LE MINEUR
Je creuse, sous terre je creuse.
Je fouille les pierres qui scintillent comme la peau d'un
serpent.
Je creuse la terre sous Polskà Ostrava.
Ma lampe s'éteint, mes cheveux ébouriffés,
trempés de sueur, tombent sur mon front,
mon œil s'injecte de bile,
mon crâne et mes veines fument,
de dessous mes ongles le sang rouge suinte,
je creuse, sous terre je creuse.
Dans la galerie, je frappe de mon large marteau,
à Salmovec, je creuse,
à Rychvald, je creuse, à Petrvald, je creuse.
Près Gudula, ma femme gèle et sanglote, sur ses genoux mes enfants affjimés pleurent, je creuse, sous terre je creuse.
Une gerbe d'étincelles s'envole de mes yeux,
à Dombrovà, je creuse, à Orlovâ, je creuse,
à Poremba, je creuse, au-dessous de Lazy, je creuse.
Au-dessus de ma tète, des coups de sabots résonnent ; le comte traverse le village, la comtesse de ses petites
mains conduit les chevaux et rit de son visage rose !
Je creuse, je lève la pioche, ma femme livide va au château
pour demander du pain, puisque le lait est tari dans son sein.
Pourquoi est-elle allée au château prier et mendier ? Est-ce que le blé croît pour la femme du mineur dans les
champs du maître ?
Je creuse à Hrusov et à Michalkovice.
Que deviendront mes fils, que deviendront mes filles
quand, un jour, on me retirera mort du puits?
Mon fils continuera à creuser, à creuser toujours,
creuser à Karvina ;
et les filles — que deviennent-elles, les filles des mineurs ?
Si, un jour, je jetais dans le puits ma lampe maudite,
si je levais ma nuque courbée,
si je crispais le poin^,
si, dans un larçe çeste de la terre jusqu'au ciel,
je levais mon marteau,
si j'ouvrais mes yeux étincelants
sous le soleil de Dieu ?!
Toute l'œuvre de ce poète rég-ionaliste qui a su renfermer dans ses vers toutes les doléances séculaires de sa race, tient jusqu'à présent dans un seul petit volume. Les Chants de Silésie marquent la dernière étape de la poésie patriotique et sociale dans la littérature tchèque. Sur l'unique corde de son violon, le rhapsode anonyme du désespoir et de la révolte a joué quelques airs qu'il faut placer à côté des Citants du vendredi saint de Neruda, à côté des Tristiam Vindobona de Machar.
Telle est, en ses grandes lignes, l'évolution de la littérature tchèque depuis un siècle.
Ce développement accompli dans les circonstances les plus difficiles, au milieu d'une lutte politique inces-
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saille, après deux siècles d'ag-onie, est un exemple unique dans les annales de la pensée humaine.
On ne saurait se représenter la littérature franç^'aise sans les xvii^ et xvni^ siècles, sans la grande tradition classique. Or, en Bohême, il a fallu tout recommencer ; il a fallu renouveler la langue, créer la littérature presque de toutes pièces. Ou'v a-t-il d'étonnant, s'il y eut des tâtonnements, des incertitudes, des hésitations, si, par moments, on a procédé par bonds, si le développement n'a pas toujours été logique ?
Malgré ces oscillations, malg-ré le défaut de tradition classique qui servirait de guide et, au besoin, de correctif à des aberrations, le progrès est indéniable. Une partie de l'œuvre de Neruda, de Vrchlickj, de Cech, de Zejer, de Jiràsek, de Machar, de Sova, de Bi-ezina mérite d'appartenir au trésor commun de la littérature universelle.
Il y a un siècle, en 1810, le patriarche de la renaissance nationale tchèque, Dobrovsky, écrivait dans sa lettre à Kopitar les mots suivants :
Causa gentis nostrœ,nisi deus adjuvet plane desesperata est.
Nous avons vu, que de nos jours encore, les meilleurs esprits tchèques ont exprimé la même ang^oisse. Et cependant^ quel prodig'ieux essor de l'activité nationale depuis Dobrovsky !
Le ciel reste couvert sur notre nation. Mais nous ne désespérons pas. Nous sommes là six millions et demi d'hommes. Dans la Hongrie du Nord, deux millions et demi de Slovaques commencent à prendre conscience d'eux-mêmes.
Nous sommes là, une nation jeune, vivante, active, instruite, la plus avancée au point de vue intellectuel, industriel et économique parmi toutes les nationalités
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de l'Autriche. Notre développement est loin d'être terminé et le pessimisme de nos poètes n'est qu'une preuve de notre l'orce vitale.
Sans doute, nous aurons encore bien des difficultés à surmonter, bien des souffrances à endurer.
Mais un peuple qui a des poètes ne meurt pas. Le jour viendra où nous vivrons, comme nous avons vécu jadis, forts parmi les forts, libres parmi les libres.