L ECOLE DE VRCHLICKY. LA POESIE MODERNE
MACHAR. SOVA. BKEZINA
Jean Moréas aimait à dire : «En poésie, il n'y a que la perfection qui compte ». et il avait raison. Mais, dans l'histoire littéraire, lespoètes secondaires mêmes peuvent, quelquefois, jouer un rôle utile. Quoique je ne voie pas de personnalité poétique très expressive parmi les épi- ^ones de Vrchlickv, ses contemporains ou les poètes plus jeunes, il est cependant juste de rappeler deux poètes de talent, Otokar Mokry et M. François Kvapil, deux polonophiles dévoués, dont l'un traduisit Slovvacki, l'autre Krasinski et Asnvk; M.^o/it/a/i KaminskI/ ^doni le lyrisme mélancolique atteignit quelquefois à des accents émouvants et qui a trouvé une note personnelle de dandysme ironique dans ses causeries poétiques, intitulées Sur le hon/evard.N'i la rhétorique de M. A. E. Musïk^nï la débordante production deM. A.Klnstersk'i/, sorte d'Euçène Manuel tchèque, — n'ont rien apporté de bien nouveau dans la poésie. Les poèmes épiques de M. Karel Léger contiennent d'heureux paysag-es réalistes et satiriques. M. Karel Ùervinka est un paysaq-iste très délicat et la g"râce frag"ile et si musicale de son poème : En robe blanche comme de la neige... suffirait à préserver son nom de l'oubli.
Dans les vers de MM. Otokar Aiirednïcek%de Jaromir Borecky et de Jaroslav Kuapil, irréprochables au point de vue de la forme, on a déjà le pressentiment d'un art poétique nouveau. Ce n'est plus le marbre parnassien, mais une sensibilité plus délicate, plus nerveuse, seg-risantde l'acre parfum de la volupté charnelle qui tue. Ces poètes chantaient leurs amours en vers très musicaux, pleins de fastueuses imag-es, empruntées au culte catholique ou à la poésie orientale , sans pourtant franchir les limites de la poésie de Vrchlickj. Il faut retenir le nom du beau recueil de M.Boreckv, Rosa mystica, contenant des pièces parfaites et qu'on a eu raison de comparer aux Syrtes, de Jean Moréas. M.Jaroslav Kvapîl est le poète de Tamour par excellence : il a chanté en strophes ardentes et sensuelles le désir de ses ving-tans; il a murmuré la douceur délicate des heures silencieuses passées au fover, avec la femme aimée et, celle-ci morte, il a, sur la tombe fraîche, jeté, avec des Heurs, quelques poèmes où sanglote toute la douleur de l'homme qui vient de perdre le meilleur de sa vie. Il s'est tu ensuite, et des onze recueilsdeses poésies, il ne fit qu'un seul volume, sous le titre de Poèmes (1907).
La femme qui avait inspiré le poète était la g-rande actrice tchèque, TW^o Hana Kvapilova. C'est pour elle que M. Kvapil écrivit ce frêle et mélancolique conte dramatique : la Princesse Pampeliska, qui, malgré quelques réminiscences de Gerhard Hauptmann et de Maurice Maeterlinck, est sa meilleure pièce de théâtre. Depuis 1900, M. Kvapil est adjoint à la direction du Théâtre National. Propagateur fervent dlbsen, de Gœthe et de Shakespeare, il s'applique à monter, sur la scène tchèque, leurs grandes œuvres classiques dans un cadre artistique plein de goût. Marchant sur les traces des
272 LA MTTÉB.VTUKE TCHEQUK CONTEMPOUAINE
srrands rég-isseurs allemands, de MM. Reinhardt, Klllian et du groupe d'acteurs moscovites (Stanislavsky), il donne des représentations de Shakespeare, de Gœthe {Faust) et de Schiller (Wallenstein) dans une mise en scène impeccable, pittoresque et vivante.
Parmi les disciples de Vrchlicky, M. Xaver Dvorak s'est acquis une place à part. Prêtre catholique, il a chanté, dans une lang-ue riche en images liturg-iques, mais sobre et mesurée en même temps, son amour de la Vierg'e, les extases mystiques d'une âme fatig-uée qui veut se fondre, en effusions voluptueuses, avec son Dieu. Cette poésie, tout en rappelant par quelques accents l'admirable Sagesse, n'a cependant pas la touchante simplicité des aveux d'un enfant repenti qui fait le charme des strophes du pauvre Léllan.
Je ne m'arrêterai pas longtemps à la tentative faite par quelques abbés pour créer un groupe de poètes catholiques. Ce mouvement, lui aussi, s'inspirait des littératures latines. Déjà Vrchlicky avait traduit TAtlantis de Jacinto Verdaguer ; à côté du poète catalan, il avait découvert Mistral et Aubanel. D'autre part, les jeunes prêtres lisaient et traduisaient Léon Bloy, Ernest Hello, Paul Desjardins, Barbey d'Aurevilly, Huysmans et Verlaine. Ils fondèrent une revue et lancèrent, à l'exemple des critiques et des poètes progressistes, un manifeste où ils s'intitulaient « catholiques modernes ». Après avoir flirté pendant quoique temps avec les idées modernes, surtout avec le g-roupe décadent, avec Zeyer qui penchait vers le mysticisme catholique dans les dernières années de sa vip, avec le poète Bfezina et le mystique sculpteur Bi'lek, le mouvement échoua, faute de véritables talents poétiques.
Préoccupés plutôt des problèmes techniques de leur art que des idées générales, les poètes de l'Ecole de
LA I.ITTÉUATURli TCHÈQUE CON TKMPOUAINE 2^3
Vrchlicky étaient des ouvriers habiles du vers. Cherchant à renouveler la poétique un peu relâchée de leur maître — quoique sans atteindre à sa puissance — MM. Borecky et J. Kvapil ont cependant apporté du nouveau dans le détail ; il y a, dans leurs vers, quelques trouvailles : des rimes et des images nouvelles, quelques nuances de sensibilité et, surtout, plus d'économie dans la parole.
Mais tous ces poètes sont restés étrangers à la grande crise morale que traversait la Bohême et que nous avons étudiée dans le chapitre précédent.
Nul, au contraire, ne s'est lancé avec plus de verve passionnée dans la mêlée, nul n'a plus ardemment combattu les conservateurs littéraires et politiques que M. J. S. Ma char (pron. Mac'har).
M. Machar naquit à Kolin, en Bohême, en i8G4. Fils, comme Mâcha, d'un pauvre garçon meunier, il eut, comme beaucoup d'entre les littérateurs tchèques, à lutter presque contre la misère. Depuis vingt ans, il vit à Vienne comme employé de banque.
M. Machar est un petit-fils des romantiques. Les ombres de Lermontoff, de Henri Heine et d'Alfred de Musset nous sourient amèrement à travers les pages de son premier livre de vers: Confiteor... qu'il publia en 1887. Ce dernier surtout semble avoir influencé le poète, qui ne le connaissait probablement qu'à travers la traduction de Vrchlicky. Le petit recueil disait, dans une langue très sobre, le désenchantement de l'auteur, sa conception pessimiste de la vie et de l'amour d'un homme qui « toujours a bu à pleine gorge, comme dans une orgie, au calice de la vie», d'un homme qui a cherché dans la débauche l'oubli de sa douleur sauvage, de son amour trahi.
Son vers n'avait au.cun souci de sonorité et paraissait
274 LA LITTKRATLHK TCHÈOUE CONTEMPORAINE
presque négligé; mais il avait, en revanche, un âpre accent de vérité et de sincérité, un je ne sais quoi de mâle fierté qui rapprochait le poète plutôt de Neruda que de Vrchlicky. Les accents de pessimisme et de révolte se multi plient ; les invectives contre la société deviennent plus violentes dans le livre suivant : Sans titre. Oubliant un peu ses tristesses personnelles, le poète s'émeut de la souffrance d'autrui : quelques petits tableaux réalistes de la vie moderne sont autant d'accusations jetées à la face de la société insensible et cruelle. Le Troisième livre de poésie lyrique ferme la période de jeunesse. Il exhale une résignation rassérénée. Ce douloureux journal d'une vie orag-euse et passionnée se termine par un doux sourire : le poète retrouve un peu de calme dans les yeux gris bleu de sa femme.
A la dernière page de sa biographie lyrique de Confiteor !... le poète a écrit cette appréciation :
Ce sont les observations d'un cerveau froid, les douloureuses remarques d'un fils de cette génération triste au moment où, comme un gouffre, s'ou%Te devant elle la dissolution de notre société empoisonnée, la misère politique et, dans la poésie, les idées inconsolées de notre époque névrosée, blasée et crépusculaire.
La trilogie de Confiteor fut suivie de quatre recueils de sonnets, intitulés, dans leur ordre de succession : Sonnets d'Étés d'Hiver, de Printemps et d'Automne. Ici, le poète est déjà tout à fait guéri du romantisme. De petites flèches satiriques lancées contre la platitude de la vie publique en Bohême, contre l'ordre social, contre les idoles patriotiques, alternent avec des paysages dessinés à grands traits, fort impressionnants et suggestifs. Avec les Sonnets, la période de préparation est
LA LITTÉKATUKE TCHÈQUE CONTEMPOnAINE 27.5
close : le lyrisme personnel cède le pas à la réflexion patriotique, sociale et philosophique.
Exilé involontaire que le sort avait arraché, malgré lui, du pays natal pour le transplantera Vienne, sur le sol étranger, le poète eut des moments d'une invincible nostalgie. Ce n'est que maintenant qu'il comprend pleinement cet ardent désir d'Ulysse de revoir un nuage de fumée de l'Ithaque.
J'ai de la nostalgie... Je garde dans mon âme
ce que j'ai apporté ici de mon pays
un ton d'amertume, une douce élégie
qu'exhale, au loin, mon pays natal.
Cette élégie, elle chante dans nos plaines,
nos forêts, nos villes, nos hameaux, nos cimetières...
J'ai de la nostalgie, dès l'aurore
cette élégie résonne dans mon âme,
cette amertume s'est fondue dans mon sang.
Et Vienne l'accompagne de ses valses !
Il sent, comme jadis Zeyer, un profond dégoût pour la légèreté frivole de la capitale danubienne, et au loin il voit le triste fantôme de Prague, de son pays. Mais Zeyer était un romantique. Machar est un homme moderne, élevé dans le rationalisme, un sceptique qui a vaincu en lui toute sentimentalité. Il ne maudit pas le sort. Critique clairvoyant, il se rend compte que, souvent, la nation elle-même a commis des fautes. Crédule, enthousiaste aujourd'hui, faible et lâche demain, se laissant prendre à des phrases vides et boursouflées, elle ne lui semble pas assez préparée pour les moments dangereux qui peuvent survenir et décider de notre sort.
De brillantes phrases, des mots d'ordre, des mots, des mots tout cela n'éveille que de l'amertume dans lame... Une époque nouvelle, terrible, se lève à Thorizon...
276 LA LITIÉIIATUUE TCHÈQUE CON TKMrjllAINIi
Ainsi, nous approchons de l'urne...
Et je pense à ces vastes plaines, aux villes, aux hameaux, aux contours des forêts
et je deviens presque fou à la pensée que, soudain, cette élégie pourrait devenir un Requiem...
C'est la pièce d'introduction du livre : Tristiam Vindobona, I-XX. Comme jadis Ovide avait adressé de son exil ses Tristiam ex Ponto, le poète adresse à sa patrie ces vingt épîtres, dont quelques-unes sont, avec quelques pièces de Neruda et Bezruc, ce que l'inspiration patriotique a donné de plus beau à notre poésie.
Du haut du Kahlenberg-, le poète regarde Vienne qui s'étend à ses pieds, telle une femme voluptueusement couchée sur un tapis de verdure. Sa chevelure éparse aux reflets verdâtres tombe en boucles épaisses au long (le ses flancs ; elle est couverte de bijoux et une légère brume l'enveloppe comme un voile de mousseline.
Alors, le poète se sentant isolé, tourne ses regards vers le Nord, où il devine sa patrie, au delà des forêts et des montagnes bleues.
«0 ma patrie, dit-il, ce n'est pas là-bas, au milieu du tumulte banal où résonnent les phrases boursouflées des journaux, ce n'est pas là, où l'on te traîne dans des luttes égoïstes, où des charlatans écrivent ton nom sur leurs boucliers, ce n'est pas là-bas que j'ai entendu ta voix attristée, ton soupir, tes simples sanglots : c'est ici que je comprends. . .
" 0 mon pavs, ({u 'as-tu de commun avec cette femme indolente dans sa beauté divine ctluxuricuse : Ni la langue, ni les tendances, ni la gloire, ni les soufl^'rances — rien que le chemin de Diirnkrut (i) à la Montagne Blanche, ce large chemin ensanglanté...»
(i) Diirnkrut, près Vienne : champ de bataille où le roi de
LA LITTEIIATURE TCHEQUE CDNTEMPOIVAINE 277
Et il évoque la vision biblique de Samson et de Dalila, l'histoire du héros aveug-lé, réduit à Tesclavag-e par la ruse d'une femme. Et devant les yeux du poète, le lion tchèque (la Bohême a un lion dans ses armes) apparaît aveuglé, la crinière coupée... Mais le poète revient à la parabole biblique. Samson, ayant reconnu toutes les fautes commises, rentre en possesion de sa force et, d'un dernier effort désespéré, il s'ensevelit, avec ses bourreaux, avec celle qui l'avait trahi, sous les ruines du temple de Dag-on.
Admirant ce g-este sublime le poète termine :
Oh ! combien celte mort devait lui être douce,
la plus belle entre toutes dans cette vallée des larmes :
puisqu'il ne reste plus qu'à mourir,
que les vampires meurent avec nous !
Mais le poète ne succombe pas à la tristesse qui inspira ce poème. Il croit, malgré tout, à l'avenir de sa nation. Il se rend compte pourtant qu'elle est gravement malade : en médecin courageux, il n'hésite pas à introduire son bistouri dans les plaies gangrenées. Il ne flatte pas son pays : il attaque vigoureusement les défauts du caractère national, l'enthousiame passager qui change trop vite en découragement. Il dit son fait au vieux panslavisme idyllique, aux folles espérances qui attendent l'indépendance de la Bohême d'une intervention russe ou française.
Sceptique irrévérencieux, il se moque du droit historique, de ces « vieux parchemins que des souris ont rongés »... Ce n'est pas la tranquillité qu'il demande pour la nation, au contraire, il supplie le sort d'envoyer
Bohème Premysl Otakar II périt, vaincu par Rodolphe de Habsbourg en 1278.
des orag-es,et de ne paslaisserle peuple s'endormir dans un repos fatal. Le livre se termine sur cette strophe:
O ma chère patrie, prends cette dernière lettre — non pas comme une excuse — je suis innocent devant toi, comme un salut très simple où j'ai mis tout mon être : de toi je me souviens, de toi j'ai la nostalgie et je taime de toute mon âme.
Tristium Vindobona est dans la poésie tchèque une date très importante. Désormais, la poésie patriotique déclamatoire est impossible.
Dès le Confiteor... les problèmes sociaux avaient préoccupé le poète. Le roman en vers, Madeleine, qu'il donna en i8f)4» est un poème social par excellence : il traite le problème de la réhabilitation d'une courtisane. L'auteur attaque rudement l'hypocrisie de la morale bourg'eoise, les lâches préjug"és des gens « comme il faut » qui poussent la malheureuse héroïne de son livre à retourner dans la fang-e d'où elle voulait sortir.
En même temps presque, ]\Lichar publia un recueil de poésies qu'il qualifie de « drames lyriques », sous un titre emprunté à Jacobsen: Ici devraient fleurir des roses...
Un large souffle de pitié généreuse a inspiré ces pages où il peint en grisaille toute une série de femmes brisées par la vie.
Rarement, l'âme de la femme a été dcssinéeavec plus de délicatesse; rarement, un homme a pénétré plus profondément le mystère de son âme ; rarement, on a prolesté avec plus de vigueur contre le sort injuste de la femme.
Artiste, épouse, mère, elle souffre tandis que des roses devraient fleurir sur son chemin. Dans quelquesuns de ses poèmes, Machar a su trouver le vrai ton
national, l'accent purement tchèque, surtout dans la pièce intitulée : En chemin de fer^ qui se rapproche beaucoup de Neruda, au point de vue du rythme et de l'inspiration; c'est un petit drame d'amour maternel, poig-nant dans sa simplicité.
Au cours d'un vovaçe, le poète assiste à la scène suivante : une pauvre vieille, portant quelque chose dans un mouchoir bleu, entre dans le compartiment voisin, plein de paysannes. « Où allez-vous ? » demandent les femmes. Et la bonne vieille raconte, sans larmes, sans sanglots : elle a un fils qui aimait une belle de son villae:e. Déjà, il préparait le mariag-e, quand, un jour, il surprit sa promise avec un «[-arçon de ferme. Jeannot est un bon cœur, mais il est emporté : d'un coup de couteau il tue son rival. Après avoir erré deux jours dans les forêts, il revint à la maison, s'assit à table, mit sa tête dans ses mains et ainsi, dit-elle, nous pleurâmes ensemble. Mais voilà déjà des g^endarmes qui l'emmènent en prison.
La pauvre vieille sani»-lote...
Et vous allez le voir? demandent les commères.
« Oui, je lui porte quelques g^âteaux, il les aime tant... ))
« Il sera pendu, à coup sur », disent les bonnes femmes.
« Mon Dieu ! pendu ! Mon Dieu ! quelle honte pour lui, quelle misère ! Ces messieurs ont leurs lois — pour eux, c'est bien vite fait — mais enfin, voyez-vous, c'est mon enfant ! » Le train s'arrête. Et la bonne vieille descend, portant attentivement son petit paquet bleu — des g-âteaux pour le fils assassin.
i^ercé par les mouvements rythmés du train, le poète se remémore, avec mélancolie, une strophe de Neruda, consacrée à l'amour maternel.
28o L\ LITTÉRATURE TCHÈQUE CONTKMPOHAINE
Si le livre intitulé : De i8g3 à i^qG n'a pas d'idée centrale, il contient des pièces d'une rare force poétique. L'auteur se lance sur une voie nouvelle : il veut écrire, lui aussi, saLég-ende des siècles. Mais sa conception de l'histoire n'est plus romantique comme celle de Hug"o et de Vrchlicky. Même dans ses poèmes historiques, il donne une sensation de la réalité. Son Néron, son Julien l'Apostat, son Valerius Asiaticus, son Napoléon sont, selon l'expression de M. Karâsek, « la synthèse philosophique des époques et des civilisations mortes », mais ce sont eu même temps des hommes que l'on sent vivre et souffrir de l'éternelle douleur qui est le fond même de toute existence.
Un journal poétique, plein de souriante tranquillité, relate les impressions que le poète a rapportées de son Excursion en Crimée. Sous le ciel radieux de la Crimée, il oublie un peu son amertume et retrouve la sérénité de son âme. iMais ce n'est qu'un épisode. Dans Golgotha^ nous retrouvons l'homme moderne, tourmenté par les grands problèmes philosophiques. Rarement un poète a su donner, dans un court poème, une évocation aussi complète de la psychologie d'un siècle que Machar dans les pièces consacrées à la mère de Hus et à la Mère de ^izka. C'est dans le poème Golgotha qu'il s'est élevé le plus haut. Je voudrais le citer tout entier, mais j'ai peur de ne pouvoir donner qu'une idée très pauvre de cette pièce, l'un des plus puissants poèmes philosophiques écrits depuis les Destinées d'Alfred de Vigny. D'une façon très sobre, le poète raconte la fin tragique du Christ, se servant presque des expressions de l'Evangile.
Il était trois heures, lorsqu'on éleva la croix entre les deux autres. Au milieu de larrons, Jésus était suspendu, aux yeux de la foule qui se moquait de lui.
LA LITTÉrtATURE TCHÈQUE GONTh.MPORAINE 28 1
Ses yeux regardaient au loin, au delà de la blanche ville, au-delà des collines et des bosquets, vers les montagnes au sein desquelles brillent les eaux bleues des lacs de Galilée.
Jésus pencha la tète.
Soudain, il entendit un bruit d'ailes. Mais ce n'était pas un ange apportant le calice de rafraîchissement à son àme fatiguée. Le Démon impur étendant ses ailes de chauve-souris s'approchait de lui.
Il dut souffrir que le Démon se posât sur sa croix, qu'il se penchât sur sa tète, car son esprit fatigué n'était plus capable de lutte. Et le Démon lui dit : 0 pauvre meurtri, c'est là, sur ta croix que nous nous retrouvons. C'est pour la dernière fois. Car aujourd'hui, c'est résolu. La lutte est finie. Te rappelles-tu, il y a trois ans, là-bas, dans le désert, je t'avais emporté sur une montagne et je t'avais montré de puissants royaumes, toute la gloire
du monde, je t'avais promis tout cela si tu te prosternais devant moi? Tu as refusé.
Tu es allé annoncer l'avènement du royaume divin aux pauvres, aux faibles. Aux cœurs innocents tu voulais donner des trésors impérissables. Aux âmes simples tu voulais montrer le chemin vers la gloire du Père. Et sur le front des générations, tu voulais effacer la trace de la malédiction qui, jadis, avait frappé Adam.
Tu es allé mourir avec une douce résignation comme un agneau qui n'ouvre pas la bouche et tu as versé ton sang comme de la rosée pour arroser ton jeune blé.
Jésus de Nazareth, regarde cette foule massée autour de ton crucifix.
Il n'y a pas longtemps, quand tu entrais glorieux dans la ville, elle jetait des rameaux sous les pieds de ton àne, elle t'acclamait
282 LA LITTÉRATLUE ICHÈMUE CONTEMl'ORAINE
et t'appelait fils de David.
crovant qae le royaume de Dieu était arrivé,
que les jours tant désirés étaient venus, les jours de lait et do miel.
De nouveau, tu as refusé.
Puis, par dépit, par colère et par vengeance,
cette foule rugissait à l'oreille de Pilate : Crucifie-le !
Et maintenant, elle grouille ici, elle secoue la tête
et se moque de toi : Voilà le roi des Juifs !
Qu'il s'aide lui-même ! Il voulait être le fils de Dieu ;
Le Père, paraît-il, a oublié son fils !
Le Père a oublié.
Regarde donc le ciel,
où tu l'as cra assis en pleine gloire :
Clair, sans nuage, il sourit doucement
de son bleu sourire impassible
avant, comme après. Et les oiseaux
(jui volent dans les airs et tous les animaux
qui marchent sur la terre, d'après une seule loi
ont vécu et vivent : d'après la mienne.
Le plus fort toujours mangera le faible.
De même les hommes. Le monde tout entier
est mon empire. Car moi, je suis la Wie.
Moi-même je règne. Je me tiens dans les cœurs, dans lésâmes,
personne ne saura m'en expulser,
ni toi, ni ton père. Ton royaume divin
est un rêve que, toujours, je laisserai aux hommes.
Regarde ce centurion romain,
causant tranquillement avec le prêtre juif vêtu de blanc!
Ainsi en sera-t-il toujours. Ces deux-là, maintenant, sont héritiers
de ta parole, de ton rêve. Par ton nom,
l'un remplacera ses idoles et l'iiutre son Jahvé
et le monde continuera de vivre d'après mes lois.
Oue n'as- tu accepté tous ces royaumes
et la gloire du monde de ma main généreuse !
Ta jeune vie ne finirait pas ici,
dans ce martyre humiliant ; lu as pu vivre pleinement
LA LlïTÉrtATUUli TCHÈQUK CONTEMPORAINE 283
pour ton bonheur, pour le bonheur des humains,
Kt qu'as-tu apporté? Tu as semé la mort et la discorde.
Tu toml)es le premier. Pour ton nom, pour ton rêve
des milliers d'hommes verseront leur sang
sur les croix, les arènes, les échafauds.
Et lorsqu'il semblera que ton rêve triomphe,
c'est en invoquant ton nom et seulement ton nom
qu'on tuera toujours. Mon regard voit une file interminable
de bûchers enflammes sur lesquels, en ton nom, on brûle les
victimes.
C'est en ton nom que des guerres séviront, en ton nom que des] villes brûleront, en ton nom que des pays seront dévastés, en ton nom que l'on maudira, en ton nom que l'on réduira en esclavage les corps et les esprits.
Regarde donc le centurion et le prêtre juif. Le premier tuera en ton nom et le second le bénira, en ton nom toujours. Des millions de misérables payeront ton rêve de leur unique bien, de leur vie.
Et au-dessus du sang versé ton rêve de l'éternel royaume de Dieu, de la gloire des cieux, planera
comme un fantôme qui doit récompenser les morts, attirer les vivants jusqu'à la fin du monde. Pourquoi n'as-tu pas accepté alors tous ces royaumes et toute la gloire d'ici-bas? Car la vie m'appartient, je suis la vie, je suis le maître de tout ici-bas et pendant des siècles et encore des siècles, je trônerai dans les cœurs, dans les âmes! Et le démon se leva. 11 étendit ses grandes et sombres ailes de chauve-souris qui. pareilles à l'ouragan, s'élargissaient énormes, horribles : au-dessus du Golirotha. au-dessus de la ville, de la vallée et des collines au-dessus des plaines, des montagnes au loin, au-dessus de l'eau bleue des lacs de Galilée
284 LA LITTÉKATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE
au-dessus des mers, des empires lointains la triste aile noire planait immobile.
Et les ténèbres se firent sur toute la terre qui tremblait.
Pour la dernière fois, Jésus ouvrit les yeux, et s'écria d'une voix forte :
Eloï, Eloï, lama zabachtaui !
et rendit Tàme...
Le poète s'incline respectueusement devant le doux pêcheur galiléen, mais il n'accepte pas sa morale telle que saint Paul et l'Eg-lise Tont transformée. Dans le livre Aux rayons du soleil hellénique il se grise de la forte, saine et radieuse vie de la Grèce, mais, surtout, il exalte Rome, la Rome des Empereurs, qu'il connaît et qu'il rend admirablement. Il se proclame fièrement fils d'Hélios. 11 adore la vie et le soleil jusqu'à haïr cette relig-ion ascétique, cette religion de la mort qu'il appelle: le Poison de la Judée. Par la bouche de Julien l'Apostat, il s'écrie :
quelle pitié de vénérer un cadavre
quand Hélios vous regarde dans les yeux...
Machar avait un grand maître qui lui apprit comment rapprocher la vie antique de la nôtre : c'était Shakespeare. Le poète suit la décadence de l'Empire romain, il nous dit l'inquiétude mystérieuse des âmes simples qui avaient entendu l'éloquence de saint Paul ; les bonnes et souriantes divinités succombent devant le fanatisme des foules grisées par le « poison de Judée » ; l'empire et tout l'admirable édifice de la civilisation romaine s'écroulent sous l'invasion des barbares.
Machar est la plus pure expression du démocratisme tchèque, progressiste et libre penseur. Dans un de ses
poèmes, il exprime son rei];Tet de ne pas avoir vécu au temps de la Révolution, de ne pas avoir pu être une des vag-ues du grand torrent. Il aurait mis, avec un sourire, sa tête sous le couperet de la guillotine, il n'aurait pas regretté sa vie, car :
de telles semaines grandioses
l'esprit humain ne les a vécues qu'une seule fois.
Depuis quelques années, Machar est descendu dans l'arène de la vie publique. En 1897 déjà, il avait publié une virulente satire de la politique jeune-tchèque, sous le titre de Guerriers de Dieu qui désignait jadis les troupes héroïques des Hussites. Il avait toujours été un ardent et vigoureux polémiste; la campagne qu'il mena contre la revue des conservateurs Osveta restera mémorable. Son tempérament de guerrrier l'a entraîné à se faire presque agitateur politique, ne dédaignant pas la polémique contre les plus obscurs écrivailleurs cléricaux. Sa haine très sincère du cléricalisme a inspiré son livre de causeries de voyage : /?ome, qui, malgré ses allures philosophiques, n'est qu'un pamphlet contre le catholicisme et qui surprend par son manque de compréhension pour la Renaissance italienne. Machar ne voit pas Rome en poète, mais en journaliste libre-penseur.
Machar a puissamment réagi contre le verbalisme de Vrchlicky. Quelquefois son vers frise dangereusement la prose par la sécheresse de l'expression. Il a détourné la poésie tchèque de la virtuosité extérieure pour approfondir le côté psychique. Vrchlicky avait un peu abusé du mot.
Machar, qui se sert de la langue de tous les jours, a rendu à l'expression sa valeur intrinsèque. Il est éloquent, mais son éloquence est très simple, naturelle,
aS() LA MTTÉUATUUK TCHEQUE CONTEMPORAINE
économe et atteint par sa concision aux puissants efl'ets do l'art pictural et plastique.
Machar est un poète de la lii^née voltairienne, rationnaliste, et de cette même famille qui nous avait donné Havlicek et Neruda.
Révolutionnaire de la pensée, M. Machar s'est contenté de simplifier l'expression poétique : il n'a changé ni la forme ni la lang-ue.
Le mérite d'avoir brisé les formes traditionnelles revient à M. Antonin Sova (né, comme Machar, en iSO/j). M. Sova débuta, en 1890, par un opuscule intitulé : Strophes réalistes, suivi bientôt de deux autres recueils : Fleurs de sensations intimes et Mon pays.
Dans cette première période, M. Sova écrivait de courtes el fines j)oésies un peu dans le stvle du Goppée des Promenades et Intérieurs^ de petits tableaux de la vie moderne, teintés d'un altruisme un peu sentimental, des paysag-es impressionistes évoquant la mélancolique contrée de Tâbor où il vit le jour. Voici, par exemple, comment il peint les étangs de sa région natale :
Les étangs de Bohcmc ont l'air d'ariçcnt fondu Légèrement slri('' par l'ondjrc des nuages; Avec leur flot brillant par les prés épandu, Ils sont comme les yeux des calmes paysac^es. La hi'casse s'y plaint dans les roseaux du bord Et le canard sauvpge au j)lumage de soie, Dont s'irise par fois le vert en reflets d'or, S'envole dans l'ardeur du soleil (jui poudroie. A l'odeur des foins verts étendus dans les prés Se mêle la fraîcheur d'un doux parfum d'acore ;
LA LITTÉIIAIUUK TCHÈQUE GONTEMPORAINK 287
L'air soiifHc, frais d'avoir touche les flots moirés, Et là-dessus le vol d'un morne ennui s'essore (1).
Le poète quitte ensuite la manière réaliste. Avecle livre: . Pitié et révolte^ sa poésie devient plus intime, sa sensibilité s'affine, pour se révolter violemment contre la réalité. Son vers se fait merveilleusement musical et suyi'g'estif et atteint, quelquefois, à une harmonie presque verlainienne. Mais, d'autre part, sa phrase déborde et s'évade de la forme régulière, pour donner à la pensée un libre essor, une envolée de rhétorique. Dans le livre suivant, l'Ame Brisée, le poète a déjà rompu, d'une façon définitive, avec son passé. 11 donne une pénétrante étude psychologique du type tchèque décadent de la fin du siècle. Ce n'est plus le décadent romanesque que Zeyer avait créé dans Plojhar, Le héros de Sova est une âme moderne, dont l'énerg-ie vitale est rongée par le doute, par l'analyse ; mais comme Plojhar, il souffre du manque d'air nécessaire au plein développement social, politique et intellectuel de sa nation; il souffre de la mesquinerie de la vie publique; il désespère à la pensée que jamais, peut-être, nous ne parviendrons au plein épanouissement de nos forces.
Il est torturé des mêmes problèmes qui avaient presque tué H. G. Schauer et qui ont inspiré à Machar ses Tristes Viennoises.
TJ Ame brisée est un des plus intéressants documents psychologiques de cette époque crépusculaire, de cette douloureuse crise morale que traversait la jeune Bohême à la fin du siècle dernier. Ce ne sont plus des vers, c'est du sang qui jaillit du cu'ur déchiié du poète, en phrases saccadées, débordaiilcs de blasphèmes et d'injures.
(i) Traduction inédite de M. Jules Chopin.
2O0 LA LITTKRATLRE TCHEQUE CONTJÎMI'OUAINK
Au point de vue du rythme, le poète achève de se li Itérer du vers classique, régulier de Vrchlickv. Il faut lire dans l'original l'inoubliable Intermezzo, écrit sous la suggestion de l'admirable quatuor de Smetana, Ma vie, pour se rendre compte combien Sova contribua à la création de la nouvelle langue lyrique, nerveuse et passionnée.
M. Sova a surmonté le pessimisme national qui embrume son Ame brisée. Quand, en 1897, le célèbre historien allemand Mommsen publia sa fameuse lettre où il conseillait aux Allemands d'Autriche de « casser le crâne » aux Tchèques, Sova répondit à cette missive, indigne du grand savant, par des vers qui ne sont que l'explosion d'un sublime orgueil patriotique.
A TnÉODORE MOMMSEN
Pour loi qui as insidieusement frappé ma nation,
ô vieillard rapace, brutal, vaniteux,
pour toi qui te penches déjà vers le tombeau,
ô bâtard de l'insolence des césars romains et de la victorieuse
Germanie, pour toi, vieillard aveuglé par la manie des grandeurs : pour toi je chante ma furieuse chanson,
la chanson d'un barbare réveillé par les coups du sabot des chevaux !
D'un poing d'airain, avec dédain, je frappe ton visage ridé,
ô jjrulal fanati(juc d'un cruel empire,
je fropjX' tes lenqjes parcheminées, je frappe les lèvres enflées
de Néron, tes lèvres couvertes d'écume d'une fureur impuissante!
C'est donc cela, cette Raison que tu as trouvée dans les ruines de Rome,
LA LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMI'OK AINK 289
cette Raison qui veut maintenant acheter de la viande d'abattoir et casser le crâne des victimes vaincues et enchaînées ?
Apùtre insolent de la servitude !
Tu ne vois pas plus loin que sur les montagnes fleuries de ta
patrie et tout le reste, tu veux le faire écraser, cynique, par les chars de guerre des conquérants et sous leur pied brutal !
Maintenant que ton Empire a remporté quelques triomphes,
lu as l'envie d'humilier tout le reste de l'Europe,
humilier, humilier, misérablement humilier
les serfs prédestinés à être annexés, ^
à devenir le fumier qui rajeunirait ton pays,
tu veux les rassembler, comme le bétail, dans le cortège triomphal,
tu veux faire, de ces prétendus barbares, les mercenaires de ton Empire,
de ton Empire vorace !
Il y a longtemps déjà,
nous n'avons pas accepté la raison amollie de ton Luther,
de ce réformateur des bourgeois qui s'engraissent, contents,
qui font des enfants à des femelles pieuses
et tuent la liberté.
Aujourd'hui, nous n'acceptons pas non plus ta raison brutale, sénile.
Elle ne s'enflamme ni pour notre souffrance, ni pour la souffrance humaine !
Elle n'est pas assez pure pour se sacrifier en holocauste à ses propres convictions !
Elle n'a pas l'élan passionné du martyr de Constance 1
Et voilà, ô vieillard brutal
dont les cheveux sont blanchis au service du tyrannique Em- / pire,
agO I^A LITTEUATLRE TCHEQUE CONTEMI'OHAINE
à l'esprit duquel les mystères des âmes opprimées sont restés cachés
à quoi te sert maintenant ta science, tes cheveux gris vénérables?
Ton aveuo^lement n'a pas perçu le rayonnement de la justice,
ni la volupté spontanée des peuples rajeunis ;
elle n'a pas compris qu'une vieille culture ne doit pas asservir
si elle veut être bonne et radieuse
et non pas une chaîne de galérien, cruelle et pesante !
A quoi bon avoir des cheveux gris vénérables, puisque tu sers les ténèbres
au temps où des millions de serfs, affamés d'une douleur universelle,
frappent aux portes de la renaissance
quand, se moquant de ton empire, l'anarchie des âmes traverse les rues des vieilles villes,
quand, au milieu des foules asservies, appartenant à toutes les castes, à toutes les nations,
jaillissent les premiers flambeaux de l'humanité,
comme, jadis, la lumière du christianisme avait jailli de la foule barbare, empalée par Néron.
Sur ta tombe que nos petits-fds n'oublieront pas, ces flaml)eaux ardents brûleront devant tes yeux aveugles, ils mettront à nu tes paroles qui portent le cachet de la décadence de ta race,
— mais d'abftrd, moi, avec ma réponse pleine de mépris
— jaillie du triste sol du présent asservi, je viens au bord de ton tombeau,
je te la jette, ô vieillard despotique,
pour que ce reproche écrasant pèse sur toi éternellement, éternellement !
L'élan lyriquedeM. Sova devient plus éloquent encore dans ses livres suivants, parmi lesquels je cite :
Les Tristesses apaisées (1897), Encore un retour
LA HTTÉRATUnE TCHèQUE CONTEMPORAINE 2QI
vers le passé, Aventures du courage et Vers lijricfues de lamour et de la vie.
Le pessimisme du poète sape toutes les croyances de la société et sa morale mensong"ère. Ses attaques deviennent plus irritées, sa haine plus âpre, son dédain plus hautain, sa douleur plus cuisante, son amour plus frileux, craintif, sa sensibilité plus irritable. Mais plus son analyse pénètre au fond de la misère humaine, plus son désir est ardent de saluer une humanité plus pure, plus noble, un avenir plus heureux. Ecoutez le poète qui parle à son âme:
Il ne faut plus rien attendre de cette vie, de cette terre,
de ce ciel et de ces saints.
J'ai le dégoût des jours, dans lesquels le passé jette ses échos
moqueurs...
Viens, ô très chère, je connais un monde nouveau, apparu
à mou âme...
{Rêue bizarre.)
Son âme, blessée à mort par la brutalité et la pauvreté de la vie, s'en va, loin des hommes, sur les montag'nes du rêve, où elle peut respirer librement face à face avec le grand soleil. Toute la confession sanj^lante du poète gît dans l'immortelle fresque symboliste^ /e/'/eufe.
Il aspirait au ciel, à la voûte infinie, Oh! du cosmos brillant dans sa tiède harmonie Pouvoir faire vibrer sur ses flots radieux Cet hymne à Tlnconnu que chantent les étoiles, La gloire de la nuit dont le jour teint ses voiles Et sa trace d'or dans les cieux.
L'homme qui souffre, incompris de la femme qu'il aime, l'homme qui hait, qui se moque, maudit, grince des dents pour ne pas pleurer, lutte dans ces livres avec le visionnaire qui chante en des rythmes solennels et
292 LA LITTERATUnK TCHEQUE CONTEMPORAINE
vibrants de g^éncreiises fan tasmag'ories. Des poèmes d'un beau svmbobsme pathétique, quelquefois un peu obscur, alternent avec de courtes pièces qui sont des merveilles de musique et de douceur.
M. Sova est un des artistes les plus habiles qui aient jamais manié la lang-ue tchèque. Sa fiévreuse et chaotique éloquence est unique dans la littérature tchèque. Sa sensibilité toujours révoltée, toujours douloureusement émue, a trouvé des vers d'une incomparal)le richesse de nuances, de couleurs, de rythme et de musique. M. Sova est le créateur du vers libre, larg-e, vibrant, d'un rvthme tout intérieur, martelé par la passion.
Son lyrisme trop nerveux ne lui a pas permis de devenir un romancier. Les trois recueils de ses nouvelles: Prose, Amourettes, Amour et trahison{2 vol.), et ses deux romans, le Roman d'Yves, les Campagnes des pauvres, révèlent toujours le psychologue analysant les moindres frissons des âmes fatig-uées, le fin poète paysagiste; mais malgré des pages exquises d'observation et de poésie, l'ensemble manque d'architecture.
L'éternelle irritation, la nervosité hallucinée du poète rendent leur lecture inquiétante. L'auteur est trop exclusivement lyrique, trop mêlé à la vie psychique de ses personnages pour les traiter avec impassibilité. Mais au point de vue de l'analyse psychologique, au point de vue du raffinement de la langue, sa prose marque un sérieux progrès depuis la nouvelle réaliste telle qu'on l'écrivait il y a dix ou quinze ans.
Dans son dernier livre de vers : Luttes et Destinées (19 10), le poète s'élève à de sublimes accents de poésie synthétique. Il a presque vaincu la souffrance personnelle et, dans un noble élan, épuré, il salue l'Homme nouveau, qui oublie la vengeance et, s'enivrant de la joie de l'existence, entonne des hymnes à la vie:
LA MTIÉUATI'RE T<:!lÈOt:K CdNTKMPOM AINE ?.Ç)^
Ecoutanl le ch.inl des oisrnnx nu-dessus de sa tète et le lnuil des arbres séculaires, il ouhli.i (ju'il avait, voulu venger tout ce qui était mort. A uu Dieu nouveau, au Dieu de sa jeunesse, il construisit un teniple nouveau et il y habitait. Ainsi, il apprit, en son amour joyeux, à vivre pour lui, non pas pour la vengeance des siècles passés...
S'étant libéré de ses griefs et de ses amertumes, il chante la Prière d'A dam et d'Eve vieillis, qui est un admirable Magnificat, plein de reconnaissance et de gratitude :
Merci, o merci pour les beaux sourires de nos petits enfants,
quand leur bonheur vient s'asseoir à nos pieds,
pour les regards des bêtes, qui s'arrêtent, timides,
|)our leur attachement fidèle...
Pour la source froide qui jaillit à nos pieds
du fontl de la terre silencieuse...
Pour le orazon vert, où les ombres aux fraîches odeurs se
couchent.
Pour le bruit des forêts noires saluant les lointains du
vaste monde...
Le paradis humain n'a pas de fin et le soleil ne s'y couche
jamais...
Courbés par la vieillesse,
souffrants delà destinée, de l'attente, de la mort qui viendra clore nos paupières, nous nous rendons à Sa volonté...
Dieu est a^rand. Dieu est çraud. Dieu est grand, Cflorieux, infini.
Il a créé l'Arbre de la Vie
non i)as pour punir, mais pour chanter lui-même sa gloire éternelle...
Dans ces beaux accents, sonores comme des fanfares, M. Sova trouve un ton analogue à celui auquel aboutit l'évolution d'un autre grand poète symboliste et spiri-
20 'l LA LITTEI\ATL'nK TCHEQUE CONTEMPORAINE
lualiste de la jeune Bohême, M. Otokar Dresina (pron. Brjézina).
C'est dans une petite ville perdue de Moravie que ce rêveur de mondes inconnus vit son huml)ie carrière de maître d'école. Le monde réel existe à peine pour lui. Il ne croit qu'aux horizons lointains, à la gloire des couchers et des levers de soleil qui voilent sa vue physique et découvrent, en même temps, à sa vue intérieure, des espaces inaccessibles et troublants.
En 1896, M. Brezina (né en 1868) donna son premier livre : les Lointains mystérieux. Il est encore tout imbu, ce petit recueil de trente poèmes, de douleur personnelle. Dans des rythmes majestueux, où la savante esthétique parnassienne est combinée avec une sensibilité toute moderne, le poète nous dit la crise monotonie de sa vie extérieure et l'éblouissante splendeur du rêve, les vertig-ineuses extases spiritualistes où son âme se réfug"ie.
Dans mon âme la tristesse demeure
et de lans^ourcuses odeurs amères;
ma pensée est un cicrs^e de hieur effacée
qui luit, tremblant, dans le chandelier impur du corps,
posé sur l'autel éternel de l'Inconnu...
La lèvre brûlante des femmes n'a point enflammé mon sang
de passion, la folie amoureuse n'a point lui dans mon regard; la braise blanche de la volupté n'a point élincelé dans mes
nerfs et j'ai peu respiré d'odeurs amicales dans ma vie.
Je résolvais tout seul, dans ma clôture silencieuse, le calcul
de la vie je ne me baissais que sur lo jwntorre de mes rêves, je péchais plus dans les pensées que dans la vie
L\ LITTÉIWTUIXE TCHEQUE CONTEMPORAINE ZQD
et j'nim;iis la chimère el je baisais la vapeur de mes désirs...
Mon j)ri[itemps a civ. iinr triste chanson él«''<i;'i;i(|ue
que la vie m'a jouée, flùtant, d'un trémolo doux..
J'ai respiré de bonne heure le j)arfum ais^rc de la pauvreté,
et je moissonnais sur mes sillons, la récolte des humbles...
Je ne désire pas me désalti'rer aux rivasses de la vie
moi (jui ai recueilli dans mon âme la douceur des rayons
mystiques, (jiii me suis agenouillé, rêveur, dans le temple du mystère.
Son cime est comme un « foyer brûlant et sanglant où la lumière g-randiose de l'univers s'est reflétée par les trames des forces éternelles». Avec une volupté langoureuse, il s'abandonne à l'extase:
O toi, force des extases cL des rêves,
Verse ton torrent embrasé sur l'holocauste de mon âme !
Traversant une évolution très compliquée, le poète se détache de la terre pour pénétrer plus avant dans les mystères de l'Inconnu, sa poésie se purifie des derniers vestiges du limon terrestre pour planer, à grands coups d'ailes, dans les régions mystiques de la pensée et du rêve. Son esprit, tout en restant pénétré de connaissances scientifiques, tout en restant vigoureusement soumis aux lois do la logique, abandonne la terre et se transporte au milieu des mondes d'où il observe émerveillé le fonctionnement mystérieux de ce Tout grandiose et sans bornes, où rien ne disparaît sans se retrouver sous une forme nouvelle.
Ne regrette pas, mon âme, que nous ne parvenions dans ta ville natale que dans la nuit et que nous n'en voyions les jardins que dans les crépuscules, après l'angélus: nos propres jours éteints nous joncheront la voie de rayons et les espoirs (jue nous envoyions devant nous par des années entières nous diront la bienvenue, radieux de joie.
agÔ LA LITTKRATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE
Le jour assonilirit les lointains par sa lumière — la nuit entlamnie les hauteurs par les ténèbres. Par les crevasses de constructions en ruines, le ciel s'ouvre au-dessus de nous. Et dans la symphonie de voix fraternelles qui respirent d'une pluie d'odeurs, d'un monde à l'autre — comme des chansons de navires qui s'élois^nent parallèlement — dans la volupté de la lumière délivrée, dansdes contacts inexprimables, sous les ombres que tu as jetées sur ta pensée terrestre moyennant des mystères, comme un si2;nal poussé dans l'anççoisse et étouffé par le métal — le sonate terrestre se dissoudra en des ondes joyeuses, pour ta fête.
Eternel ! Que nos pressentiments soient doux à ceux qui se noient dans les douleurs ! Nous chantons l'hymne composé de mots qui sionitient la mort dans toutes les lana^ues de la terre. Car pour nous autres qui croyons, tonjour est l'époque où tout mûrit, l'époque amère et pleine d'odeurs à la fois, brillante dans les épis tourmentés et doucement attiédis par le soir...
{Aube à r Occident.)
Dans ses visions siipra-terrestres, le poète a su appliquer le fécond principe de la science moderne, le principe de rincessante évolution, deviner la loi éternelle, la volonté qui unit tout en une mystérieuse harmonie de tous lespiiénomènes de la vie cosmique. Dans un étonnement extatique, il s'incline devant ce déterminisme implacable dont les forces lui apparaissent comme les Vents venant des Pôles de l'Univers, portant on eux les germes des vies k naître, dans la transformation éternelle des énergies données.
Il pense humblement à des milliers d'àmes fraternelles ; il rêve le bonheur de ceux (juil appelle : Frères, dont rùmc s'agenouille à côté delà sienne dans les forêts de l'Inconnu.
O Roi, qui as envoyé devant toi par l'ordre des lumières des ours et des nuits innombrables, rêveurs des mystères.
LA LITTÉRATUIXK TCHEQUK CONTEMI'ORAINK 2f)7
afin qu'ils roçiissenL tes àmos dans des milliers de mondes et les amenassent à toi ! 0 Voix, qui résonnes sous les voûtes des siècles,par les oracles dan2fereux des lumières dans*les cataractes des ténèbres, dans le silence partout présent de la mort couvrant la terre comme l'accalmie de la zone brûlante de l'Equateur !
Oh ! que je lave mes yeux malades du crépuscule sur les hauteurs de tes montagnes d'où se jettent des sources résonnant de chansons éternelles ! Dans les vents du désir qui coule à travers des siècles venant des âmes innombrables des nuits ensanglantées de notre pôle, jettes-y mes ailes, vers ton Equateur !
Qu'elles y grandissent dans la largeur de tes ténèbres, magique éventail de rayons, larges d'un monde à l'autre, fines et fortes, pour qu'elles s'appuient sur tes plus pures lumières, pour qu'elles repoussent, par le battement de leurs ascensions, les ondes de ma chanson et les chassent vers la terre par les vents alizés des hauteurs
Dans une extase d'amour je veux chanter pour lésâmes fraternelles. Il n'y a pas de douleurs plus grandes que leurs victoires perdues, il n'y a pas de joies plus grandes que les enivrements des regards affinés par l'éternité.
( Vents venant des pôles.)
Le quatrième livre de M. Bfezina est intitulé : les Constructeurs du Temple. Il faut entendre par là à la fois les grands représentants de la pensée humaine et les plus humbles de nos frères anonymes, simples résig-nés, instruments du destin.
Voici un passage de la pièce intitulée Prophètes:
Dans les villes dont les tours et les palais tressailliront un jour d'un tremblement de terre, au moment où les nuages de formes inconnues pleureront des larmes de colère, blessés des éclairs venus de leurs propres profondeurs, et que le feu, qui rêvait de sa gloire dans des milliers de terriers cachés, s'élancera pour se venger comme qui pendant des siècles a été
emprisonné et qu'il criera dans toutes les lanç^ues ton nom et que le soleil changera sa face, qu'il avait montrée aux siècles :
Les prophètes arrivent dans les villes, inaperçus, tes messaç^ers, conquérants de ton royaume.
C'est de toi qu'ils parlent et de tas^loire, et delà vencceance qui pèse sur la fraternité des âmes, et qui avait divisé la lansfue des constructeurs, et leur amour erre de siècles en siècles au-dessus de la terre comme l'été des contrées, où, éternellement, le soleil tombe à plomb.
Les arbres de la terre portent des fruits nouveaux, greffes dans les jardins mystérieux, mais leurs espérances, capables d'élans si hauts et de chansons, bâtissent leurs nids tout bas près de la terre comme des rossignols !
La somptuosité de sa langue et de ses rimes, surprenante dès son premier livre, n'a rien soufï'ert de cette idéologie : elle devient encore plus riche en imag'es,plus soutenue et plus libre, avant rejeté le rythme régulier. Dans son dernier recueil : les Mains, le poète devient un prêtre qui chante la gloire du mystère dans une langue hiératique, solennelle comme la voix d'un orgue.
Sa poésie n'est qu'un hymne, un incessant triomphe de l'art, de l'extase, d'une radieuse harmonie. La souffrance, les larmes, la douleur de l'existence sont vaincues et s'effacent devant la foi métaphysique du poète qui s'écrie, touchant à l'absolu ;
Pour le mystère de la douleur, de la mort et de la renaissance, il est doux de vivre!...
Pour le parfum supra-terrestre des fleurs éclosespour la première fois dans l'extase du chant, dans la gloire des baisers, il est doux de vivre 1...
Dans la poésie de Brezina, la tendance mystique de l'âme tchèque a trouvé sa plus noble expression. Qu'il me soit permis de citer, à ce propos, l'opinion de
M. Siephan Zioeig ; l'éminent critique allemand, après avoir lu un seul livre de Brezina {les Mains) dans la traduction de M. R. Saudek, n'a pas hésité à placer le poète tchèque à côté des plus g'rands poètes lyiiques contemporains, Verhaeren, Dehmel, Hotl'mansthal et Walt Whitman.
Il fait penser, dil-il, aux mystiques religieux du moycn-âçe et, vraiment, ces poèmes nous viennent de ce sombre catholicisme tchèque ; ils démontrent clairement fjue la rousse flamme de la révolte hussite ne s'est pas encore éteinte dans les âmes. Ce n'est que de la foi mystique des ancêtres que peuvent jaillir de telles stroplies qui ne sont que l'explosion d'un sublime instinct relio'ieux, brûlant du désir d'une nouvelle réconciliation avec Dieu.
Cette flamme mystique embrase les âmes de tous les e^rands poètes slaves contemporains : c'est comme si la nation, condamnée à l'inactivité pendant qu'en Allemagne Luther transformait la religion, voulait maintenant créer une reliii^'ion nouvelle, un christianisme nouveau. Tous les grands poètes slaves ont fait ce rêve et les rêves des poètes ont une force prophétique.
M. 0. Brezina n'est pas un poète populaire et je ne crois pas qu'il puisse le devenir. Un peu d'obscurité voile le fond de sa pensée, qu'il est quelquefois assez difficile de dégag-er sous la cataracte des images et des métaphores. Mais pour les lettrés, pour les âmes cultivées, sa poésie sera toujours une rare fête de beauté, d'eurythmie et d'élévation de pensée.
LES JEUNES : RUZEN4 SVOBODOVA. J.VRO HILBERT. — LE
PESSIMISME TCHÈQUE. — LES DECADENTS : KARASEK, HLA- VACEK. — LE RETOUR VERS LA NATURE! NEUMANN, DTK, HOLY. — BEZRUC. CONCLUSION
Nous touchons au terme de notre rapide promenade à travers la littérature tchèque.
Le positivisme critique et philosophique de Machar, le lyrisme névrosé et analytique de Sova, le mysticisme synthétique et sacerdotal de Bfezina — voilà les trois formes dans lesquelles l'âme tchèque moderne a trouvé son expression poétique. Il nous reste à dire quelques mots sur le roman et le drame modernes qui traversent une évolution parallèle, ainsi que sur la poésie des jeunes.
J'ai dit les efforts tentés par MM. Slejhar, Svoboda et V. Mrstik, pour se libérer de l'étroite formule naturaliste. Le même développement est encore plus visiblement accentué dans l'œuvre de M""*^ Svobodova.
M'^e Ruzena Svobodova (née en 1868) est un des plus remarquables parmi les romanciers tchèques contemporains. Partie du réalisme analytique, elle traversa une intéressante évolution pour aboutir à un art symboliste et synthétique. Ses premiers romans, Sur le sol sablonneux^ Épi trop lourd ei Naufrage, analysaient
LA LITTÉKATCUK TCHEQUE CONTEMPOK AINE 3oi
courageusement et impitoyablement la société bourgeoise et ses prcjuçôs moraux qui brisent la vie des femmes trop tendres, trop éprises d'idéal et de rêve. Ce conflit entre le cœur féminin et la réalité devient tragique dans le roman les Fils embrouillés. Dans tous ces livres, où Ton devine l'influence de TourguéniefF et de Jacobsen, M"^® Svol)odova s'est montrée une admirable psychologue de la femme. Un beau lyrisme y est combiné, avec une vision très pittoresque de la réalité.
A partir du roman les Amoureuses, M""^ Svobodova s'élève à une conception plus large de la vie et de l'amour. Zes Amoureuses, c'est toute une théorie de femmes, issues des milieux les plus diflerents, mais perdant tout au jeu tragique de la destinée. Il y a, dans ce livre, des femmes douces qui passent, d'un pas rvthmique, irradiantes de jeunesse et de beauté, véritables rayons de soleil, des femmes dont l'âme est comme le chant de l'alouette matinale qui, dans l'atmosphère bleue, annonce la gloire du jour naissant ; il y en a d'humbles qui vont, sans révolte et sans plainte, accablées sous le poids de leurs douleurs, et qui s'en vont emportant le secret de leurs amours tristes et trahies, le sourire et le pardon aux lèvres; il y en a d'autres encore, de somptueuses tigresses, ivres de passion farouche; leur vie n'est qu'un rut perpétuel, inextinguible ; leur mort est une scène d'opéra, au milieu d'un fastueux décor.
S'étant ainsi libérée du réalisme trop étroit pour son talent, M""" Svobodova devient la poétesse de la beauté tragique de la vie, de l'amour, de la mort. Dans de courtes nouvelles simples — d'une simplicité raffinée, parfois trop voulue — elle s'eflbrce de concentrer des fragments de l'éternelle tragédie du cœur humain.
Le style de M^^ Svobodova est alerte, nerveux, plein
d'apeiTiis heureux, de comparaisons inattendues, surprenantes de nouveauté et de malice. Je serais presque tenté de dire que M"'® Svobodova voit trop bien le détail pour que l'unité de son style n'en souffre pas, surtout là où elle aspire à la simplicité. Elle a de petites phrases pointues, aig-ulsées, très féminines et qui piquent comme des épingles. Elle en a d'autres, douces et caressantes comme la main d'une amante; d'autres encore, tristes et plaintives comme le frémissement des feuilles qui tombent. Depuis quelque temps, M°^^ Svobodova pousse trop loin sa recherche de l'inédit pittoresque ; elle sacrifie trop à la manie deresthétisme,du snobisme littéraire et artistique. Sa lang-ue est devenue précieuse et alambiquée — malûi^ré, ou plutôt à cause de sa simplicité voulue, dans ses derniers livres de nouvelles : Flammes et Flammettes, les Vains amours^ le Repentir de Blajenka, et dans son roman, /^s Forestiers noirs. Cependant ces livres, surtout ce dernier roman qui rappelle, dans sa composition, Gôsfa Behrling de Selma Lagerlôf, contiennent des pages merveilleuses de finesse ps^cholog'ique et de lyrisme.
Avec l'œuvre de Mm'^ Svobodova, la prose tchèque semble sortir définitivement des g-risailles du réalisme descriptif qui se contentait de reproduire fidèlement les dehors de la vie.
p]n le comparant h la poésie et au roman, le drame tchèque a toujours souffert d'une pénurie dont 11 est assez difficile de deviner les causes. — Nous avons indiqué en parlant du drame réaliste que, vers i895,rinlluence d'Ibsen se fit sentir en Bohème. Parmi les auteurs dramatiques qui, sous l'infiuence du g-éant norvég"ien, se sont affranchis de la formule réaliste, M. Jaroslav Hilbert (né en 187 1) est le plus remarquable. En 1896, à l'ûg-e de vinçj-t-cinq ans, il g'ag-na tous les suffrag-es par
LA. LITTÉRATURB TCHÈQUE CONTEMPORAINE 3o3
le drame ia Faute, une pénétrante étude de psjcholo- ^[•ie amoureuse atteig-nant à un puissant effet par le serré etparla simplicité presque classique de son architecture dramatique. Les nouvelles que M. Hilbert écrivit en même temps [Lili et d'autres contes) surprenaient par la même verve juvénile, par la même fraîcheur de sentiment, par la môme sûreté d'exécution : ce petit livre, fait de sourires et de larmes, rappelle les meilleures pages d'Alfred de Musset. Il y avait déjà un peu de brume ibsénienne dans le drame le Foing, qui est une sombre étude des déchirantes crises du sentiment relig-ieux en lutte avec l'amour maternel. Une mère, désespérée au chevet de son enfant mourant, se révolte contre le terrible poing- de Dieu qui veut la frapper.
Après la pièce: tes Parias, qui tient plutôt d'une délirante improvisation que d'un drame, M. Hilbert dessina, en grandes lignes simplifiées, le personnage historique de Zcwis de Falkenstejn, un noble ambitieux du moyen âge tchèque. Cette tragédie — je n'oso pas dire historique, car Fauteur n'attache que peu d'importance à l'exactitude de la peinture du milieu — ■ cette tragédie est une protestation contre la fatigante monotonie du réalisme analytique. Reniant son passé, ^f . Hilbert rêve de ramener à la scène le beau geste héroïque, la grande passion, la belle tirade pathétique. Mais l'auteur qui a passé par l'école d'Ibsen ne pourra plus retomber dans le pathos romantique d'un Victor Hugo, ni même d'un Rostand. Sous son costume historique, Falkenstejn est un homme moderne, tourmenté par tous les problèmes tchèques de nos jours.
Sous d'autres formes, la même réaction contre le drame réaliste s'est manifestée dans les drames exotiques de M. Karnsek qu'on pourrait rattacher à l'œuvre dramatique de J. Zeyer. C'est un grave tort du
3o'| l.A LITTÉKATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE
Théâtre National que de nég'lig'er.sous prétexte de difficulté d'exécution, des poèmes scéniques d'une valeur incontestable comme Apollonius de Tyane ou Cesnre Borgia de M. Karâsek.La môme tendance néo-idéaliste se fait jour dans la comédie chevaleresque Tristan^ par M. Jaroslav Maria (1870), qui a délaissé la manière ibsénienne de ses premières pièces, notamment de la Sonate dramatique, ainsi que dans les pièces de M. Georges Mahen. D'autre part, M. Dyk, avec son Messager et M. Ernest Dvorak (1880) dans ses drames Prince et Venceslas IV empruntent leurs sujets au passé de leur pays. Nous reviendrons encore sur le riche talent de M. Dyk. Quant à M. Dvorak, ses deux pièces, sans être parfaites, montrent un dramaturge de race et d'avenir.
Il me reste à parler de quelques jeunes poètes dont le talent est en plein développement. Il serait prématuré de vouloir porter sur eux un jug^^ement définitif. Je me contenterai donc d'esquisser leurs tendances littéraires.
Nous avons étudié les trois g^rands poètes dont Pœuvre marque la réaction contre le verbalisme parnassien de l'école de Vrchlicky. Nous avons vu comment, dans Machar, la raison critique triomphait du romantisme ; comment, dans Sova, la sensibilité maladive de la génération fin de siècle prenait sa revanche pour aboutir, dans sa dernière période, ainsi que dans la poésie de Bfezina, à un noble essor du Ivrisme mystique.
A côté de ces trois précurseurs, d'autres encore chantent les désirs, les douleurs, les inquiétudes et les espé-
LA I.ITTÉKVTURK TCIIKOUE CONTKMPOU M.NK 3oO
rances de leur époque, les rêves et les désenchantements de leur jeunesse.
Le pessimisme est la note dominante de la jeune poésie tchèque : pessimisme personnel et pessimisme national. 11 me semble nécessaire d'indiquer quelquesunes des causes de ce malaise qui paraît peser lourdement sur l'âme des jeunes poètes tchèques.
J'ai dit plusieurs lois, au cours de ces pa^es, combien la vie d'une petite nation donne peu de satisfaction aux poètes condamnés à une existence bourg-eoise dans le sens le plus pitoyable du mot. On étouffe un peu dans un pays qui n'a qu'une seule g-rande ville, qu'une seule université, où il n'y a presque pas de g-randes fortunes ou qui, s'il y en a, sont en possession de la noblesse indifférente ou franchement hostile (i) ; malg-ré quelques concessions arrachées aux g'ouvernements de Vienne, les Tchèques sont, par principe, exclus du pouvoir en Autriche ; il leur est réellement impossible d'arriver à quoi que ce soit. Une conspiration du silence s'est faite autour de la nation tchèque et l'Europe, par son indifférence, se fait complice de l'hostilité allemande, toujours prête à étouffer notre mérite, toujours prête à divulguer, à grossir nos défauts.
Un indicible malaise pénètre dans l'âme des jeunes g-ens qui pensent. On se sent pour ainsi dire cerné daus ce quadrilatère de montagnes qui forme la frontière de notre pays. Là-bas, derrière les montagnes, on vit, on respire librement, sous le grand soleil. Chez nous, de paisibles étang-s aux eaux stagnantes font penser à la mer, houleuse, infinie, déferlant au pied de rochers, à la mer où Ton navig^ue vers des pays loin-
( i) La g^rande propriété forme en Bohème 87,6 0/0, soit plus des 3/8 de la surface totale du Royaume.
3o0 LA LITTÉRATURE TCHEf^UE CONTEMPORAINE
tains, où l'on peut librement poursuivre sa chimère de fortune, de bonheur, «le e^loire.
Ainsi, condamnés à la médiocrité, nous étouffons, petite nation fatalement enfermée dans une monarchie qui nous est hostile et qu'il faut cependant maintenir pour ne pas être écrasés par l'ennemi héréditaire, dix fois plus nombreux, dix fois plus fort. Ainsi nous étouffons, haïs par les uns, oubliés par les autres.
Et pourtant, nous avons bien le même droit à la vie que tous les autres, nous qui, sans parler de notre passé, avons accompli ce prodige de persévérance et d'etfort intellectuel : une renaissance nationale, malgré tous les obstacles amoncelés par le développement historique et par l'hostilité des systèmes politiques autrichiens. Nos grands artistes. Mânes, Aies, Slavicek, Bilek, Svabinskj, nos g"rands écrivains, Neruda, Vrchlicky, Zeyer , Jiràsek, Machar, Sova, Brezina, sont inconnus en Europe au moment où l'on décerne le prix Nobel à un Paul Heyse. Nos grands musiciens, Smetana, Fibich, Dvorak, malgré leur triomple en Allemag'ne, sont encore loin d'avoir la célébrité qu'ils méritent incontestablement.
Voilà les réllexions qui hantent et qui empoisonnent notre jeunesse. A chaque pas, la tragique beauté de Prag"ue nous rappelle l'ancienne g-loire du royaume indépendant, en même temps que le terrible triomphe de la Contre-Réforme. L'indéniaJjle progrès de la culture tchèque et de la fortune nationale semble lent et peu satisfaisant aux yeux des jeunes poètes qui désirent ardemment la réalisation de leurs rêves.
Les uns protestent (i) et se désespèrent, les autres se détournent de la vie pour suivre la chimère.
(i) Voir l'article de M.Jaroslav Hilbert: Wirtchechischen Schriftsleller. (Tchechische Revue, ujoO, pp. 219-225.) Oiioiqii'il ait été très vivement critiqué, cet article n'en exprime pas moins très sincèrement la disposition d'esprit des jeunes auteurs tchèques.
LA LITTÉRATURR TCHK«)UE CONTEMPORAINE 'ÔQ-J
Se sentant condamnés à une existence grise et monotone,ils cultivent leur sensibilité maladive. La splendeur du rève les dédommr.ire de la désolante pauvreté delà vie réelle. Nous avons d'ailleurs étudié le cas analo^-ue de Jules Zeyer. Zever, du moins, avait de temps en temps, la possibilité d'aller porter son rêve à l'étranger. Les jeunes auteurs de la génération de i8qo n'ont que la lecture pour nourrir leur imagination.
Jaroslav Vrclilicky leur avait montré le chemin de la France. Mais ce n'étaient plus les poètes parnassiens que les jeunes choisirent pour maîtres. Charles Baudelaire, Paul Verlaine, Albert Samnin , Jules Laforgue et d'autres leur apprennent à chanter leur mélancolie langoureuse. Les brillants paradoxes de Remy de Gourmont leur fournissent une arme contre la médiocrité de leur sort. Stanislas Przybyszewksi, F. Rops et 0. Wilde leur ouvrent les sombres gouffres de l'érotisme.
Cet éclectisme littéraire n'était pas sans danger : il avait l'inconvénient de voiler, à ces poètes eux-mêmes, le fond de leurs souffrances : il leur apprit à percevoir la réalité à travers la littérature.
M. Georges Karàsek, dont nous avons déjcà apprécié la clairvoyance critique, est le plus pur représentant de ces poètes artistes, désintéressés de la vie publique. Il est préoccupé exclusivement de questions littéraires, psychologiques, voire même psychopathologiques.
Succombant d'abord à la suggestion du mysticisme catholique de Huysmans, puis à celle de Tauteur de Dorian Gray^^l. Karâsek écrivit, en prose, /g5 Amours absurdes, lAme gothique, \& Roman cV Alfred Macmilieu et le Scarabée. Xvec un art très sul)til,il évoque l'atmosphère mystérieuse de Prague, de ses palais abandonnés, de ses vieilles églises où flottent de sombres légendes. Les héros qu'il place dans ce milieu sont
3o8 LA LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE
de hoaiix adolescents anémiques, descendants dégénérés de vieilles familles, hantés par quelque mystère fatal, obsédés par l'idée de la mort; ils méprisent la femme, ennemie du rêve, et tourmentent leurs corps et leurs âmes de funestes voluptés perverses; ils pratiquent l'occultisme, la mairie, ils connaissent les secrets de l'alchimie et de la cabbale, ils célèbrent des messes noires et les ombres de Cagliostro et du marquis de Sade leur sont familières.
On peut ne pasg-oûter cet appareil grotesque et plein de réminiscences. Mais les auteurs sont rares qui aient déplové tant d'art pour rendre le moindre frisson de leurs héros absurdes et hallucinés ; il est peu de poètes qui aient chanté, avec un art aussi parfait, la mort, la dissolution, les visions infernales, les perverses voluptés erotiques, la profonde mélancolie de la beauté chimérique, la vanité de toute illusion et du rêve. Les recueils de poésies de M. Karâsek : Sexiis necans, Sodoma et surtout Endymion placent leur auteur parmi les plus impeccables ouvriers, parmi les plus parfaits musiciens du vers tchèque.
C'est dans le vers de Karel HJavùcek (i 874-1 898) que la dissonnance de la vie réelle et du rêve résonne le plus douloureusement. Ce pauvre prolétaire phtisique, mort à l'àg-e de 24 ans, est le plus pur représentant de l'école décadente tchèque. Esprit des plus fins, artiste des plus subtils, il chanta en quelques poèmes merveilleusement suggestifs l'inconsolable tristesse de sa jeunesse perdue, grise, sans éclat et sans espoir. Il n'a laissé que deux petits livres de vers : Tard vers le matin et la Cantilène vengeresse. Cesi une poésie anémique, maladive et triste comme l'existence du poète luimême. En sourdine, il dit la mourante chanson de sa jeunesse et l'on frissonne devant cette douleur, car on sent
LA LITTÉRATURE TCHKOUE CONTEMPORAINE SOQ
que, cette fois, ce n'est pas de la littérature : ces frôles chansoDs, le poète les a payées de sa vie. Dans la Cantilène venr/cresse, ce rôveur délicat, incapable de révolte, composa, sur le thème de sa douleur, quelques ballades ironiques d'un charme spécial rappelant les danses macabres des vieux maîtres g-raveurs allemands, et quelques sombres paysages exhalant une indicible tristesse.
Hlavacek est un rare poète de la famille des Gilbert, des Chénier, des Guérin, des Mâcha et ses deux minces plaquettes seront le plus précieux héritage de la période décadente dans la littérature tchèque.
L'école de la il/o(/er/u'/?etv/e, tout en protestant contre l'école du Lfimïr, n'a fait que continuer les tendances cosmopolites inaugurées par Jaroslav Vrchlicky. L'art néo-idéaliste et g"othiquede M. Karasek n'est qu'unaboutissement log-ique de l'art parnassien du grand poète et la continuation presque directe du néo-romantisme de Jules Zeyer. Indifférente à la vie politique, aux problèmes sociaux, cette poésie finit par devenir une tour d'ivoire, fermée aux profanes, accessible seulement à quelques rares initiés. La recherche des nuances, des demi-teintes, des sensations délicates ne pouvait contenter les esprits curieux de la vie, plus attachés aux problèmes de Texistence nationale.
Il fallait réagir contre des tendances exclusivement artistiques dans la littérature, contre l'atmosphère de serre-chaude, de mort et de dépérissement que chérissaient les poètes décadents. Il fallait retourner à fa vie, à la nature, bonne, saine et forte ; retourner, de l'indifférence cosmopolite, à la vie nationale ; du passé, du
'6 10 LA LITTÉUATURE TCHÈOUI. CONTEMPORAINE
rêve, de la fiction, à la réalité, si désolante fût-elle.
M. S(a/iisias K. Neumann (né en 1875) a traversé une évolutioudesplus intéressantes.Ajant été l'un de ces jeunes gens condamnés dans le fameux procès de TOmladina (voir {)lus haut), il s'inspira d'abord de ses souvenirs de la justice autrichienne dans un livre au titre ironique, i\eniesiSj bononim castos...Y'\u.^ tard, il chante, avec un peu de naïveté, mais avec une belle éloquence lyrique, sa haine et son mépris du bourg"eois,ses juvéniles rêveries individualistes, ses utopies anarchistes. [Je sais r Apôtre de la Vie Nouvelle^ Apostrophes flères et passionnées.)
11 dit sa généreuse compassion pour la foule anonyme des prolétaires affamés {le Rêve de la foule des désespérés.) Il senivre à l'espoir de voir bientôt triompher le démon qui est pour lui le symbole d'une vie joyeuse et forte {la Gloire de Satan ici-bas). Depuis quelques années, M. Neumann a quitté la capitale de la Bohème pour vivre en Moravie, plus près de la nature; sa poésie devient un hymne au Soleil, à la Nature, féconde, puissante, créatrice de la Vie. Après la mièvrerie maladive des décadents, il inaug-ure très heureusement le retour à une poésie d'une belle sensualité païenne.
M, Victor Dyk (né en 1877) est bien le fils de son époque, confuse et névrosée, fils de cette génération tchèque, où tant d'idées, tant de problèmes se heurtent et s'entrechoquent. Son œuvre poétique est composée des livres suivants : A porta inferi, la Force de la vie y les VanitéSyde deux poèmes épiques réunissons le titre : les Reb(dles et d'un cvcle de ballades, Ivriques au fond : la Maîtresse des sept brigands. La personnalité qui s'en dégage est très compli(|uée.
Le poète est un tendre sensitif doublé d'un froid ana-
LA LITTÉRATURE TCHKOUE CONTEMPORAINE 3ll
lyste. Son co*ur est sans cesse surveillé par sa raison inexorablement logique, sceptique et moqueuse. Cette scission psychologique, cette duplicité intime a amené le poète à se créer une forme spéciale, un vers saccadé, aux pointes sarcastiqucs. Chaque phrase où le sentiment se fait jour est tout de suite coupée par une g-lose ironique; toute effusion glacée par un sourire moqueur et méfiant. Dans de petites chansons au rythme léger, le poète ouvre de trag"iques perspectives de désenchantement, de pessimisme, de désespoir. Il n'y a aucun souci de sonorité dans ces vers qui semblent plutôt des canevas, des esquisses de poèmes. Et cependant, ces courtes phrases entrecoupées, acerbes et acérées, ont une étrang"e musique sug'g'estive. Pas de rhétorique, pas de symbole : un seul mot ou deux, une courte observation incisive, cela lui suffit pour évoquer un paysage, pour éclairer son âme ravagée par l'amertume, la haine, la méfiance. Un irrémédiable scepticisme l'empêche de confesser sincèrement sa douleur intime. Il est incapable d'écrire une large période éloquente : il condense son expression, il concentre sa pensée jusqu'à devenir, par moments, obscur.
Son style net, sobre et ironique, la concision tranchante de sa phrase ont été un salutaire antidote contre la verbosité nébuleuse des décadents.
Mais M. Dyk ne s'est pas borné à réagir contre la théorie de Tart pour l'art au point de vue de la forme : aucun des jeunes poètes ne souffrit tant de l'indécision de la situation politique, des crises de la vie publique, des angoissants problèmes de l'existence nationale.
Les cris des fanfarons politiques remplissent Fair, de petits intérêts personnels aveuglent les yeux de ceux qui devraient être vigilants. Dans le tumulte de la mesquinerie quotidienne, on perd de vue que le bien le plus
3l2 LA LITTÉRATURE TCHÊOUK CONTEMPORAINE
cher, l'honneur de la nation,est en jeu. Dès son premier livre de vers, M. Dyk fut tourmenté par des problèmes nationaux. Une incurable tristesse, due à des réflexions sur le présent et l'avenir de la nation, lui inspire le petit volume de nouvelles : les Vagues mugissent. On trouve dans ce livre quelques pag-es qui expriment non seulement la soufl'rance morale de l'auteur, mais qui sont un précieux document pour la psycliolog-ie de la jeune génération tchèque.
Quel était ce pays trai2^)quc où il était né ? Quelle malédiction pesait sur hii ? Un nuas^e a voilé le ciel, bleu jadis — et il y faisait sombre, hier, comme aujourd'hui, comme demain... Un pays maudit. Un pays oublié. Un rien dans l'univers.
Des ailes noires s'as^itaient dans l'air et de noires ombres frissonnaient par les chemins. Plusde mouvement. Tout devint sombre. Oui, là bas, au-delà des montaç^nes, il y a de l'air, dit-on ; là-bas, des fleurs joyeuses sentent bon encore. Abattus, courbés sur la charrue qui laboure des champs pauvres et stériles, condamnés, résic^nés — ainsi les hommes apparaissent, sans espoir, sans passion, sans forces — ici !
Un pays maudit. Un pays oublié. Un rien dans l'univers. Il n'y avait pas de «géants j^rojctant leurs lumières à travers les siècles. Les grandes fio^ures du passé pâlissaient. Les dieux démasqués, les étoiles des tribunes... ricanaient avec provocation et insolence. L'histoire roulait par un autre chemin ; l'humanité roulait par un autre chemin : ici, c'était un s^olfe. C'est à peine si des échos mourants provenaient jusque-là, et les eaux montaient ici seulement, (juand elles montaient làbas, sur le large.
Un refrain retentissait désespéré, une prière que personne n'entend, des litanies révoltées, lon'Ji'ues, infinies...
Depuis des siècles, Iqs vampires sucent notre sanç; depuis des siècles, des horreurs troublent notre sommeil ; courbés vers la terre, oh! toujours petits, nous passons notre chemin, tristes, désespérés : O çrand Dieu, Dieu de miséricorde, nous vous supplions, délivrez-nous 1
L\ LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE 3l3
Mais Dieu se tail. Dieu n'a j)as pific...
De tristes poètes traveisent ee j)ays et chantent leur mélancolie ; ils passent par les chemins déserts et chantent leur abandon ; ils traversent les pauvres villes et chantent la beauté de l'étrantrer ; de temps en temps, ils regardent pardessus les murs où les arbres, arrosés par les traditions,éclairés par le passé, peuvent croître et î^randir. Cette tristesse qui se meurt vainement, ce désespoir silencieux, — c'était l'àme de ce pays. Mais le corps était sec, raisonnable et tranquille. Alors, ce fut une séparation fatale : la foule gourmande, sensuelle et béate... et puis les isolés, les solitaires les exilés chez eux I
Ce contraste g^laçait toujours cette plaie douloureuse : ils étaient rares, ceux ({ui sentaient la pesanteur et l'horreur du sort... Et quand ceux qui savaient touchaient les cordes de leur lyre avec plus de violence, pour dire leur tristesse, leur reproche, leur folie mélancolique, les nains du pays s'ameutèrent pour lesinsulter,récompensant ainsi leur angoisse : Voilà des traîtres I. ..
J'ai cilé à dessein ce monolog"ue délirant parce qu'à mon avis il révèle le fond psychoIog"ique de l'œuvre de M. Dyk, parce qu'il exprime la nuance douloureuse du patriotisme des jeunes, qui souffrent non seulement par la situation irénérale de leur nation, mais encore plus par les crises intérieures de l'org-anisme national.
Mais loin de tomber dans l'apathie, M. Dyk est depuis une dizaine d'années intimement mêlé à toutes les crises littéraires, politiques et morales qui ont ag-ité la Bohême. Par d'acerbes épigrammes^ par de mordants couplets, par de satiriques chansons, il commente tous les événements saillants, détruisant impitoyablement les g-lorioles, persiflant toute pose, tout geste théâtral. Ses couplets moqueurs, réunis en deux volumes : Satires et sarcasmes et Contes de mon village (titre ironique emprunté au recueil de Hâlek) attaquent adroite et à g-auche, criblant
3l4 ■ LA LITTÉRATURE TCHKOUE CONTEMPORAINE
de coups tous les cénacles littéraires, tous les partis politiques : les réalistes, les socialistes aussi bien que les Jeunes-Tchèques. La pose prophétique de JMasaryk et la politique de M. Kramâr ont trouvé en lui un adversaire irréductible.
Dans ses deux grands romans : la Mort de Ilackenschmid et Décembre^ M. Dyk donna une pénétrante étude des crises morales et intellectuelles qui troublaient la jeunesse tchèque dans les dernières années du xix^ siècle, au moment où la chute du ministère Badeni et la révocation des ordonnances sur l'emploi du tchèque dans la mag-istrature ont provoqué une sanglante émeute à Prag-ue (décembre 1897).
L'auteur étudie cette explosion spontanée du patriotisme restée sans résultat, parce que les hommes politiques manquèrent d'énerg'ie au dernier moment ou reculèrent devant les responsabilités. Ces deux romans, où abondent les traits satiriques, ont une valeur presque documentaire sur la psychologie de l'époque, surtout dans la jeunesse universitaire. Ils sont une vigoureuse protestation contre l'abus de la critique, contre le rationalisme outré inaug-uré par le parti réaliste et qui, parmi les jeunes, dég-énérait en mépris pour tout ce qui était tchèque. L'auteur déclare ouvertement son nationalisme; contre les théories internationalistes qu'il juge dangereuses pour le peuple tchèque menacé, il proclame hautement sa théorie de l'énergie nationale et son ardent désir de voir la nation "rande, forte et fière.
Quoique ces deux romans souffrent un peu de cette idéologie politique, ils n'en sont pas moins très vivants et très mouvementés. Les petites nouvelles de M. Dvk, satiriques en partie, sont, comme ses poèmes, remarquables surtout par la netteté et par la concision logique de l'expression. Si je devais chercher une analogie dans
LA I.1TTLI\.\TUHE TCHÈOUE CONTEMPORAINE SlD
la littérature française, je comparerais le style de M. Dyk à celui de Jules Renard, mais en plus sensitiF. L'œuvre de M. Dyk, directeur actuel de Lumir, contrebalance en quelque sorte l'influence de l'esthétisme de M. Salda, de M^^ Svobodova et leur école, groupés autour de la revue Novina {la Friche).
M. Dyk donna aussi plusieurs pièces de théâtre. Il apporte à la scène son ironie originale et un dialogue trop subtil et trop concis pour être apprécié pleinement par une salle peu accoutumée à cette finesse. D'autre part, l'auteur semble peu disposé à fléchir devant les exigences de la scène ; il succombe quelquefois dans ce duel trop inégal. Cependant, il créa sur la scène une note très originale, un accent nouveau : l'ironie mêlée au tragique dans une étrange coml)inaison tout à fait personnelle. Ses Trac/i-comédi es, recueil de proverbes en vers, contenaient déjà cette nuance qui s'accentue encore dans le drame historique : le Messager, dans la comédie (m Episode et surtout, dans les deux proverbes : le Festin funèbre et le Crapaud du matin. Ce dernier petit acte, dont le titre fait allusion au célèbre mot de Chamfort,est une brillante scène de l'époque de Louis XV. Il forme la première partie de la trilogie Révolution dont les deux autres pièces, Figaro et les Vaincus, n'ont pas encore été représentées.
Le retour à la santé, à la nature, à l'expression simple — tel est le sens de l'œuvre un peu désordonnée et presque improvisée de M. Joseph HoLij (né en 1874).
Après tant de raffinement, il était bon d'entendre la chanson fruste, passionnée, jaillie avec une force élé-
3l('» LA LITTÉRATURE TCHKQUE COSTEMPOUAINE
menlaire de cette âme presque barbare. M. Holy. qui rejetait toutes les finesses et qui avait, par moments, les intonations des simples mélodies de la chanson populaire, était cependant capable de s'élever aux plus hauts problèmes. Dans quelques passages de ce rhapsodique et bizarre Vasïcek Nejlà, il atteignit à des accents presque sublimes de force et d'élan lyrique. Cette œuvre amorphe, curieux mélange de révolte et de tendresse, contient les germes d'un Faust slave.
L'art poétique de ce talent frais. mais inculte et inégal, peut être ramené aux mêmes sources où Erben, Celakovsky et Neruda ont puisé le rythme et l'inspiration de leurs ballades.
11 est à regretter que i\I. Holy n'ait pas su mieux discipliner le lyrisme débordant qui fait sa force, qu'il n'ait pas su, jusqu'à présent, serrer dans une forme plus précise ses blasphèmes et ses révoltes. Cependant, quelques pièces lyriques de son Livre d'heures de ma mie, de ses Elégies et de ses Forêts d'Adamou ont l'indicible charme d'une vraie poésie, fraîche et sincère.
Je suis loin d'avoir donné un tableau complet de la jeune littérature tchèque. En poésie, le symbolisme élégiaque de M. J. Opolsky (1878), la tendresse lunatique et maladive de M. Jean de Wojkoivicz (1880), le lyrisme idéologique de M. Otokar Theer(iS8o), qui est en même temps un critique remarquable, l'éloquence parnassienne de M. B. Knœsl (1873), la mélodieuse mélancolie de M. C/ia^/^s 7'oman( 1874), l'ironie cynique de M. F. Gellner{iS']<^), et d'autres poètes encore, mériteraient sans doute une étude profonde.
LA LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE ZlJ
Il faudrait ég"alement parler de l'intéressante évolution de Mi'c /^wi^aa Jesenskà (1869), de l'élég-ante et fine prose de M. A". Sezima (187C)), de la fougueuse verve des causeries de M. Cfi. Florkij (1879). Chacun de ces auteurs apporte une note personnelle dans le mouvement littéraire, mais je m'arrête là pour étudier un peu plus longuement le poète qui se cache sous l'impénétrable pseudonyme de Pefr Bezriic (pron. Bezroutch).
Ce n'est pas un littérateur dans le sens courant du mot. C'est la voix anonyme de milliers de frères malheureux, écrasés sous le poids de Tinjustice sociale et persécutés à cause de leur langue; c'est le cri désespéré des Tchèques de la Silésie autrichienne, de ces noirs mineurs du bassin houillier de Moravskâ Ostrava, qui s'étend à la frontière de Moravie, de Silésie et de Prusse.
Livrés à la merci du capital allemand, les Tchèques de Silésie soutiennent une lutte inégale contre les Allemands, secondés par la magistrature, d'un côté ; contre les Polonais, de l'autre côté. Je le dis à regret, mais il faut constater que les Polonais de Silésie, — suivant l'exemple néfaste de la délégation polonaise au Parlement de Vienne et oubliant le sort de leurs frères de Posnanie — se rallient très souvent aux Allemands contre les Tchèques, qui sont ainsi pris entre le marteau et l'enclume. L'école allemande, l'église polonaise, les autorités allemandes, le capital prussien, viennois et juif — telle est la situation de la branche la plus orientale de la nation tchèque.
Mineurs et ouvriers dans les forges pour la plupart, petits cultivateurs ou journaliers sur les grandes propriétés, appartenant toujours, comme les forges et les mines, à la noblesse allemande, les Tchèques de Silésie sont fatalement menacés de germanisation. Comme dans
3l8 LA LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE
la Bohême du Nord, le problème national et le problème social sont inséparables.
Assez longtemps, la Bohême a été indifférente au danger qui menaçait la population tchèque de la Silésie. Au moment du danger suprême, la chanson de Bezruc vint secouer l'indifférence des Tchèques du Royaume.
Son violon n'avait qu'une seule corde :
« La lourde respiration de 70.000 frères » malheureux, asservis.
Tel un prophète du vieux Testament, il surgit pour réveiller les consciences endormies, pour lancer au visage de l'oppresseur brutal la terrible accusation au nom des 70.000 parias :
Moi, Pierre Bezruc, Bezruc de Tesin
musicien amhulant et violoneux fou,
révolté dément et chantre saoul,
chouette sinistre sur le clocher de Tesîn,
je joue et je chante pendant (juc les marteaux résonnent
de Vitkovice, de Frydlant, de Lipiny.
La joie de vivre s'est éteinte pour le poète ; dès sa jeunesse, il porte dans son cœur une sanglante blessure : l'oppression de sa nation.
En février, dit-il, je n'ai jamais fait le fou.
Ma vie était silencieuse conime minuit et triste comme l'automne.
Qu'une nation plus heureuse aime le carnaval ;
Tesin a regardé dans mon berceau : tu peux le lire sur mon visage.
Une seule fois, l'amour a passé près de sa porte sans s'arrêter :
Ma cheminée s'est éteinte, des ombres s'étendirent dans mon cœur.
LA LITTÉRATURE TCHÈQUE CONTEMPORAINE SlQ
Uoc tristesse sans fin assombrit ma vie
lorsque j'y pense ; Une seule fois, l'amour a passé fl'un pas doux. J'ai t'crnié devant lui la porte de ma chaumière,
il ne reviendra plus.
Depuis, il est en proie, non pas à la douleur personnelle : il semble que toute la souffrance de sa race se soit concentrée dans son cœur.
En rythmes frustes, martelés, en une lang-ue rude, dépourvue de tout ornement, colorée de dialecte, rejetant souvent la rime et le rythme régulier, il raconte très simplement de petites scènes de la vie de son pays. Mais ces petits tableaux, quel terrible réquisitoire contre l'inhumain système capitaliste et germanisateur! Voilà une de ces petites tragédies :
LE MAITRE d'kCOLE HALFAR
Le maître d'école Halfar était un bon, joli garçon
de caractère calme,
mais il avait un bien vilain défaut :
à ïes'in il parlait tchèque
jusque devant l'inspecteur du district.
Et lorsqu'un maître d'école se laisse ainsi aller... Il est, vois-tu, dans le catéchisme, des péchés (jui ne seront jamais pardonnes.
Les ans s'écoulent, les cheveux s'éclaircissent comme les feuilles à l'approche de l'automne. Halfar demeure toujours suppléant.
Point de place j)0ur Halfar.
Une musique sautillante résonne dans le cabaret: La promise d'Halfiir vient d'engager sa foi dans la chapelle :
Pourquoi attendrait-elle des ans et des années?
Viennent ces messieurs, l'autorité :
L'école sera polonaise.
Le bourgmestre reste indolent, mais le rebelle Halfar enseia^ne comme le lui ordonne la loi de Dieu.
L'instituteur, sans un sourire, sans une pensée
erre, silencieux, par les sentiers.
Il est seul à table, la nuit, au cabaret,
il regarde à terre, il s'applique à boire. h
Tandis que l'Angélus tinte au village, dans la tiédeur du soir,
une jeune fille se précipite dans le crépuscule de la chambre : « L'instituteur est pendu au pommier ! »
On l'a enterré dans le coin du cimetière, sans larmes, sans prière,
comme il est d'usage pour les âmes pécheresses. Et c'est ainsi qu'Halfar a obtenu une place.
[Trad. Léon Chollet.)
Une autre fois, le poète fixe en quelques traits un renégat silésien qui a honte de son nom et de son origine tchèques. Pas de rhétorique, pas de violentes accusations, mais ces mots simples pèsent plus lourd que des malédictions.
BERNARD ZAR (1)
Bernar<l ^âr est de Frydek. Aussi renie-t-il sa nation,
— Bf^rnard Zor.
Il aime sa femme, s^s enfants,
il va à l'église, observe le dimanche,
conduit au bien ses rejetons,
(i) Prononcez Jar.
c\ fait tout son possible pour que sa maison ne soit point profanée par la langue «les |)arias. K Que personne ne la parle hors la valetaille ! » ainsi l'ordonne Bernard ^or.
Bernard ^âr est de Frydek. Aussi renie-t-il sa mère, — Bernard ^or.
Quand il invite ses hôtes à festoyer chez lui, « Hors de la maison, la mère ! » Elle aime à parler la langue des parias maudits; elle ne parle pas, elle ne sait pas le langage des gens bien
élevés et Bernard Èor rougit d'elle jusqu'au sang. Vivra-t-elle donc éternellement, la langue maudite des parias?
Résonnera-t-el le éternellement dans la maison sur la grande place où sont rassemblées
toutes les vertus et où est maître Bernard ^or ?
Un mauvais hôte
est venu dans la maison de Bernard ^or.
Une fièvre lourde l'agite sur le lit ; le délire le saisit.
Des hommes savants le soignent inutilement.
Sa femme et ses enfants sont agenouillés près de son lit,
sa petite mère pleure dans la cour.
Dans sa fièvre, c'est en langue des parias maudits
que se confesse, fait ses adieux et récite sa prière
Bernard ^or.
Les cloches de Frydek tintent et sonnent.
On laisse glisser le cercueil dans la terre.
En la langue des maîtres, on prie en chœur.
En la langue des maîtres, la croix dit la gloire du mort.
Le pèlerinage fini, ici repose la tête fatiguée
de Bernard ^or.
Qui se tient au fond, qui s'agenouille en pleurs j)rès de la tombe, lorsque s'en est allé le chœur des maîtres?
Doucement, tout doucement, d'une lèvre timide
la j)etite mère jirie en langue des parias maudits;
(elle ne peut agir d'autre sorte ; ce n'est pas par entêtement
mais celui qui est des montagnes de Bezkyde, ne parle pas autrement).
Elle prie tout doucement,
pour qu'il ne s'éveille pas,
pour qu'il ne se fàchc pas dans sa tombe
son fils dormant
Bernard Zor.
{Traduction de M. Léon Chollet.)
La poésie de Bezruc est un douloureux « mané tekel » pour les Tchèques de Bohême, de Prague surtout. On aime, à Prague, les grandes manifestations nationales. Le faste de ces fêtes, la ville pavoisée de rouge et blanc, les discours, les banquets — tout cela est capable de donner quelquefois l'illusion de force et faire oublier la grravité de la situation de la nation entière et surtout des minorités tchèques au Nord, à Vienne, en Moravie, en Silésie. Le barde silésien a assisté en spectateur perdu parmi la foule, aux g-randes fêtes du centenaire de Palackv. Mais loin de se laisser éblouir par les fanfares et l'enthousiasme général, il fait un parallèle entre la fête de Prague et la situation de son pays. C'est un sérieux avertissement que son poème : le Jour de Palacky .
J'ai vu une grande fête nationale.
(Mon pays est sombre, désert, silencieux.)
J'ai vu la métropole des villes tchèques.
LA LITTÉRATUUE TCHEQUE CONTEMPORAINE 323
J'jii VU un homme à la chaîne d'or
devant lequel les bannières s'inclinaient.
(Devant le juiF de Polska et devant le iJi'arde forestier
le hour^mestre de mon village s'inclinait
demandant du pain et des fagots pour les enfants des mineurs.)
J'ai vu des drapeaux agités par le vent,
j'ai vu la ville pavoisée, ornée de verdure et de velours,
j'ai entendu des cris de joie, par milliers, retentir vers le ciel.
(Qu'est-ce que c'est ? J'entends les sanglots des orphelins
quand, soudain, l'eau noie les puits,
quand, dans le cabaret juif, une bagarre sanglante éclate.)
J'ai vu des vierges dans le cortège
(il n'y a pas de vierges chez nous — dans le village
il y a le juif et le forestier — et de quoi donc vivre ?)
Au milieu de cet enthousiasme, je me tenais, sans mot dire...
Au milieu de cette beauté, devant mes yeux passa
mon silencieux village des montagnes de Bezkyde
où j'ai vécu jadis, où j'ai grandi...
j'ai vu comme ils nous étranglent près de Tesin,
les juifs et les comtes, descendants d'illustres familles
et son Altesse, le duc de l'Empire.
Devant mes yeux mon village passait
où, depuis des années, les Tchèques ont cessé de vivre,
où l'école est germanisée et l'église polonisée.
Voilà pourquoi je me taisais à cette fête,
Tchèque issu du dernier village au pied du Bezkyde
où l'on a tué, où l'on a étranglé ma nation,
— les juifs, les comtes, descendants d'illustres familles
et son Altesse, le duc de l'Empire.
Chantez, soyez gais, jubilez !
Le grand homme a vécu, il vous a réveillés I
Et là-bas, au nord, au pied du Bezkyde
mon village tchèque a cessé de vivre !
Qu'il mesoit permis de citer encor une pièce de Bezruc, une pièce, dont les rythmes martelés concentrent tout le
désGSjDolr (le la foule noire des travailleurs méprisés, déshérités pour se terminer sur une terrible pers|)ective de la veng-eance. La pièce qui évoque le souvenir des plus fortes œuvres de Constantin Meunier est intitulée :