reconnu son auteur favori. Il a compris que dans ces deux pièces l'écorce seule de M. Giacosa apparaissait changée : son àme, son àme généreuse, restait intacte. Puur avoir confié un instant sa bai'que au courant vériste et au flot Scandinave, M. Giacosa n'en demeurait pas moins identique à lui-même. Aussi bien le relrouve-t-on tout entier, avec sa sereine philosophie faite de charité et de pitié, avec son optimisme souriant, son idéalisme réaliste uu, si l'on préfère, son réalisme idéaliste, avec son clair bon sens, avec toutes ses qualités moyennes, en un mot, dans Comme les feuilles [Corne le foi/lie), « le plus grand succès contemporain de la scène italienne » et dans Il piic forte qui, pour n'avoir point réussi à l'égal de la pièce précédente, n'en fournit pas moins une carrière honorable encore.

M. Giacosa, je ne l'ignore point, n'aime pas à ce qu'on mette en évidence la diversité de son personnage littéraire. 11 lui répugne que l'on s'étonne de ce que la Partie d'échecs et Tristes Amours, Les Droits de l'âme et Comme les feuilles aient été écrits de la même plume. Entre ces ouvrages successifs M. Giacosa conteste qu'il y ait contradiction ou seulement divergence. A contrôler cette opinion nous n'avons apporté aucun parti pris. Mais en toute équité et après un examen consciencieux l'avis de l'auteur paraît diflicile à

soutenir. Si M. Giacosa (insistons sur cette distinction) n'a pas varié quant au fond^ ses écrits apparaissent, quant à la forme, très différents entre eux. Sous ce rapport-là, M. Giacosa a subi de véritables métamorphoses successives. Et dans ses propres paroles nous en trouverons la preuve. Dieu nous garde, au surplus, de lui en faire un crime ! Louons-le plutôt d'avoir mis toujours au service du même idéal généreux cette verve féconde et cette souplesse d'esprit qui, si elles lui interdirent la puissance, lui inspirèrent des œuvres tantôt pleines d'agrément, tantôt pleines de sagesse, également aptes à divertir, à émouvoir, à faire penser, à corriger les mœurs en souriant ou en pleurant. Résumant par avance notre impression d'ensemble, nous dirons que, si M. Giacosa nous parait manquer un peu de tempérament, il n'est guère parmi les auteurs de ce temps, de « talent » plus séduisant, plus complet, et pour employer une épithète dont on abuse, mais qui seule traduit exactement notre pensée, plus sympathique.

On connaît l'origine des pièces médiévales de M. Giacosa, à qui cet auteur dut ses premiers succès au théâtre. C'était en 1873. M. Giacosa, ayant lu et goûté le poème français d'Huon de Bordeaux, imagina d'en tirer une « légende dramatique » en vers. Publiée dans la Nuova Antologia, cette pièce n'était pas destinée à être jouée. Mise à la scène, cependant, par un audacieux imprésario, elle ravit les spectateurs. Et c'est, en effet, une fort jolie chose. D'un conte spirituel, mais égrillard et d'une veine toute gauloise, M. Giacosa a tiré un bijou de finesse et de goût, un chef-d'œuvre de politesse chevaleresque, de grâce tendre. Les censeurs vainement

dénoncèrent ce qu'il y avait d'artificiel dans ce théâtre, vainement ils tournèrent en ridicule ce moyen âge de dessus de pendule et cette chevalerie de papier mâché, le public applaudit et cria bis! Et M. Giacosa répondit à ce rappel par Le Triomphe (V amour, Les Frères cV armes, Le Comie rouge, par une série de pièces qui toutes témoignent des mêmes ([ualités aimables, fraîcheur, aisance et grâce. Cela est d'une distinction discrète et de bon aloi et ces piécettes d'ailleurs n'ont aucune prétention. Dans le prologue de La Partie d'échecs, M. Giacosa va jusqu'à réduire à néant, ou presque, la part qui revient personnellement à l'auteur dans l'élaboration de ces ravissants intermèdes : " Fréquemment il arrive, écrit-il, que ce n'est pas nous, nous poètes, qui écrivons nos ouvrages. C'est le vent qui l'ait courir un frémissement de branche en Ijranche. C'est dans notre tête une chanson perdue qui joue, c'est l'arôme d'un cigare, c'est une ombre, c'est tout et rien... » Nul élan vers le ■< grand art », nulle aspiration à renouveler la face du monde, ni même celle du théâtre. Je n'insiste pas sur ce que le genre a de faux. Uien n'est plus éloigné du réalisme, de la vérité absolue, de la vérité historique. Réalisme, idéalisme, peu importait alors à ISI. Giacosa. Son théâtre médiéval avait plu. Le succès lui parut une raison suffisante de persévérer.

Dans un prologue composé en 1875 « Pour un monument à Goldoni ", l'auteur de La Partie d'échecs écrit ces mots qui sont à retenir et où il faut voir sans doute une allusion à son théâtre chevaleresque et son apologie : « On était ingénu, raillait M. Giacosa (dans ma jeunesse). On entendait dire, par exemple, que le théâtre avait pour but de divertir. On ne cherchait pas à résoudre sur la scène les problèmes sociaux. Les tréteaux n'étaient pas transformés en hôpitaux pour

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maladies de l'àme. Et l'on va dire que j'exagère, mais on montrait sur la scène d'honnêtes gens. » Le morceau tout entier est de ce ton-là, lin, spirituel, doucement moqueur. M. Giacosa s'y donne d'ailleurs pour ce qu'il est, un bourgeois bourgeoisant ; les Allemands diraient un incorrigible w philistin ». Entre les lignes on devine un esprit plutôt hostile au théâtre vrai et quelque mauvais vouloir à l'égard des novateurs.

(^est pourquoi j'estime que M. Giacosa s'abuse en affirmant aujourd'hui « qu'il n'a pas changé autant qu'on l'insinue » et que ses sympathies en matière dramatique allèrent dès ses débuts au réalisme. Tout récemment encore, il déclarait à un rédacteur du XX" Secolo < : « Quoiqu'on en dise, la poésie de Tristes Amours manifeste de la manière la plus exacte mon tempérament dramatique et les ouvrages écrits par moi sitôt après La Partie cf échecs, tous plus ou moins réalistes, sont là pour le démontrer. » Plus ou moins réalistes, dit M. Giacosa, et il a raison d'employer ces termes vagues. Affaire de nuances, en effet. En regard de la fantaisie débridée qui règne dans La Partie d'échecs, les pièces intitulées L'Honorable Ercole Mallardi, Le \Mari amant de sa J'eimne et Rendue à discrétion peuvent passer pour serrer la réalité d'assez près : « plus ou moins réalistes »... Une différence capitale ne s'en observe pas moins entre Le Mari amant de sa femme, qui date de 1879, et Tristes Amours qui remontent à 1888. Cette dernière pièce tombe de toute évidence sous le coup de la condamnation prononcée dans le prologue goldonien. Nous avons affaire cette fois à du théâtre vériste, à du théâtre ré^'a^w^e. Triste^ Amours

1. M. Guido Rubetti (Voir XX" Secolo, deuxième année, pages 8C3 et suivantes).

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el La Partie d'e'checa répondent en un mot à deux conceptions dramatiques aussi différentes que possible, et cette -différence, j'y reviens, prouve, démontre Tinconstanee littéraire de M. Giacosa.

Mais il y a mieux : les deux pièces intitulées Tristes Amours et Les Droits de Vdme sont de nouveau Tort dissemblables entre elles. De sorte que M, Giacosa, très différent en 1873 {La Partie d'échecs) de ce qu'il devait être en {'t^'i^t^ [Tristes Amours), s'est modifié encore entre cette dernière date et Tannée 1894 où il lit r(,'présenter Les Droits de idme.

Observons de plus près cette ('volulion : Tristes Autours et Les Droits de Vùme sont donc consacrés, rappelons-le, à l'examen de ces problèmes sociaux où M. Giacosa affectait de voir naguère une matière si peu littéraire. Et c'est l'adultère — naturellement — que M. Giacosa a mis à la scène dans ces deux ouvrages, l'adultère qui, de 1880 à IDOU environ, défraya le roman el le drame. Adultère effectif dans Tristes Amours, adultère u en pensée», adultère blanc, si Ton peut dire, dans Les Droits de Cdme. La forme du drame intitulé Tristes Amours révèle l'iniluence du naturalisme français el du verisme italien. Par sa structure, celle pièce rappelle le théâtre d'Henry Becque, mais par sa structure seulement. Nulle amertume, nulle « rosserie » dans l'ouvrage de M. Giacosa. Une autre noie encore, la note septentrionale, résonne à travers Les Droits de Cdme. L'auteur dut composer cet ouvrage sous Lintluence des vents froids qui appor» tèreiU un jour en Italie, sur leur aile glacée, la pensée sévère des Ibsen et des Bjoernson. On n'agit pas dans Les Droits de l'âme, on y discute. Les personnages de cette pièce en un acte sont tout intellect, toute raison pure, alors qu'ils étaient tout instinct dans Tristes Amours. Us rampaient naguère, maintenant ils planent.

La sanction apportée au fait d'adultère dans les deux ouvrasses est en harmonie avec leur tonalité générale. Dans Tristes Amours où se déroule un adultère pourtant réel, nous assistons à une solution toute relative et paciiique, alors que l'adultère purement intellectuel des Droif.s de l'àme entraîne une solution absolue, un déchirement sans retour. Dans la pièce vériste on transige, dans la pièce u ibsénisante » on tranche. Distinctions, certes, caractéristiques.

Bornons-nous, pour abréger, à les mettre en valeur. Tristi Amo)-i met en scène les « tristes amours », les amours coupables de Fabrizio Arcieri et d'Emma Scarli, femme de Giulio Scarli. C'est une « histoire contemporaine », une tranche de vie qu'on nous sert là. Par un contraste voulu, les discours les plus passionnés alternent avec des propos domcsiiques du dernier terre à terre. I^^mma congédie son amant pour établir avec sa bonne le compte des dépenses: «Fil, vingt-cinq ; beurre, quinze ; patates, trois ■■. Ainsi l'ordinairedelavieapparaît mêlé étroitementà ce qu'elle comporte de tragique et de romanesque. Les péripéties d'un duel ridicule se greffent au troisième acte sur un conflit d'une poignante gravité. Tristes, tristes amours ! Le moraliste qui est en ]\L Giacosa réprouve de toute évidence les escapades d'Emma Scarli. Emma est blâmable, Emma est coupable et c'est à son brave homme de mari que va la pitié. Vers la fin du drame, à vrai dire, elle fait retour aussi à Emma, celle-ci ayant refusé de fuir avec son amant. Pour un peu, Emma eût succombé sans retour ; mais, au moment de partir, elle aperçoit sur un meuble une poupée qui traîne, la poupée de sa fille. Et dans une scène où M. Giacosa a mis le meilleur de son âme et de son talent, Emma s'attendrit, rentre en ellemême, déclare riu'elîe ne partira pas, qu'elle reste

Giulio Scarli s'était éloigné avec sa fillette pour laisser rinfidèle agir à sa guise. Au retour de la promenade, il retrouve sa femme et il en ressent une grande joie. Si elle oublia naguère son devoir d'épouse, elle s'est souvenue de son devoir de mère : <• Tu n"es pas partie, tu as sagement agi ; il y a l'enfant " . Bien entendu, Scarli ne pardonne pas : «Nous restons, dit-il, deux associés pour une œuvre utile. « Et c'esttout. L'éducation de Gemma, voilà dés(jrmais la raison d'être de ce ménage. Il ajoute, le bon Giulio Scarli : « Ces choses-là ne finissent pas... Filles traînent désespérément.... » Mais je crois qu'il se fait illusion sur la durée probable de sa rancune. Emma, au fond, est demeurée une lionnête femme, i^nie a cédé à Fabrizio dans un coup de folie et aussi parce que Giulio, tout à son labeur utilitaire, la négligeait. Elle expiera. El par ses vertus d'épouse et de mère elle forcera son mari à lui rendre son affection. Et Giulio Scarli pardonnera dans la mesure uù le p.irdon est possible. Ainsi Unira, conséquemment au p(j.stiilat et par l'évolution logique des caractères tracés par M. Giai'osa, l'histoire de ces >< tristes amours ». Les Droite de rame envisagent l'adultère d'un point de vue tout autre. 11 se dégago de ce petit drame une leçon de morale mondaine et sociale d'un rigorisme dont on n'eût pas cru capable le censeur paterne, le philosophe bénévole, le Becf|ne optimiste à qui l'on doit Tristes A»ioi(rs. .le tiens Anna, comme je l'ai observé déjà, pour une sœur italienne de la Norvégienne Nora. Anna aura été subjugce par la grandeur — illusoire ou véritable — de -< lliégire » Scandinave et féministe que l'on sait. Elle aura été conquise par la désinvolture avec laquelle la mère aux poupées norvégiennes plante là son mari et ses enfants pour s'en aller étudier dans la retraite les grands problèmes vitaux.. Quelle répercussion n'a pas eu dans la littérature con-

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temporaine et surtout dans l'italienne ce bruit de porte claquée qui accompagne la fuite de Nora Helmer! On en perçoit l'écho sonore dans la pièce de M. Giacosa.

M. Jules Lemaitre a traité Nora de « petite dinde». Que doit-il penser de l'héroïne de M. Giacosa, s'il la connaît? Plus ibsénien qu'Ibsen, l'auteur italien, cependant, tient cette création de son esprit en haute estime. Des deux personnag-es du drame, Paolo et Anna, le mari et la femme, c'est Anna que M. Giacosa place dans un jour favorable. Paolo est simplement odieux. Maladroit, borné, brutal, grossier. Fauteur a dû le rendre tel pour faire admettre le départ précipité d'Anna dans la dernière scène. Oserons-nous avouer que l'héroïne de M. Giacosa n'en est pas rendue à nos yeux, malgré tout, ni moins absurde, ni moins irréelle? Le contlit dramatisé dans Les Droits de Vâme m'a laissé froid, j'en conviens à ma honte. Ce drame tout intellectuel et tout géométrique représente, à mon avis, ce qu'il y a de moins intéressant dans l'œuvre de M. (iiacosa. L'auteur y apparaît à ce point dégagé de luimême, à ce point étranger à son génie naturel qu'il semble s'y renier.

Les Droits de Vâme tiennent dans une longue conversation. Paolo découvre que son ami Luciano s'est tué par amour, par amour pour Anna, sa femme à lui, Paolo. Il sait d'ailleurs que l'honneur conjugal est sauf : Anna n'a pas cédé. Mais une si précieuse certititude ne lui suffit pas. Il veut savoir maintenant, ce mari stupide, si sa femme a souffert de rester honnête. Aimait-elle Luciano? Ne l'aimait-elle pas? 11 l'interroge avec une si magistrale sottise qu'à la iin sa victime éclate : « Ehjiien oui, j'aimais Luciano, et je l'aime encore... je n'ai jamais aimé que lui... et j'éprouve le remords de ma vertu. » Poussée à bout, Anna maintenant libère son âme : « As-tu su voir quand il

aurait été bon de voir? Tu n'as pas su même soupçonner ! )» Anna reproche à Paolo son incuriosité béate de naguère et sa curiosité malsaine d'aujourd'hui : «Pendant des années j'ai défendu ta paix, j'ai rempli ce que le monde appelle mon devoir. Au bout de ce temps ta curiosité s'éveille et, pour rattrapper les moments perdus, elle prétend faire violence à mon âme, pénétrer jusqu'en son tréfonds. Ah non Paul, non!... Il ne convient pas que tu saches tout. On n'entre pas dans les Ames par la grande porte. » Paolo, cependant, foulant aux pieds les droits de Vâme, c'est-à-dire ce droit dévolu à tout être humain de réserver en son cœur ce que M. Marcel Pré-vost appelle un « jtirdin secret », insiste de plus en plus lourdement et, finalement, s'emporte : « Donc, je n'ai jamais possédé ton amour... Kh bien, je te chasse. » Anna attendait, souhaitait ce propos. Avec un cri de joie elle s'éloio-ne, revient un instant après en toilette de ville, traverse la scène etdisparait à jamais. Anna ne laisse point d'enfant au logis. C'est un fait dont il faut tenir compt<\ En désertant le foyer, elle commet donc une faute moins

lourde que Nora. Mais encore ! J'admettrais à la

rigueur qu'elle s'enfuît pour aller rejoindre Luciano,

mais Luciano est mort, Luciano s'est suicidé parce

qu'elle lui résistait Kt c'est le moment qu'elle choisit pour partir !... Combien peu naturel, ce coup de tête dans le vide! Combien peu heureux, ce coup de

théâtre Scandinave! Xora, Nora, illustre» petite

dinde », vous êtes une bien grande coupable. Vos enfants selon la loi, vous les avez laissés pour compte à ce bon M. Ilelmer, mais vous avez semé dans le monde toute une progéniture bâtarde dont la littérature universelle vous saura mauvais gré. A votre contact, l'âme simple et droite de M. Giacosa a failli perdre sa simplicité et sa bonhomie. Jamais, au grand jamais

je ne vous eusse pardonné sa conversion à votre morale prétentieuse de poupée intellectuelle!...

11 faut distinguer à nouveau dansl'œuvre de M. Giacosa, il faut subdiviser encore. Ses deux dernières pièces : Comme les feuilles [Corne Je foglie) et Le plus fort [Il più forte) constituent un groupe à part qui n'est pas le moins intéressant. Sous une forme largement synthétique, l'auteur étudie celte fois non plus un accident comme le divorce, mais des problèmes plus généraux et d'une portée plus haute : les rapports des membres d'une mêmefamille entre eux dans un moment de crise. De fortes paroles prononcées le 17 décembre 1898 à l'inauguration d'un buste de Paolo Ferrari laissaient prévoir cette orientation nouvelle. Dans cette allocution, M. Giacosa déplorait l'obstination des dramatistes à mettre en scène ce trio trop connu : le mari, la femme et l'amant. Sous l'œil surpris sans doute de Paolo Ferrari, M. Giacosa qui venait de consacrer deux pièces à l'adultère s'écria : « Mêlez donc dans l'amphore de la comédie l'ambition et la colère, l'avarice, l'orgueil, la révolte, la douleur des pères et des mères, les austérités du devoir, les tromperies entre parents, les déceptions de l'amitié, les humiliations provenant d'infirmités physiques et celles, plus cuisantes encore, provenant de tares morales et intellectuelles, et vous verrez si la scène comique n'en deviendra pas plus jeune et pins vivante qu'au temps où triomphaient les perversions amoureuses. )i Ne soyons point surpris 'outre mesure de ce langage palinodique. F'élicitons plutôt M. Giacosa d'avoir joint l'exemple à la parole et d'avoir démontré en 1900 ce qu'il posait en principe en 1898 : qu'il y a d'autres

LES PIÈCES SOCIALES DE M. GlACOSA 49

thèmes littéraires que l'adultère. L'immense succès de Comme les feuilles confirma son langage prophétique. La date de la première (31 janvier 1900) restera célèbre dans les annales du théâtre italien. Le public milanais .exulta d'applaudir enfin sans nulle arrièrepensée une comédie franchement italienne, d'une tenue littéraire irréprochable et d'intentions morales excellentes.

Comme les feuilles élève une protestation bourgeoise contre les mœurs détestables de certaine haute bourgeoisie. Le grand industriel Giovanni Kosani n'a jamais assigné d'autre but à son activité fiévreuse que l'enrichissement des siens. Toute sa vie, il a travaillé comme un forçat pour qu'ils pussent dépenser sans compter. Elise, sa seconde femme, est une coquette sur le retour, uniquement préoccupée de ses toilettes nouvelles et de ses nouveaux sigisbées. Tommy, son fils, est une figure très italienne de dandy aimal)le et paresseux prédestiné aux pires chutes, non point par perversité native, mais par indolence, par laisser-aller. Il est inquiétant, ce Tommy. Il est aussi, dit-on, tristement vrai. Du moins, le public italien le reconnut pour tel et se frappa la poitrine

Non moins adroitement dessinée, la figure de Nennele, sœur de Tommy. Tout comme celui-ci, elle a subi l'influence de son entourage. Tout comme Tommy, Nennele a ressenti l'action corruptrice de la richesse. Mais son âme est restée saine. L'adversité et l'amour achèveront sa rédemption. C'est la métamorphose qui s'opère sous nos yeux dans le drame de M. Giacosa.

Le rideau se lève sur la ruine de Giovanni Rosani. Celui-ci réalise avec peine de quoi payer ses créanciers, tout juste... L'honneur est sauf; mais il ne lui reste pas un sou vaillant. Giovanni Rosani et les siens devront s'expatrier et gagner à dur labeur, en Suisse,

le pain quotidien doublement amer de la pauvreté et de Texil. Giovanni Rosani envisage lui-même Tavenir avec courage. Il a travaillé toute sa vie, il travaillera encore : avec un moindre profit, voilà tout. Dans son entourage, cependant, on accepte moins facilement ce revers de fortune. La pauvreté trouve la famille de Giovanni Rosani sans force de réaction, sans défense. Affranchis de toutes convictions religieuses, sans règles morales, sans conscience sociale, la femme et les enfants de Rosani flottent, désemparés : <■ Il y a trois mois encore, observe tristement Tommy, je n'avais d'autre volonté cpie mes habitudes et mes caprices... Le jour où j'ai

dû vouloir » Le jour où il a dû vouloir, Tommy n'a

pas su, Tommy n'a pas pu. Incapable, d'ailleurs, de vivre sans argent, il en a emprunté d'une aventurière. Dans l'impossibilité où il se trouve d'éteindre sa dette, il songe à l'acquitter en épousant sa créancière. Giulia, la seconde femme de Rosani, se conduit également mal. « G'est une inconsciente », dit Tommy. Il ajoute : (i Elle tombera comme moi, de chute en chute ». Ainsi tournoie au vent de l'adversité, « comme un paquet de feuilles mortes », la famille de Giovanni Rosani. Seule, Nennele résiste avec l'aide de son cousin Massimo, une autre création non moins heureuse de M. Giacosa. Dès les premières représentations de Comme les feuilles, Massimo conquit les bonnes grâces enthousiastes des spectateurs. 11 devait plaire; c'était fatal. Massimo n'est peut-être pas le héros de roman idéal, mais il avait tout ce qu'il faut pour agréer au public comme jeune premier d'une comédie bourgeoise. Un peu commun pour séduire les gens qui lisent, il devait ravir la foule ordinaire et payante des théâtres. Massimo est l'ingénieur "en train de s'enrichir et que les traverses de la vie ont laissé bon, généreux, loyal. Sa physionomie n'est point, d'ailleurs, exempte de quelque

vulgarité. 11 n'y a rien d'un surhomme dans ce brave homme qui parle par moments comme M. Prudhonime. .. Mais, encore une fois, il a tout ce qu'il faut pour plaire. Les spectateurs d'une pièce de théâtre aiment à voir un personnage sympathique, qui pense comme ils pensent et ([ui s'exprime à peu près con^me ils s'expriment, jouer un rôle de bravoure et finir dans une apothéose. Tommy représente l'esthétisme et tous les raffinements et toutes les déliquescences ; Massimo, le « gros bon sens " qui parle tout droit comme la servante de Molière. Ce Massimo, il eût ravi Francisque Sarcey ! Du haut de sa saine jug-eotte, il condamne sans pitié les mondains, les oisifs, les snobs. Tommy, avec sa philosophie décadente, lui fait horreur. VA il ne le lui envoiepas dire : « Votre monde est une coquille de noix. Votre gaieté tient dans une bouteille de Champagne. Crois-tu avoir jamais l'i, de ce rire qui fait du ijon sang et débarrasse la cervelle

comme un éternùment ? La prospérité ne réussit

pas à vous tenir en joie, l'adversité vous atterre... Vous écumez la marmite alors que le l)on bouillon est au fond! » Pauvre Tommy ! Quel n'est pas son dégoût à des discours si communs émaillés de tropes si vulgaires! Massimo n'en réussit pas moins à gagner Nennele à ses priiicij)es et, ce ([ui vaut mieux encore, à gagner son cœur. Kt dans le dernier acte nous voyons ces deux âmes qui se sont comprises cingler vers le mariage d'amour, couronnement obligé de toute pièce ({ui « finit bien ». Il se déroule, ce dernier acte, au clair de lune. Fa ce clairdelune est symf)oliquc. Bourgeoise, patriarcale, sentimentale, cette pièce. Ce triple caractère ne lui a pas nui.

0 pèie de famille, ô poète, je l'aime !

Depuis longtemps, la scène italienne n'avait pas

52 LA LITTÉUATCRE ITALIENNE D AUJOURD UUI

retenti d'un pareil langage. 11 fut goûté au delà de toute expression.

On s'attendait a voir M. Giacosa persévérer dans cette voie. A exploiter la veine bourgeoise et sentimentale en des pièces optimistes et tendres, cet auteur allait sûrement au-devant de ces succès retentissants qu'il apprécie et qu'il recherche. On regrette que son dernier drame, bien qu'il agite un problème de même ordre, un problèmefamilial et social, ait paru inierieur à Corne le foglie. Le plus fort, tout comme le précédent ouvrage de M. Giacosa, ne fait aucune concession aux nouveautés. Ni vérisme, ni ibsénisme. C'est encore du tliéâtre à l'ancienne mode. Mais alors que Cojn'.ne tes feuilles témoignait d'une grande habileté, d'un " tour de main )) incomparable, on aperçoit dans Le plus fort des défaillances assez sensibles. La cause, d'ailleurs, essentielle de la faveur médiocre qui accueillit II plu forte tient surtout, je crois, à une inharmonie préexistante entre le thème de M. Giacosa et son talent, inharmonie qui contamine l'ouvrage entier. M. Giacosa qui est toute douceur, toute grâce et toute compassion ne pouvait réussir dans un sujet relevant du théâtre brutal, du théâtre cruel. En s'essayant à peindre un loup, M. Giacosa, cette âme d'agneau, a fait fiasco.

Le héros d'/Z pià forte, Cesare Nalli, est un financier ou, comme on dit aujourd'hui, un homme d'affaires. Ce personnage n'est pas nouveau. Il compte dans l'histoire littéraire de nombreux et illustres ancêtres. Du Turcaret de Lesage au Mercadet de Balzac, du Giboyer d'Emile Augier au Giraud de Dumas fils [La Question d'argent), du Pompeo Barbarù de M. Rovetta auLechat d'Octave Mirbeau [Les Affaires sont les affaires), quelle riche galerie de sombres portraits ! Pour différents qu'ils soient entre eux, ces immortels personnages accusent d'ailleurs un air de famille et qui tient pour une part à une

humeur semblable chez les écrivains qui entreprirent de fixer leur imag'e. Le peintre de Turcaret, celui de Mercadet, celui d'Isidore Lechat, tous furent d'âpres satiriques qui peignirent leurs immortels avares d'un pinceau trempé dans le fiel, M. Rovetta dirait d'un pinceau trempé dans «les larmes du prochain». Rt ces portraits bénéficièrent de l'extrême àpreté de ceux qui les peignirent. Hélas ! devant un héros si monstrueux, la douceur, l'indulgence de M. Oiacosa ont hésité. Et c'est pourquoi son Osare Nalli apparaît si pâle, si pâle. C'est une rencontre sin<jfu]iére qui aiguilhi simultanément vers un thème identique deux esprits aussi dissemblables que M. Giacosa et M. Mirbeau. M. Mirbeau tout de suite dut dominer, maîtriser son sujet. Comment M. Giacosa n'a-t-il pas compris non moins vite qu'il n'y réussirait pas pleinement ?... Isidore Lechat est un monstre, mais M. Mirbeau excelle à décrire les monstres. A composer amoureusement son personnage, il a déployé toute sa verve boulTonne ot toute la haine qu'il porte à nos institutions, il a donne* libre cours à son goût naturel pour le funambulesqut^ et le débraillé. On retrouve dans Lex Affaires; sont les affaires toute la grossièreté, toute la vulgarité et tout le talent dont M. Mirbeau est coutumier. Isidore Lechat est énorme et grotesque, tragi(pie, sublime. Isidore Lechat veut produire sur son domaine les denrées coloniales, la canne à sucre, le cale, le cacao. Et cela est proprement fou. Jamais un génie financier de sa trempe n'eût caressé un rêve si absurde. Eh bien, cette folie est si logiquement amenée, si adroitement noyée dans le vraisemblable qui précède et qui suit que le spectateur n'en est point choqué. Il admet cette touche suprême et de haute fantaisie à ce portrait d'un naturel saisissant. Loin d'infirmer le personnage, ce trait le complète et le parachève.

54 LA LITTÉHATUUE ITALIENNE D AL'JOURD IIUl

Le voisinage d'Isidore Lecliat n'a pas laissé de nuire à (]esare Nalli. (]e dernier en a paru plus terne. Alors que M. Mirbeau n'a pas hésité à charger, à enluminer son héros, M. Giacosa a estompé le sien à souhait. Ces oppositions tiennent sans doute à l'optique théâtrale dilTérente qui est celle des deux auteurs. Mais en l'espèce celle de M. Mirbeau convenait mieux. Il y a cependant chez Cesare Nalli un trait nouveau et excellent. Cesare Nalli a ceci de particulier qu'impitoyable en affaires il est envers les siens bon et doux jusqu'à la faiblesse. Malhonnête avec ses clients, il estun époux irri'prochable et le plus tendre des pères. Tandis qu'Isidore Lecliat est une manière de parfait goujat, un <i mufle » intégral, Cesare Nalli, plus nuancé, s'adapte, tel un caméléon, au temps et au milieu. Une cloison étanche tient en son âme l'homme pi-ivé et l'homme d'affaires étroitement séparés. Caractère plausible, distinction dont il y avait d'heureux effets à tirer.

Combien l'on regrette (pie M. Ciiacosa n'ait pas marqué son personnage d'une empreinte plus vigoureuse ! Il nous fait voir Cesare Nalli dans son intérieur, tendre, affable et généreux : il ne nous montre pas Cesare Nalli « en affaires». Ses prouesses dans ce domaine ne se devinent qu'à ses entretiens un peu décousus et flottants avec Edoardo, son neveu. Nous ne voyons pas, comme dans la pièce de M. Mirbeau, l'homme de proie en rapports directs, en corps à corps avec d'autres hommes de proie. Aussi la grande scène du dernier acte où le père et le fils s'expliquent, n'atteint-elle pas dans la pièce italienne tout l'effet qu'en espérait l'auteur. Le fils de Cesare Nalli, l'artiste peintre Silvio, est un esprit fantaisiste et chimérique ; mais c'est aussi un caractère d'une scrupuleuse honnêteté. Au cours d'un séjour dans la maison paternelle, après une longue absence, il entend parler de l'homme à qui il

LF.S PIF.CES SOCIALES DE M. f.IACOSA 55

doit la vie en termes fort désobligeants. Son premier mouvement est un élan de révolte : « Il n'y a pas deux façons d'être honnête. Celui qui est honnête dans sa vie est honnête en affaires. Un galant homme ne ruine personne. » Par excès de prudence, pourtant, Silvioveut savoir et il s'enquiert. L'ignominie paternelle lui ayant été révélée, contre son attente, avec évidence, il foule aux piofls luxe et richesse. Et il s'en va, non sans s'être expliqut'^ là-dessus avec son père. Avec quel tact, avec quelle pieuse déférence, on le devine quand on connaît M. Giacosa. Tandis que Germaine Lechat, dans la pièce de M. Mirbeau, prenait un ignoble plaisir à humilier, à injurier son père, à ra|>peler '• Voleur, voleur ! » (levant témoins, Silvio Nalli accuse l'auteur de ses jours comme à regret. 11 use de périphrases. Il y met des formes. Alors que Germaine, avec des intonations de femme des Halles, crie à Isidore Lechat : « Tes toilettes, je les ai refus(!'es parce qu'elles me brûlaient la peau », Silvio Nalli implore son père en ces termes : « Ne nous ([uiltons pas sur des paroles dures, sur des propos amers, licstons ce que nous avons toujours été : un père et un hls qui s'adorent. » Et c'est ainsi que le conllil s'apaise. Entre le père et le fils un compromis intervient. On se rencontrera tous les ans sur terrain neutre. On pensera l'un à l'autre. On s'aimera toujours

bien... Et je gage que 1' <(0n s'écrira >^

Cette scène n'explique point encore le titre de la pièce. C'est tout à la fin seulement que se découvre la pensée de M. Giacosa. « Le plus fort », c'est Silvio qui, par amour de la vertu, se sépare de son père, puis en arrive à renoncer aussi à l'amour de sa femme. Mener la vie simple, sa femme ne saurait s'y résoudre. Il lui faut l'abondance et le luxe, ce luxe provînt-il d'une source impure. Pour toutes ces raisons, Silvio comparant sa conduite à celle des siens et surtout à celle de son cousin

b6 LA LITTÉRATURE ITALIENNE D AU.TOURD HUI

Edoardo, s'estime en droit de prononcer : « Je suis le plusfort. » Edoardo, en effet, estun sceptique, un cynique. Intelligent, rusé et dépourvu de scrupules, il vit uniquement pour le plaisir. Dumas fils l'eût traité de « vibrion » . Neveu de Cesare Nalli, il entend mettre cette parenté à profit. Il se colle aux talons de son oncle comme une sangsue à la jambe d'un vieux cheval. Cesare Nalli s'écriant : « Je donnerais cent mille francs pour épargner ce duel à mon fils, » il court provoquer le provocateur et devance Silvio sur le terrain. Avant de quitter le toit paternel, Silvio éprouve le besoin de marquer à ce cousin parasite tout son mépris : « Je suis le plus fort. » Le dur langage que ce fils respectueux ne pouvait tenir à son père, il contraint Edoardo à l'entendre. Et il semble que ses invectives ne soulagent pas moins M. Giacosa lui-même que son vertueux héros.

Telle est cette pièce où l'on retrouve quelquesunes des grâces littéraires et quelques-uns des attributs moraux de M. Giacosa, mais qu'entachent des obscurités, des lenteurs, des défaillances. // più forte marque, à n'en pas douter, un recul sur Corne le foglie, de sorte que M. Giacosa semble condamné à l'inégalité perpétuelle. Inégal, divers, disparate, tel il apparaît au cours de sa carrière sinueuse et heurtée et dont les étapes principales s'appellent Une 'partie d'échecs, Tristes Amours, Les droits de Vâme, Comme les feuilles. Aucun de ces ouvrages ne découle harmonieusement du précédent et ne s'enchaîne logiquement à celui qui suit. A rencontre de la nature, M. Giacosa, toute sa vie, aura procédé par sauts. Et sil'on tient compte encore du fait qu'il a écrit des livrets d'opéras (fort distingués d'ailleurs) et qu'il dirige une revue, on conviendra vraiment qu'à vouloir tracer de cet auteur un portrait « unitaire », on perdrait sa peine et son temps.

On déplore que sa dernière pièce ait moins bien réussi

que l'avant-dernière.Mais rien n'est perdu. M. Giacosa se ressaisira. M. Giacosa se retrouvera et dotera avant peu la scène italienne d'un pendant à cette comédie triomphale : Comme les feuilles. Dût-il au demeurant goûter désormais sous ses lauriers le repos du sage, il le peut sans crainte, il en a le droit. Quand on a écrit Corne le fo(jlie, on ne présume point trop de la postérité en comptant sur son indulgence. Au livre de mémoire de la poésie italienne, M. Giacosa est assuré d'une place glorieuse. Son nom restera celui d'un écrivain très loyal, très pur, très honnête, très bon, et le titre do sa meilleure pièce rappellera une date heureuse entre toutes dans les annales du théâtre national. Combien d'auteurs qu'on applaudit aujourd'hui et qu'on encense auront alors sombré dans l'oubli, dispersés par la rafale des siècles.

Corne cVaiHunno si levan le foglie

L'tina apresso delVallra, infn chc il ramo.

Renfle alla terra hitte le sue spoglie !

Octobre 190.^.

M. GEROLAMO ROVETTA

Dans un temps où la solitude est fatale à l'artiste et où tout auteur, sous peine de vivre et de mourir obscur, doit appartenir à une école et hurler avec d'autres loups, Fécrivain italien Gerolamo Rovetta n'a voulu se ranger sous aucune bannière. En un siècle où tout auteur prétend au titre de penseur, où tout poète débute par un manifeste, où tout roman nouveau paraît, précédé d'une préface pompeuse, M. Gerolamo Rovetta se distingue par son mépris des théories et son dédain des formules. Et ce sont là, sans doute, à défaut d'une originalité plus haute, des singularités assez remarquables. Ajoutez-y que M. Rovetta est d'une fécondité extrême. De 1876 à ce jour, il n'a pas publié moins de vingt romans et vingt-cinq pièces de théâtre. On ne va pas d'ailleurs, « sur Pégase monté, avec si lourd bagage à la postérité». Je crains fort que l'histoire littéraire ne retienne de son œuvre qu'une parcelle; mais le critique et le moraliste témoigneront à cet écrivain une prédilection marquée, tout auteur de deuxième ordre qu'il est, peut-être même parce qu'il est un auteur de deuxième ordre. Sainte-Beuve, on le sait, étudiait de préférence ces j^oetre minores. Il les trouvait avec raison infiniment caractérisques. L'homme de génie domine son temps et commande à sa génération, tandis que l'homme de talent appartient à son époque corps et âme. Eidèle miroir des mœurs de son

M. GEnOLA.'MO r.OVETTA ^0

siècle, les sonlinients qu'il traduit sont ceux du plus grand nombre. De celle différence essentielle entre le génie qui invenleet le talent qui s'assimile M. derolamo Bovetta -fournit un précieux témoignage. Pour cette raison qu'il n'appartient à aucune chapelle, M. Rovetta doit quelque chose à toutes les écoles de son temps. (Jn distingue dans son nnivre comme des stralitications «naturalistes» et ■< psychologiques », comme des zones où tantôt domine le souvenir d'Emile /ola et où tantôt se manifeste la présence invisible, mais certaine, de M. Paul P)Ourget. I^our ce qui est des sujets, M. Rovetta ne montre pas un moindre éclectisme. 11 n'a étudié aucune classe de la société au détriment des autres. 11 les a toutes successivement décrites. On a de lui des romans mondains et des pièces historiques, des drames chauvins et des comédies rt'-volntionnaires. Il maïKiuail du génie suftisant pour donner un puissant fanatique. Il avait, d'autre part, une intelligence tr(qi éveillée l)0ur ne pas voir en toute chose l'envers et l'emlroit, le bon côté et le mauvais. C'est pourquoi, à tous les courants qui ont traversé son siècle, M. Rovetta a momentanément confié sa barque. Son œuvre manque d'unité et de puissance. En revanche, elle a la variété et la couleur, l-llle trace de l'Italie contemporaine un brillant et vivant tableau. Avec leur génie supérieur et leur individualité autrement vigoureuse, ni INI. Fogazzaro ni ?vl. d'Annunzio n'auront donné cette impression de vérité et de vie qui se dégage de l'œuvre du souple, indifférent et ondovani Rovetta.

Romancier et auteur dramatique, M. Rovetta se repose d'un drame en écrivant un roman. Pareil aux

60 LA LITTÉRATURE ITALIENNE d'aUJOTJRd'hLI

muses qu'il sert, il aime les chants alternés. Un reporter naïf lui ayant demandé un jour s'il ne tenait pas le théâtre pour un g-enre inférieur, M. Rovetta protesta avec énergie : <' Pour moi, déclara-t-il, une comédie relève de la littérature au même titre qu'un roman. Un drame vaut un poème et je me demande en vertu de quelle logique on distingue entre un art supérieur et un art inférieur. Uarlest oiiVar^t nest pcia. .> En bonne justice, M. Rovetta ne pouvait répondre autrement. Si détaché ({u'il soit de toutes choses, son détachement ne va pas jusqu'à se décrier lui-même face au public. On n'attend guère d'un romancier qu'il médise du roman, ni d'un dramaturge qu'il parle mal du théâtre ; mais nous ne sommes point tenus aux mêmes égards, et nous sommes en droit de prétendre que M. Rovetta s'abuse quand il décrète l'égalité des genres. Le législateur de la poésie française a dit, je sais bien, qu'un sonnet réussi vaut un long poème, mais c'était, là une hyperbole de rhéteur. Boileau, n'en doutez pas, mettait dans la pratique une excellente épopée fort au-dessus d'un excellent sonnet. On a dit aussi que tous les genres sont bons, sauf le genre ennuyeux ; mais Voltaire n'estimait pas pour cela qu'ils fussent d'une noblesse égale. Comme il est une hiérarchie parmi les espèces humaines, il en est une parmi les espèces littéraires. Et tout le monde le sent, et l'on n'attend pas que j'énumère ici les raisons qui font du théâtre un genre, somme toute, inférieur, où il faut, pour triompher, plus d'habileté que de génie et ©ù l'originalité nuit plus souvent au succès qu'elle n'y aide. C'est justement parce que M. Rovetta a plus de talent que de génie et parce qu'il s'entend mieux à traduire les sentiments de tous qu'à proposer d'audacieuses nouveautés qu'il a si bien révissi à la scène. On range généralement cet écrivain parmi les auteurs dramatiques qui ont heureusement rajeuni le

M. GEROLAMO ROVETTA 61

théâtre italien. On cite volontiers d'une même haleine sa Trilogie de Dorine, les Tri.sli Amori de M. Giacosa et la Moijlie idéale de M. Praga; mais cette réputation de novateur qu'on fait parfois à M. Rovetta me paraît médiocrement méritée. Si, parmi ses ouvrages, il en est qui rappellent, par leur robuste simplicité, le théâtre d'Henry Becque, il en est d'autres, en plus grand nombre — les Diaonesti, par exemple, — qui évoquent le souvenir d'Alexandre Dumas fils'. Encore n'est-ce point les meilleures qualités du dramaturge français que le dramaturge italien lui a empruntées. M. Rovetta doit surtout à Dumas iils ses procédés et ses trucs. Dans sa curiosité si diverse, M. Rovetta, il est vrai, a flirté avec le naturalisme comme avec toutes les formules en vogue, mais il n'est pas plus naturaliste qu'autre chose. Et ses pièces à tendances vérisles, d un vérisme combien prudent! d'un vérisme combien timide! ne permettent pas de le ranger sûrement parmi les réformateurs de lart dramatique italien. Cet honneur revient a d'autres.

La formule romanesque de M. Rovetta n'est pas moins complexe. Ce qui frappe tout d'abord dans ses récits, c'est leur étendue. Rs comptent volontiers cinq à six cents pages d'un texte serré. Par leurs dimensions, ces romans italiens font songer à des romans anglais, mais parleurs dimensions seulement. Le « latinisme » de M. Rovetta ne tarde pas se manifester. La vie intérieure de ses personnages est beaucoup moins intense que leur vie extérieure. C'est par leurs discours et leurs gestes qu'ils se livrent. Entre eux et nous, l'auteur se garde bien d'intervenir. Jamais il ne disserte, jamais il ne prêche.

1. 7 Dlsonesti, traduits par M. Lécuyer sous le titre de VÊcole du déshonneur, ont été joués à Paris par M. Armand Bour et sa troupe avec un vif succès.

Les meilleures qualités des récits de M. Rovetta sont invariablement des qualités dramatiques. Ses romans sont construits comme des pièces de théâtre. En trois phrases, il brosse un décor, et il en vient tout de suite au dialogue. Le dialogue est même à ce point l'expression naturelle de son imagination créatrice qu'il a écrit tout un roman, un roman de quatre cent vingt pages, Vldolo, en scènes dialoguées. Les romans de M. Rovetta contiennent toujours en germe un drame attachant. Quelques coups de ciseaux, quelques raccords, et de ces romans on fait une pièce de théâtre. Il n'y manque même pas ces mots retentissants, ces réponses du « tac au tac » et ces scènes à faire qui sont l'a. h. c du métier dramatique. Des spectacles dans un fauteuil, voilà les romans de M. Rovetta. Tout y est matériel, tangible, concret. F^t quand cet auteur a voulu tenter une autre voie, il a échoué. Obéissant à je ne sais quelle ambition malheureuse, il entreprit un jour d'écrire un roman d'analyse : Il Primo Amante (Le premier amant). C.'est là une « planche d'anatomie morale », mais c'est là surtout un livre imparfait. L'acuité psychologique y fait complètement défaut. Quand l'observation n'est pas banale, elle est téméraire. Les «réflexions morales» de M. Rovetta se contredisent enfin fréquemment. Ces contradictions sont môme, dans II Primo Amante, la seule chose franchement amusante. On lit, par exemple, dans ce livre, en certain endroit que (' le piège oii les femmes se laissent prendre le plus facilement est leur loyauté », mais cinquante pages plus loin le lecteur surpris tombe sur cette phrase : « Ah! comme les femmes savent feindre! » Certain personnage définit la jalousie « cette bestialité originelle qui se réveille tout à coup dans l'homme : on peut ne pas aimer et pourtant être jaloux». Et nous en accepterions l'augure, si l'on ne nous affirmait, cent pages plus

M. GERULAMO ROVETTA 63

bas, «que les hommes croient aux femmes dans la mesure oîi ils les aiment : leur confiance comme leur estime monte ou descend selon que leur amour augmente pu diminue ». Et je ne sais trop, mais il me semble bien que ces deux « pensées » se contredisent. Tout Tédilice psychologique de ]\I. Rovetta montre la même fragilité.

Une critique malveillante ou simplement malicieuse trouve amplement matière à s'exercer dans l'œuvre de M. Rovetta. A chaque page elle enregistre des défaillances. Mais il y a dans ces romans et dans ces drames une qualité essentielle. M. Rovetta donne à merveille l'illusion de la vie. Ses personnages aiment et haïssent, jouissent et souffrent avec une communicative intensité. Leurs destinées peuvent être vulgaires : elles ne sont pas indiiïérentes ni ennuyeuses. On hait ces maîtres coquins, on plaint ces belles et douces victimes. M. Rovetta intéresse, divertit, émeut.

La galerie de portraits (ju'il a formée comprend les figures les plus disparates. Il en est d'un relief quasibalzacien et dont on eût fait, à les pousser davantage, d'inoubliables créations : il y a chez l'avare Pompeo Barbare') du Gobseck et du père Grandet. Les portraits de femmes brossés par M. Rovetta ne présentent pas une moindre diversité. Lalla (dans Mater dolorosa) et Nora (dans La Bai'aonda) sont des mouches d'or de même race que Nana, D'autres, telles la duchesse Marie et la marquise Angelica, ont la grâce éplorée de certaines héroïnes d'Octave Feuillet. D'autres figures encore, d'hommes et de femmes, sont peintes avec ce mélange d'humour attendri et de sens pittoresque qui

64 LA LIÏTÉKATURE ITALIENNE d'aUJOURD'hUI

caractérisèrent Dickens avant d'appartenir à Alphonse Daudet. L'illustre Matteo Cantasirena appartient à cette catégorie. Son nom seul est une trouvaille...

Par la nature des spectacles où il se complaît, M. Rovetta appartient à l'école naturaliste. Ses personnages sont d'une parfaite amoralité. 11 se dégage de l'œuvre de M. Rovetta une conception du monde et de la vie singulièrement dépourvue de noblesse et de grandeur. A deux exceptions près — exceptions dont il sera parlé plus loin — , il n'est rien dans les ouvrages de cet écrivain qui flatte l'idéal. Le tempérament dramatique de M. Rovetta se manifeste toutefois en ceci encore que, dans ses romans surpeuplés de coquins, la vertu intervient en guise de repoussoir. Le bien y fait valoir le mal. M. Rovetta abuse même de cet artifice qui consiste à les opposer. Sous ce rapport, du moins, il rompt en visière au vérisme. Dans les romans naturalistes de la bonne époque, les héros du mal et les héros du bien étaient également rares. Les uns et les autres ne sont-ils pas exceptionnels ? Attaché à copier minutieusement la vie, le vérisme répudia également les surhommes du crime et ceux de la vertu : ses créatures baignaient à l'envi dans une obscure médiocrité. Naturaliste par accès, mais habile homme surtout, M. Rovetta a tempéré la saine doctrine. Et il admet les personnages contrastés, le romancier et le dramaturge pouvant tirer de cette opposition d'heureux effets. Voici, dans Mater doloro&a^ la douce duchesse Marie face à face avec l'inquiétante Lalla; voici, dans la Signorina ^, Loulou qui fait mieux détester Stéphanie ; même opposition dans Vidolo entre le vil et lâche Giordano Mari et le noble Carlo Borghetti;

1. La Signorina a été traduite en français sous le titre de Loulou. (Traduction Lécuyer.)

M. GEKOLAMO ROVETTA 65

dans / Jkirhari)^ c'est à rignominie de Pompeo que répond la pureté idéale de la marquise Angelica. Dans le théâtre de M. Uovetta, leprocédé apparaitmieux encore : (latoné Arcangeli et son beau-frère Andréa s'opposent môme dajis Lefi Df'u\ Consciences avec une réy-ularité enfantine et comme mathématique. Ainsi éclate linconvénient d'un artifice littéraire, lég-itime en soi, mais désastreux quand il devient un poncif.

De ces deux catégories de personnages, les « tout bons )> et les « tout mauvais », ce sont les " tout mauvais », nous l'avons dit, que décrit de préférence M. Rovetta. Les charlatans de la science et des arts, les farceurs de la politique, les gentilshommes voleurs et ruffians, les plébéiens avides de jouissances, au banquet de la vie convives affamés, tous ont trouvé en M. Rovetta un peintre complaisant à la palette éblouissante. Surtout, la perversité féminine l'obsède. Cynique et sensuelle, aimant le mal pour le mal et faisant le mal pour rien, pour le plaisir, voilà le caractère que M. liovetla prèle le plus souvent à la femme. Esprit inquiet, hanté d'images voluptueuses, aussi préoccupé des mystères erotiques que M. d'Annunzio, par exemple, M. Rovetta méprise la femme plus outrageusement encore. Qu'est-elle donc, sinon l'Eternelle Ennemie, le « Compagnon peu sûr », « l'Enfant malade » y

Tout est satanique en elle. Modifiant l'aphorisme célèbre de Jean-Jacques, M. Rovetta affirmerait volontiers que l'homme était bon au sortir des mains du Créateur, mais qu'il s'est irrémédiablement gâté au contact de sa compagne. L'action dissolvante qu'elle exerce apparaît bien au personnage de Lalla {Maler dolorosa). « Gamine sans pensées et sans remords ». Lalla a pour mari, toujours en vertu de la loi des contrastes, le noble député républicain Giorgio délia Valle. A celui-là M. Rovetta prête sans compter toutes

66 LA LITTÉRATURE ITALIENNE D AUJOUUD HUl

les vertus qu'il refuse à son épouse. Parce que Giorgio a une âme de fer, Lalla ne parvient pas à le corrompre, mais elle réussit à l'asservir. Elle prétend, par exemple, entraîner son mari à la messe. Il résiste. Elle s'entête. Bouderies. Fâcheries. Et délia Valle cède pour avoir la paix. Ses croyances n'en sont pas modifiées. En fait, il abdique devant la ténacité de sa femme : « Le comte délia Valle (constate M. Rovetta), qui, pour le triomphe de ses principes, eût donné sa vie, les sacrifiait l'un après l'autre sous l'influence des caresses de Lalla. » Intrépide en face de ses adversaires, délia Valle tremble devant son épouse. La femme corrompue corrompant l'homme faible, voilà le train ordinaire du monde.

Mais il arrive que le diable — et c'est une vieille histoire, — emprunte la forme d'un dieu afin de séduire plus sûrement les hommes. Ainsi en usent volontiers les belles pécheresses de M. Rovetta. Leur satanisme aime à pactiser avec la théologie. Elles montrent alors une piété d'autant plus ombrageuse que leur corruption intime est plus profonde. Une intention satirique préside sans doute aux portraits de « dévotes voluptueuses » tracés par M. Rovetta. Il entend railler ainsi certaine piété tout extérieure, hommage du vice élégant à l'inaccessible vertu. 11 veut montrer par là combien les pratiques religieuses et le sens moral sont deux choses différentes, quel abîme sépare le culte formel du culte (' en vérité », mais peut-être y a-t-il aussi dans cette confusion un peu choquante une intention moins pure. N'aurions-nous point affaire ici à un artifice littéraire dont toutes les époques fournissent, d'ailleurs, d'illustres exemples, mais qui n'en est pas moins un travers assez désoblio-eant ? Les témoignages de ce sadisme littéraire spécial abondent chez ]\L Rovetta. De même qu'on ti'ouve dans tous ses

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romans une histoire de lettre anonyme ou un duel, on y rencontreégalementquelque épisode mystico-scabreux. La baronne Arcolei, donna Elena Olivarez, Lalla, déga'f^cnt un parfum suspect où aux relents de l'alcôve se mêle, une vague odeur d'encens.

On ne saurait contester absolument la vérité de ces peintures. On trouve en tous pays des Lalla et des Elena Olivarez. Peut-être sont-elles moins rares en Italie qu'ailleurs. Ce grand raffiné de Stendhal avait approché de fort près mainte femme de ce caractère. Et cette mentalité, comme on dit aujourd'hui, ne lui déplaisait pas. Tant s'en faut. « Les femmes en Italie, écrit-il dans une digression de sa Vie de Napoléon, avec l'ànie de feu ([ue le ciel leur a donnée, re(;oivent une éducation rjui consiste à peu près uniquement dans la musique et une quantité de mômeries religieuses. Le point capital, c'est que, quelque péché qu'on commette, en se confessant il n'en reste pas de trace. » Un peu plus loin, dans le même ouvrage, Stendiial écrit encore ceci qui s'applique à merveille aux personnages de M. Rovetta : « La grande supériorité de l'Italien est de s'abandonner sans arrière-pensée à l'énergie de ses sentiments naturels. » Frères par le tempérament sinon par le génie, Stendhal et M. Kovelta professent la même doctrine rudimentaire, matérialiste, épicurienne et athée. Ils ont la même vision du monde, et c'est pourquoi l'Italienne selon M. Rovetta ressemble étrangement à lltalienne selon Stendhal. Quanta savoir sil'ltalieime de la réalité, si l'Italienne du xix^ et du xx" siècle répond à l'image que ces deux écrivains en ont tracée, c'est une autre question. Les étrangers jugent volontiers des peuples par les héros de leurs romans. Mais c'est un tort. Et l'on se tromperait, je crois, étrangement, en concluant de ritalieime selon M. Rovetta à l'Italienne véritable.

M. Rovetta, au demeurant, juge les péchés de ses

personnages avec une extrême indulgence. Il détaille allègrement, pendant cinq cents pages, Tignominie d'un coquin raffiné, puis, en un tour de main, il l'absout. Il suit à la lettre le conseil d'un de ses héros : « Quand vous jugez quelqu'un, déclare ce sage, évitez le mot faute. Préférez le mot malheur. » Ainsi parlaient déjà les romanciers russes, proclamant la « religion de la souffrance humaine ». Un criminel, pour Dostoïevski, n'est qu'un malheureux ; mais le sentiment qui inspire à M. Rovetta tant d'indulgence n'a rien à voir avec la pitié mystique des Slaves. C'est l'indifférence, je le crains, et non point la charité qui incline au pardon le romancier italien.

Sceptique en philosophie et en morale, M. Rovetta n'est pas moins pyrrhonien en politique. Il a consacré toute une série de romans à peindre l'Italie contemporaine. Et au théâtre il a donné deux drames qui se déroulent sous la domination autrichienne. L'un et l'autre débordent de sentiments généreux. Ils font résonner tous deux une note qu'on ne s'attendait pas à trouver chez M. Rovetta. Les entreprises chevaleresques n'y sont pas taxées d'extravagances. Ony voit, non sans quelque surprise, l'honnêteté et la vertu jouer le premier rôle : elles n'ont plus pour mission unique de mettre en valeur le vice et le crime. Et cette observation s'applique à Commencement de siècle [Princi'pio di secolo) comme à ce Romanticismo qui poursuit en Italie une carrière triomphale.

Commencement de siècle fait voir le comte Giuseppe Prina, ministre des finances lombardes à l'époque du « Royaume d'Italie » , expiant par la mort son dévouement

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à la cause française. Prina, massacré par les Italiens complices des Tedeschi, exhale avec son dernier soviffle cet avertissement suprême : «Vous verrez, vous verrez ce que c'est que l'Autriche ! » La même note patriotique règne dans Romanticiamo. Elle entre pour beaucoup dans le succès que ce drame a obtenu en Italie. Romanticismo, au point de vue littéraire, n'est pas, malgré ses rares beautés, un ouvrage parfait. M. Rovetta écrit trop et trop vite pour jamais produire quelque chose d'achevé; mais il y a, dans cette pièce, une habileté extrême, et puis elle se déroule sur les plus hauts sommets, dans ces régions éthérées où règne cette atmosplière héroïque qui ravit le public ordinaire des théâtres. Le tableau du premier acte où le comte Vilaliano Lamberti, nouveau venu parmi les ennemis de l'Autriche, prononce la formule du serment mazzinion, est d'une grandeur saisissante. Cette scène n'est pas moins belle où le même gentilhomme et sa jeune femme, étrangers jusqu'alors l'un à l'autre, se prennent à s'aimer pour s'être découvert les mômes haines politiques. M. Rovetta avait remporté naguère son premier succès au théâtre avec iin ouvrage naturaliste, La Tri/oyie de Donne. Son dernier triomphe, il le doit à une pièce d'un idéalisme forcené. A ces variations apparaît sans doute la souplesse de son très grand talent ; mais la souplesse, comme on sait, va rarement de pair avec la force.

DdiUS Commencement de .siècle et Romanliamr, nous apercevions un Rovetta héroïque, un Rovetta idéaliste. Nous allons retrouver le Rovetta sceptique et naturaliste d'antan, le Rovelta à qui l'on n'en fait pas accroire, le Rovetta qu'on ne saurait piper avec des mots. Rowanticismo se déroulait en T^\e\n Risorgimenlo ., en 1854. Le roman intitulé Les Barbara, et auquel nous avons déjà fait allusion, se passe à la même époque. Mais quelle différence entre le Risorgimenlo vu à travers le

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drame et le Risorgimenlo dépeint dans le roman ! Là régnaient la vertu et la foi. Ici rien que de la boue, du sang et des larmes. Romanticismo^ c'était le Risorgimonto héroïque, vu par ses beaux côtés, par ce qu'il suscita de dévouements généreux dans l'élite de la population. Les Barharh^ c'est la même crise décrite parles mauvais instincts qu'elle réveilla, par les appétits exaspérés qu'elle déchaîna. Les Barbara montrent les coulisses du Risorgimenlo. ]*ompeo Barbara, le sombre héros de ce roman, est un type. C'est le pécheur en eau trouble, le profiteur de révolutions, l'homme qui tient tous les drapeaux dans toutes ses poches, grâce à quoi il chemine vite et va loin. Les plus grands événements de l'histoire contemporaine servent de toile de fond à cette sombre figure. Pompeo Barbarù observe non sans justesse que « l'argent n'est plus désormais la conséquence de la noblesse du nom », mais que « la noblesse et les titres vont, au contraire, à ceux qui possèdent l'argent ». Donc il faut posséder l'argent, donc il faut être riche. Pour s'enrichir, Pompeo n'hésite devant aucune infamie, Pompeo ne recule devant aucun forfait. Et pour commencer, il vend à l'Autriche le comte AUamanni, son maître. Celui-ci, dans son imprudence, avait confié au traître qui devaitle livrer une somme de 50. 000 francs. Pompeo s'attribue sans vergogne ce dépôt sacré. Le voilà possesseur d'un petit capital. Les vastes espoirs maintenant lui sont permis. Il s'agit seulement de faire fructifier ce pécule. Pompeo fonde une banque louche; les fonds affluent; encouragé par le succès, il s'agrandit, il s'étend; grâce à de savantes usures, il dépouille une famille noble de sa terre héréditaire. 11 commandite de vastes entreprises industrielles. Le voilà riche, partant considéré. Il roule carrosse. Il mène un train seigneurial. Un instant, l'agitation garibaldienne l'inquiète. Unifier l'Italie? Ah! ces utopistes! Et puis

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après? Ce Garibaldi tout de même, il voudrait le voir et causer un instant avec lui : « Voyons, Monsieur le prédicateur, lui dirait-il, quand vous l'aurez faite cette Italie, qui donc payera les impôts et qui donnera à manger aux Italiens y » Car enfin, n'est-iipas vrai? les « nécessités économiques « décident des destinées du monde, et r »< état des affaires » seul importe. Les affaires seraient-elles plus llorissantes sous un régime républicain? C'est peu probable. Alors?... L'agitation garibaldienne une fois consacrée par le succès, Pompeo — naturellement — change tout aussitôt d'opinion. Il traite avec le dictateur pour une fourniture de fusils et lui vend très cher des armes de rebut. Cet exploit le rend plus garibaldien que Garibaldi. Du produit de son vol il achète une terre dont il prend le nom. Enfin, il est parvenu oii il voulait : il est devenu noble pour être devenu riche. Un mandat de député et d'autres honneurs plus stables couronnent sa carrière de coquin heureux.

Vous en concluez, peut-être, que les sympathies de M. Rovelta, censeur impitoyable, vont aux révolutionnaires? Patience! Leur tour aussi viendra de prendre place au banc des accusés. M. Rovetta déclare quelque part que les >< révolutions ne troublent que la surface ». L'humanité, dit-il, obéit éternellement aux mêmes instincts. Elle a été guidée de tout temps par les mêmes convoitises. Observée dans les milieux révolutionnaires, parmi ces hommes qui espèrent (en toute sincérit souvent) un avenir plus favorable, elle n'est pas moins laide ({u'ailleurs. Elle est là, comme partout, égoïste et lâche. Considérez plutôt la tragique destinée de Francesco Quarnarolo, l'infortuné héros de La Realile (La Reallà).

Quarnarolo atout sacrifié à la cause révolutionnaire. Dans son généreux optimisme, il a voué sa vie et ses biens au triomphe de l'idéal collectiviste. Il a fondé

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une coopérative qui prospère. Entouré d'ouvriers qui le respectent, d"amis sûrs qui le chérissent, d'une compagne fidèle, d'une fille élevée selon les principes du socialisme intégral et chez qui il admire, comme en un microcosme, l'âge idyllique à venir, Francesco Quarnarolo se proclame heureux. C'est en vain que le vieux Marino (une des meilleures créations de M. Rovetta) rappelle à Quarnarolo que « la réalité est conservatrice » et qu'il ne faut point se hâter de chanter victoire. Quarnarolo fait la sourde oreille. Il croit dominer le présent. Qui l'empêchera de maîtriser l'avenir? Hélas! La Réalité, déesse vengeresse, se charge d'infliger à cet orgueilleux une cruelle leçon. J^e parti révolutionnaire compte, lui aussi, dans son sein des Barbare et des Cantasirena. D'après un bruit perfide venu on ne sait d'où, calomnie d'abord chuchotée par les envieux, certitude enfin proclamée, Quarnarolo s'entend accuser d'avoir reçu naguère d'une femme une somme de dix mille francs qu'il n'a jamais restituée. Rien n'est vrai dans cette histoire, mais la complicité des « amis » politiques de Quarnarolo ne tarde pas à donner à ce racontar toutes les apparences de la vérité. Quarnarolo proteste et nie, pleure et frappe. Peine perdue ! Les uns après les autres, ses soldats l'abandonnent. Il n'est pas jusqu'à Giordano, disciple préféré de Quarnarolo, qui ne refuse maintenant de tenir sa parole et d'épouser la fille de son bienfaiteur. C'est une déroute, un effondrement. Dans le taudis, cependant, où la misère les a contraints de chercher un abri, Quarnarolo et sa fille allument, pour en finir, le fatal réchaud. Telle est, dans sa lugubre ignominie, la réalité, la réalité politique : « Les partis ! s'écrie M. Rovetta par la bouche du vieux Marino, ils sont pires que des crocodiles, car ils dévorent leurs hommes sans daigner même, à l'heure

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de la digestion, pleurer sur leur sort. Les partis jeunes sont comme les enfants, méchants et violents ; les partis déjà vieux sont comme les vieillards, égoïstes et lâches. )^ Soutenir les uns ou les autres ? A quoi bon?

Tel est, à en juger par l'ensemble de son œuvre, le dernier mot de la vérité et de la sagesse pour M. Gerolamo Rovetta. A tous les problèmes que la vie pose à Tètre qui pense, cet écrivain apporte une solution mélangée de scepticisme et de nihilisme. Nous ne lui ferons pas un reproche de cette attitude; nous nous demanderons seulement s'il n'y avait pas, aujourd'hui, des discours plus opportuns à prononcer des conseils plus sages à donner. Je songe, en écrivant ceci, au beau roman où M. Fogazzaronous aménagé sur la vie parlementaire de l'Italie contemporaine de si lumineuses échappées. Oui, je songeais en Usant I Barfjarù, La Baraonda et La Rra/tà, à Daniel Cortis. Et je ne crois pas énoncer un avis téméraire en affirmant qu'on lira ce dernier ouvrage et qu'on pleurera sur l'héroïque Daniel, alors qu'il n'y aura plus guère que les érudits et les curieux pour connaître de nom Matleo Cantasirena et Pompeo Barbant.

Par la variété de son talent et sa fécondité intelligente, par quelques pages supérieures, poignantes, tragiques, sorties de sa plume, M. Rovetta n'en commande pas moins l'admiration et le respect. Le succès de cet écrivain instruit heureusement les nouveaux venus ; c'est la consécration d'un labeur opiniâtre et d'une volonté méthodique. Car M. Rovetta a connu des jours difficiles. Il fut un temps où, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la littérature, certaine coterie le poursuivait d'une haine stupide. Tout Milan accourait à ses « premières » comme à une fête, pour siffler. Les cabales dirigées contre la personne de M. Rovetta,

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les intrigues déchaînées autour de son œuvre n'ont pu venir à bout de son ferme dessein. Il avait juré de lasser ses adversaires. Il a tenu parole. Le champ de bataille lui est resté. On regrette toutefois qu'il n'ait pas assigné à sa prodigieuse activité un plus grand but, et l'on déplore qu'un labeur si acharné n'ait a])0uti, en somme, qu'à une course vertigineuse dans le champ clos des idées contemporaines.

25 novembre 1904.

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