‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 9 sur 44 · M-"" MATHILDE SERAO ET LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

M-"" MATHILDE SERAO ET LE CHRISTIANISME

Sans cloute il est encore trop tôt pour apprécier avec certitude la signification et Timportancc du renouveau clirétioii aufjuol nous assistons depuis une vingtaine d'années. i*'aul-il voir dans ce mouvement un commencement ou une lin ? la lueur que jette une llamme qui va s'éteindre ou le point de départ il'une vaste conllagration spiritualisle appelée àretremperràmemoderneV Fort téméraire qui s'aviserait de trancher la (juestion. Aussi bien n'y tâcherons-nous pas. Bornons-nous à rappeler, au seuil de cette étude, l'universalité de ce mouvement.

Il n'y avait aucune raison pour (jue le néo-christianisme ou le néo-mysticisme (comme on l'a plus ou moins justement appelé) ne ileurît pas en Italie comme ailleurs. L'Italie a donc assisté, elle aussi, à un essor d'idéalisme évangélique. I/oMivre de M. Fogazzaro, l'œuvre de M. Butti relèvent de cette formule : mais le néo-catholicisme italien n'a pas borné là ses succès. Il a fait, au cours de ces dernières années, une glorieuse recrue. La plus illustre femme de lettres d'outrenionts, celle qu'on a comparée à Balzac et à Emile /ola, a été touchée à son tour par la grâce. Le Ciel visitant une fois de plus la Terre, n'a point manqué de se manifester dans le plus beau pays qui soit à sa surface, c'est-à-dire à Naples. Et il a gagné le cœur de

76 LA LITTÉRATURE ITALIENNE d'aUJOURd'iIUI

Mathilde Serao. Et Mathilde Serao est devenue un des plus fervents soldats de Tarmée néo-chrétienne ou néomystique ou néo-spiritualiste.

Le monde qui est méchant n'a pas manqué de railler cette « conversion ». Dans le néo-christianisme de jyjme Serao, il n'a voulu voir qu'une néo-pose. Que fautil penser de ces insinuations ? Le christianisme de M'"" Serao contient-il vraiment des éléments suspects? C'est ce que nous nous proposons de rechercher en fondant nos observations sur ses deux livres « chrétiens » principaux : Ai', pays de Jésus et Sœur Jeanne de la Croix.

.Te remarque tout d'abord que M"^ Serao n'a jamais été très éloignée du christianisme. Non seulement on chercherait en vain dans l'ensemble de ses écrits un propos hostile ou seulement irrespectueux à l'égard de la religion, mais sa sympathie pour Tes âmes croyantes s'aperçoit dès ses premiers livres. « C'est si vulgaire d'être athée, déclare Donna Angelica dans la Conquête de Rome ; la religion est belle, elle est bonne, elle vaut beaucoup mieux que tant de choses que le monde approuve ! » Cette opinion distinguée qu'inspire à Donna Angelica le snobisme mondain, je ne vois pas pourquoi elle n'aurait pas été de toQt temps l'opinion personnelle, parfaitement sincère, de Mathilde Serao. La bonté, la beauté de la religion s'expriment dans tous ses livres. Le Pays de Cocagne n'est pas plus d'un ennemi du christianisme (\\xAxijpays de Jésus.

Je vais scandaliser peut-être certains lecteurs, mais peu importe : je soutiens que le rôle joué à Naples par M"* Serao comme journaliste la préparait à son apostolat néo-chrétien. Le penchant didactique a toujours été très prononcé chez elle. Uart pour Vart n'a jamais été son fait. Toujours elle se plut à exhorter, à conseiller.

m""' matiiilde serao et le christianisme 77

à louer ou à maudire. Elle a consacré ses ouvrages les plus parfaits à la description de Naples; mais dans la façon dont elle concevait son sujet, le journaliste toujours montra le bout de l'oreille, un bout d'oreille évang'élique. M""* Serao ne peignit pas la misère napolitaine pour l'unique plaisir de tracer des croquis pittoresques. Son dessein avoué était de trouver à toutes ces misères un remède. Les crimes du loto, mortel aux consciences et aux fortunes, les mauvaises conditions hygiéniques de Naples et la nécessité de son « éventrement » (suivant le mot célèbre d'un ministre), voilà, pour qui sait lin-, une chose très essentielle aux yeux de M'"" Serao. Fille d'un journaliste, journaliste t;llc-mème, elle a conscience de l'action que peut exercer la presse pour le bien ou pour le mal. Dans Le Pays de Cocagne, dans Le Ventre de Naples, elle en a usé pour le bien matériel et spirituel de ses compatriotes. Dès l'aube de sa carrière, elle vibra à l'unisson de tous les désespoirs. Elle a un don d'universelle sympathie qui la porte à mêler ses pleurs à tous les pleurs, à joindre son enthousiasme à tous les enthousiasmes. Elle est allruisle avec une ferveur toute méridionale. Je dis allrnhtc Y)\\\s(\\ic>n traduit ainsi dans le jargon laïque le mot charilable ; mais entre ces deux termes il n'y a pas au fond grande différence. Entre l'auteur du Pays de Cocagne et celui du Pays de Jc'si'.s il n'est, en vérité, qu'une nuance.

C'est dans la relation de son voyage en Terre Sainte, relation publiée sous le titre An, pays de Jésus, que M""* Serao manifesta pour la première fois des sentiments nettement chrétiens. C'est de ce moment (1897), que date ce qu'on a appelé sa « conversion », son adhé-

sion l'ormelle en tout cas, au dogme catholique. De ce document nous allons chercher à tirer quelques lumières, mais nous voudrions auparavant feuilleter rapidement une relation du même voyage qu'accomplit en Terre Sainte, peu avant M™^ Serao, un écrivain français ; M. Pierre Loti. Le parallèle, je sais bien, est un genre démodé; nul ne contestera toutefois Tintérèt qu'il doit y avoir à mettre en regard Vltinétnire de ces deux contemporains illustres : toute description, a-t-on dit, révèie un état d'âme '.

11 faut rendre à M. Pierre Loti cette justice qu'il n'a point cru de son devoir, voyageant aux lieux saints, de simuler pour les besoins de la cause une foi qu'il ne possède pas. Dès son arrivée en vue du Siiiaï, nous sommes renseignés : le Sinaï est vide, « vide comme le ciel etcomme nos modernesâmes». M. Loti parle avec un détachement non équivoque de « ces vains simulacres glacés auxquels les iils des hommes auront bientôt cessé de croire». Trop artiste pour n'avoir pas compris combien son scepticisme religieux enlevait d'attrait àla relation de son voyage, M. Loti doitêtre loué d'autant plus pour sa franchise. Pas un instant, en cours de route, il n'a été sérieusement ébranlé dans son athéisme. Au pied du Saint Sépulcre, il a cru devoir verser un pleur; mais ce fut un pleur littéraire: il y a des larmes dans certains sites. Celles dont M. Pierre Loti mouilla le tombeau du Sauveur appartiennent à cette catégorie des larmes sacramentelles.

Vraiment, j'aperçois peu d'émotion dans les émotions de M. Pierre Loti, pèlerin sans foi au pays du Christ. 11 annonce en entrant à Jérusalem que son journal sera écrit «dans un graiid effort de sincérité». Que voilà

i. V. Pierre Loti, le Déser/, Jcrusalem, In Galilée, Paris, Calmann Lévv.

Page 1