CARACTÈRE SLOVAQUE. LA LITTERATURE DEPUIS 18O
Les Slovaques habitant, au nombre de deux millions et demi, la Hongrie du Nord forment avec les Tchèques un seul groupe ethnique, les Tchécoslovaques. 11 existe, entre les Tchèques et les Slovaques, des liens multiples de parenté. On a voulu démontrer que l'orig-ine ethnique des Slovaques est différente de celle des Tchèques et que l'unité de langue qui existe entre eux n'est due qu'à l'influence de la littérature et de l'Eglise. Cette théorie — émise par S. Czambel (mort en 19 lo) — sur l'origine jugoslave des Slovaques ne résiste pas à un examen critique : au point de vue ethnique et linguistique, les Tchèques et les Slovaques ne font qu'une seule nation.
D'après les recherches de Tarchéologie moderne, les Slovaques sont venus en Hongrie vers l'an 600 avant notre ère, en même temps que les Tchèques en Bohème et en Moravie. Ils sont donc autochtones. Mais une seule fois au cours de l'histoire, dans la seconde moitié du neuvième siècle, les Slovaques ont su créer un grand Ktat: vers 870, Svatopluk fonde l'empire Grand-Morave.
LV LITTKH \Ti;i\E TCflKQUE CON TKMHOU AIN K SSQ
Les successeurs de Svatopluk n'ont pas su résister aux invasions des Mag-yars. IMentôt, le jeune empire slave s'écroule pour ne plus se relever. Ainsi, la séparation politique des Tchèques et des Slovaques date de bientôt dix siècles. Cet état dos choses, et surtout les conditions différentes de la vie et la situation i^éog-raphique ont dû fatalement empêcher l'assimilation complète et accentuer plutôt les divergences. Cependant, ce fut la communauté de foi qui sauvegarda les sentiments fraternels des deux peuples.
Dès le xv^ siècle, les Slovaques devinrent de fervents Hussites, acceptèrent le tchèque comme langue du culte et, par conséquent, comme langue littéraire. Plus tard, au moment de la persécution des protestants en Bohême et en Moravie, les Slovaques, qui jouissaient en Hongrie d'une liberté de conscience assez grande, accueillent à bras ouverts les Frères et les protestants proscrits et maintiennent les traditions de l'Unité des Frères jusqu'à l'époque de Joseph II. C'est surtout parmi les Slovaques protestants que la langue tchèque s'est enracinée ; de nos jours encore, elle persiste à être regardée comme la langue officielle du culte; les pasteurs se servent toujours de la traduction tchèque de la Bible. Grâce à ces traditions, les Slovaques protestants maintiennent longtemps l'unité littéraire avec les Tchèques : à la littérature tchèque renaissante, ils donnent le poète Jean Kollâr et le fondateur de l'ethnographie slave, K. J. Safafik. Le lycée protestant de Presbourg devient le foyer du patriotisme et dès i8o3 Georges Palkovic y enseigne la langue et la littérature tchécoslovaques. François Palacky passe six ans au lycée de Presbourg et y fait la connaissance de ^^afarik.
Mais les protestants ne forment qu'une minorité (25 0/0 à peu près) du peuple slovaque. Pour contreba-
lancer l'influence de la lang-ue des hérétiques et pour faire une propagande religieuse plus efficace, les curés catholiques eurent l'idée d'écrire, pour le peuple, dans son dialecte. La tendance séparatiste trouva son législateur dans Antoine Bernolàk (1762-1813). Ce curé doublé d'un savant philologue, voyant la pauvreté à laquelle le tchèque était réduit par deux siècles de stérilité littéraire, proclama, dans plusieurs dissertations écrites en latin, le slovaque langue indépendante et en formula la grammaire (1787). Parmi les trois principaux dialectes slovaques, il choisit celui de l'ouest, qui n'était pas plus familier à la majorité de la nation que le tchèque littéraire.
La Réforme de Bernolàk n'eut pas beaucoup de retentissement. Son école ne produisit qu'un seul poète de valeur, Jean Holl'y (i 780-1849). Quoique plus âgé, HoUy s'inspira de KoUàr et composa trois grandes épopées romantiques parmi lesquelles il faut citer Svatopink. Sous une forme classique, imitée d'Homère et de Virgile, le disciple de Rousseau, de Ilerder et de Kollàr chante la gloire disparue de l'ancien empire slave. Mais Holly ne trouva pas beaucoup de lecteurs ; a ses compatriotes, dit M. J. Vlcek,ne goûtaient pas son classicisme, les Tchèques étaient gênés par son dialecte ».
Ainsi, la tentative de Bernolàk resta un épisode sans conséquence grave. Elle aurait pu cependant être un sérieux avertissement pour les chefs du mouvement national tchèque, leur montrant qu'il ne faut pas trop négliger deux millions de frères, c'est-à-dire, un quart de la nation, séparé déjà politiquement.
Mais à Prague, on était trop absorbé par la propagande à faire en Bohême et en Moravie et personne ne songea à profiter de la leçon, pas même Palacky et Safarik, qui, cependant, connaissaient bien le terrain.
LA LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE i^)3l
Vers iS^o, un jeune homme ardent, très intelligent et très éloquent, Ludeoit Stiir (pron. Ghtour), groupe autour de lui, au séminaire protestant de Presbourg, une petite phalange de patriotes slovacjues. Les jeunes gens suivent avec attention le mouvement littéraire de Prague, étudient les langues et les littératures slaves et jurent de se dévouer à la prospérité nationale. Stur pousse son patriotisme romantique jusqu'à exiger de ses néophytes l'abdication volontaire de tous les sentiments intimes et de toute ambition personnelle. Il arriva ainsi à former presque une secte qui, d'après la remarque judicieuse de M. Vlcek, ressemblait à une sorte de Port-Royal littéraire et patriotique. La communauté de langue avec les Tchèques formait un des articles de leur foi.
Cependant, les Magyars commençaient à regarder d'un œil hostile les tendances nationales des Slovaques. Stûr fut relevé de ses fonctions de professeur.
La scission entre les catholiques qui gardaient la langue de Bernolâk et entre les protestants qui restaient fidèles au tchèque se prolongeait depuis un demisiècle. Et il fallait cependant réunir toute la nation contre les progrès de l'idée d'Etat Magyare, il fallait gagner les indifférents, surtout la petite noble slovaque, à la cause nationale. D'ailleurs, le slovaque était une langue belle, sonore, vivante ; il était même plus près du vieux slave que le tchèque ; il avait donc, aussi bien que le tchèque, le droit d'être aimé et cultivé. Pourquoi cette langue pure, restée plus à l'abri de l'influence étrangère que le tchèque, ne serait-elle pas élevée au rang des langues littéraires ?
Voilà quelques-unes des considérations qui amenèrent St^r,en i844, à abandonner le tchèque et à adopter, comme langue littéraire, le dialecte slovaque du centre,
332 LA LITTÉUATLHIi TCHEQUE CONTEMPORAINE
plus éloigné du tchèque que la dialecte de l'ouest choisi par Bernolilk. Les amis et les disciples de Stûr acceptent l'innovation. En vain les écrivains tchèques, Safafik et KoUâr surtout, rappellent leurs compatriotes schismatiques dans les rangs de la nation. En vain leur représentaient-ils les dangers auxquels s'expose une petite nation pauvre, ne possédant ni écoles, ni université, ni musée, ni presse, ni centre littéraire, ni bibliothèques.
L'irréparable était déjà accompli. Stiir et ses fidèles persistèrent dans leur décision, persuadés de la nécessité de la scission.
Ils créèrent une nouvelle langue littéraire, mais pas une littérature nouvelle.
L'unité des Slovaques avec les Tchèques, unité reposant sur la communauté du sang, de la tradition et de la civilisation n'a pas été interrompue. La littérature écrite parles Slovaques reste essentiellementtchèque aussi bien (|ue la Mireille de Mistral reste une œuvre française, quoiqu'écrite en provençal.
Stûr se trompa, espérant que l'abdication du tchèque amènerait les Magyars à se montrer plus tolérants pour les revendications des Slovaques ; il se trompa de môme croyant qu'il gag^nerait la noblesse à la cause nationale. La noblesse slovaque était depuis longtemps perdue. Ayant si longtemps appartenu à un Etat différent, à une autre patrie, la noblesse s'était créé un autre idéal de patriotisme, une autre idée d'autonomie (i). Les intérêts de classe étaient plus forts que les théories romantiques des patriotes. Les petits gentilshommes slovaques se sentaient plutôt attirés par leurs confrères magyars que par le petit groupe de pasteurs patriotes et
(i) Cf. Niederle, ouv. cité, p. i32,ct l'article de M. A. Stefânok : l.a renaissance de la SIova<iuie dans le recueil : Slovenska cîtanka.
LA LITTÉUATUIVE TCHEQUE CONTEMPORAINE 33.'J
|>ar leur idéoIog"ie hégélienne. Ruinés presque tous par ral)olition des corvées en i848, ils se mirent au service des Mag-yars, qui récompensaient leur indifférence ou leur trahison par des sinécures.
Cependant, il y eut un moment d'espoir. En 1861, les Slovaques rédig-ent un Mémorandum qu'ils portent au parlement de Budapest, d'abord, puis à l'empereur lui-même. Ils y réclament un territoire slovaque autonome et Tégalilé, devant la loi, du slovaque et du mag-yar. La démarche n'eut pas de résultat pratique, sauf peut-être celui de ranimer un peu l'activité des patriotes. En i863, on fonde, sur le modèle de la Matice ceskâ une Matice slovaque qui devait concentrer les efforts isolés, unir toute la nation, catholiques et protestants, pour créer une littérature, réveiller le peuple. Mais les événements politiques se précipitent.
Après Sadova, les Magyars profitent de la situation. Le compromis austro-hong-rois leur assure une hég-émonie presque illimitée sur les autres nations. En 1868, la loi sur (( l'ég-alité des nations » décrète que tous les sujets hongrois qui, cependant, appartiennent à sept nationalités, ne forment, au sens politique, qu'une seule nation. C'est le terrible programme appelé par euphémisme (( l'idée d'Etat magyar ». Seuls, les Croates réussissent à garder une autonomie assez grande ; au Parlement de Budapest, les 4o députés croates ont, seuls, le droit de parler en leur langue.
Depuis 18G7, les Slovaques sont livrés aux Magvars.
LaMafice, le foyer de la vie nationale, est dissoute en 1875, sous prétexte d'agitations panslaves : à l'occasion de la fondation de l'Université croate de Zagreb, les délégués de la Matice ont demandé « de l'huile pour leur lampe éteinte » ; à Prague, à l'inauguration du monument de Jungmann, ils ont bu à la santé des Tchèques.
ao.
N'était-ce pas une trahison de la patrie hongroise? La société dissoute a laissé 200.000 fr. D'après les statuts de la société, les biens de la société devaient passer à la nation slovaque. Mais comme, d'après M. Tisza (i), « il n'existe pas de nation slovaque», c'est l'Etat qui est l'héritier lég^itime de la Malice. C'est l'État lui-même qui, dès lors, se charg'e de publier pour le peuple des almanachs, des journaux et des livres rédigés en slovaque. Il est, je crois, inutile d'insister sur la tendance de ces publications qui, aujourd'hui, sont très nombreuses. En même temps, trois collèges slovaques sont fermés et depuis, malgré tous les efforts, les Slovaques n'ont pas pu obtenir la permission d'ouvrir, même à leurs frais, un établissement d'enseignement secondaire, malgré le texte formel de la loi (art. 26, XLIV, 1868).
Devant la brutalité de ces procédés, les Slovaques ont commis l'irréparable faute d'opter pour la résistance passive. Ils se privèrent ainsi du seul moyen qu'ils avaient de protester à haute voix au parlement, ils perdirent l'influence qu'ils avaient sur le peuple et laissèrent le champ libre aux Magyars.
Kasa nem étel, tôt nem ember (la purée n'est pas un mets, le Slovaque n'est pas un homme), — voilà ce que les enfants slovaques sont obligés de réciter après leur maître, à l'école primaire. Il y a, sur le territoire slovaque, plus de 4-000 écoles primaires, mais le slovaque n'est employé comme langue d'enseignement que dans 519 écoles(2). Plus de 2000 sont purement magyares, le
(i) Réponse deK. Tisza à l'interpellation du députe serbe, le D*" Polit, au Parlement de Buda-Pest, le i5 décembre 1876. Cité par Seton-Watson(Scotus Viator)dans son livre : The Racial problem in Hungary .
(2) Même dans ces écoles-là, le magyar entre pour 24 leçons par semaine, dans le pro;^ramme. 11 ne reste naturellement plus de temps pour enseigner autre chose.
reste sont des écoles mixtes. Des primes et des récompenses sont décernées aux instituteurs qui se font remarquer par leur zèle mag-yarisateur. Gomme les entants polonais en Posnanic, les enfants slovaques sont obligés de réciter leur pater dans une langue qu'ils ne comprennent pas. xVussi arrive-t-il souvent que les enfants sortent de l'école primaire sans savoir compter : ils lisent le magyar sans savoir le parler ; à la maison, ils ont appris à parler le slovaque, mais ils ne savent pas le lire ni l'écrire. Ainsi, le gouvernement lui-même empêche le citoyen de s'instruire pour déclarer ensuite que les Slovaques sont un peuple inculte qui n'a pas besoin d'enseignement secondaire. Mais s'il n'y a pas de collège slovaque, il y a, par contre, sur le territoire slovaque, 33 gymnases, 6 écoles réaies, i6 écoles normales et plus de i4o écoles pratiques (de commerce et d'industrie), toutes magyares ; elles sont fréquentées par plus de 25.000 jeunes gens qui, à très peu d'exceptions près, sont tous slovaques.
Dans toutes ces écoles, le slovaque n'est même pas une matière facultative, et ce qui paraîtra invraisemble à mes lecteurs français, c'est qu'il soit sévèrement défendu aux élèves de parler slovaque entre eux ou de lire des' livres slovaques ou tchèques — sous peine d'être chassés de toutes les écoles de la Hongrie.
Pour empêcher les Slovaques d'aller faire leurs études à l'Université tchèque de Prague, on ne reconnaît pas, depuis 1898, les diplômes acquis dans les Universités autrichiennes.
Il n'y a pas jusqu'aux Eglises même, catholique et protestante, que l'Etat n'ait abaissées au rôle de magyarisatrices. On se rappelle encore la terrible journée de Cernovâ(Csernova)où les gendarmes, sur l'ordre du préfet (szolgabirô), firent feu sur le peuple qui ne voulait
336 LA LITTÉn.VTUI\E TCHÈQUE CONTKMl»OI\ AINE
inis se voir octroyer un curé mag-yaron. Le sang- des victimes, enfin ! a provoqué une émotion. Le grand écrivain Bjoernson dénonça dans le Courrier Européen ce procédé à toute l'Europe.
La mag"istrature, la justice, le cadastre, les chemins de fer, les postes, les télég-raphes, tout concourt aux prog'rès de la mag'yarisation. Les droits civiques, garantis par les lois, n'existent pas pour les nationalités.
Le notaire (secrétaire de la commune) et les gendarmes sont tout-puissants. Le notaire sait ce qu'on lit, à quels journaux on est abonné, qui Ton fréquente et tout le monde trem])le devant ses dénonciations. Il dirige les élections et au besoin emploie la ruse ou la force, les promesses ou les menaces pour empêcher l'élection au parlement d'un patriote ; comme le vote n'est pas secret, il faut vraiment avoir du courage pour oser voter à haute voix en face de ce magistrat tout puissant. Les émissaires du gouvernement allèchent, corrompent, menacent, enivrent les gens et des soldats assistent aux élections pour effrayer le peuple. A chaque élection, des vies humaines sont sacrifiées.
Grâce à ces manœuvres illégales, les Slovaques qui, de droit, devraient avoir 5o députés au parlement de Budapest, n'en n'ont que 3. Les tribunaux sévissent contre les patriotes et contre les journalistes slovaques et roumains.
Il faut des efforts surhumains pour résister à ce régime démoralisateur. Jusqu'à présent, l'habileté politique et l'argent du gouvernement magyar ont réussi à étouffer les cris des égor2:és — mais le jour n'est peutêtre pas loin où toute l'Europe civilisée se détournera, indignée, de cette brutalité.
Mais il serait injuste d'englober toute la nation magvare dans ces récriminations. Il y a toujours eu, en
LA LITTÉKATURE TCHEQUE CONTEM POI\ VrNE '66q
Hongrie, quelques esprits droits et justes qui proies tèrent contre le système des Tisza, des BanfFy, des Apponvl. Dès 1887, M. Louis Mocsarv, ancien président du parti de l'indépendance, déclarait à la Chambre de iiudapest.
Le s^ouvernement ne devrait pas oublier qu'il est commun |)(nir les MaiJ^yars, les Slovaques et les Serbes, qu'il y a dans le pays des citoyens aj)partenant à diverses uatioualitcs et qu'il faut répartir éi[uilablenient uon seulement les devoirs, mais aussi les droits...
Je suis heureux de constater qu'aujourd'hui encore la politique du gouvernement hongrois ne représente pas l'opinion de toute la nation magyare sans exception et que, souvent, des voix très sérieuses se sont élevées pour réprouver la tactique gouvernementale envers les nationalités. — Je cite à ce propos l'opinion d'une revue magyare. : Le Vingtième Siècle (Huszâdik szâzad). Cette revue, organe des sociologues hongrois les plus réputés, publia en 19 10, sur la question des nationalités, un article dont je cite quelques phrases significatives.
A la crise hongroise intérieure de laquelle presque tous les partisans et jires([ue toutes les idées de la vieille politique sortent discrédités aux yeux de la société magyare, une autre crise vient se joindre, non moins grave, une crise extérieure d'où la Hons^rie d'aujourd'hui sort discréditée auprès de la plus E^rande partie de l'humanité civilisée. Le système Wekerle- Kossuth-Apponyi a t'ait haïr la Hongrie, il l'a humiliée aux yeux de rétran<j;er pro<i;ressiste. Le patriotisme, au sens le plus jmrdu mot, nous ordonne de montrera l'étranger que la politique banqueroutière et corrompue de la réaction féodale est haïe non seulement (>ar l'Europe progressiste, mais aussi jiar la j)artie intelligente de la bourgeoisie, des ouvriers et des cultivateurs hongrois. Mais avant de pouvoir accentuer, comme il faut, ces opinions, il faudra d'abord détruire ici, parmi nous,
338 1 A LITTÉUATURE TCHÈQUE CONTEMPORAINE
le tautùme du péril des nationalités ; il faudra dénoncer les lâches, les éiçoïstes motifs qui, partout, poussent les féodaux à a£:çraver les luttes nationales. L'étrang-er voit cpie les Magyars exploitent et oppriment les nationalités non-magyares, mais il ne voit pas que la terreur aristocrate opprime non seulement cet « ennemi commun », mais aussi tous les éléments productifs et travailleurs du peuple magyar. Ce n'est qu'une folie que de croire qu'on peut, au point de vue de la politique et de la culture, opprimer une moitié de la population sans que l'autre moitié s'en ressente. L'appauvrissement brutal de la périphérie habitée par les nationalités portait préjudice non seulement à celles-là : il entravait en même temps la liberté et la prospérité de la race magyare.
Les Slovaques sont un peuple très doué (i],très sain, modeste et travailleur. Ils n'ont que le malheur d'être trop bons, trop passifs. Chez eux, la douceur et la passivité, qui sont un des traits fondamentaux du caractère slave, sont très accusés, jusqu'à dégénérer en défaut. Vivant depuis dix siècles sous l'oppression sociale, le peuple est devenu presque indolent, succombant, surtout dans les pauvres régions montagneuses, à l'alcoolisme. Mais la race est forte, saine et douée. Le sentiment artistique semble être inné chez les Slovaques. Rien de plus beau, de plus riche comme dessin et comme harmonie des couleurs, comme noblesse du ton et comme délicatesse du goût que les magnifiques broderies et dentelles des femmes slovaques. Le musée ethnographique de Prague possède une belle collection d'admira-
(i) Les Maeyars, qui déclarent les Slovaques peuple inférieur, feraient bien de se rappeler que Louis Kossuth et Alexandre Petôfi étaient d'origine purement slovaque. Cf. Scotus Viator, ouvrage cité; chap. IV.
LA LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE SSg
bles costumes slovaques qui varient d'un vlllai»"e à l'autre et dont chacun est une œuvre d'art.
M. Camille Mauclair, qui est certainement un des plus fins connaisseurs en matière d'art, enthousiasmé par la richesse des costumes, parla finesse des broderies et des dentelles slovaques, a écrit une belle phrase que je suis heureux de citer :
Le jour, dil-il, où la Slovaquie serait annihilée par la dure volonté magyare, une beauté délicate disparaîtrait du monde civilisé, un crime intellectuel s'ajouterait à un crime social (1).
Il y a, dans l'âme du peuple slovaque, une source inépuisable de poésie et de musique. Jadis, Paul de Saint-Victor exprima son admiration pour les chansons populaires tchèques dont il fit connaissance dans la traduction de M. L. Lég-er. Au même titre, les chants populaires des Slovaques méritent l'attention, au point de vue poétique aussi bien que musical ; elles présentent souvent le curieux phénomène d'avoir conservé des vieux modes lydiens, phrygiens, doriens.
Toutes les péripéties de la vie se traduisent en chansons, dont, jusqu'à présent, on a recueilli, de la bouche du peuple, plusieurs milliers sans avoir épuisé cette mine stupéfiante. Depuis les chansons d'une folle g"aîté ou d'un humour espièg-le jusqu'aux cris d'une douleur, d'une mélancolie désespérées, depuis les ballades où l'on sent le poids trag-ique de la fatalité jusqu'à des couplets lestes et grivois, c'est une incomparable richesse de poésie et de mélodies douces, suaves, gracieuses, plaintives, langoureuses, tristes, passionnées et déchirantes qui attendent encore leur classement et une appréciation définitive.
(i) Voir la préface du livre de M. H. Hantich et Mme Renata Tyrsovâ : le Paysan tchèque.
34o LA l.ITTÉKATURE TCHEQUE CONTEMPOK AINE
Les Slovaques, dit M. R. Selon Watson (Scotus Viator) (1), sont la nation que, toute sa vie,Ruskin a vainement cherchée. Le jour où l'Europe aura compris le i;énie irnié du peujde slovaque, son unique sentiment artistique..., ce jour-là tous les cfïorts magyars faits pour supprimer les Slovaques seront inutiles.
Comme Celakovskv ou Erben en Bohême, Stûr était inspiré par les théories de Herder. Aussi regardait-il la poésie populaire comme le sommet de la poésie en ""énèral. Son élève. Samo Chalûpka (pron, Khaloupka), chantait, dans les formes de la poésie populaire, les romantiques personnages des brisfands de montag-ne, les invasions turques dans la Hongrie du Nord et les légendes qui se rattachaient aux vieux donjons. Un autre élève (le Sti'ir, Janko Knil, était un rêveur original, un être inquiet qui aimait à parcourir les montagnes pour s'asseoir avec les bergers devant leur feu, pour écouter leurs récits fabuleux et leurs chansons mélancoliques. Révolutionnaire ardent, il se fit agitateur politique aux approches de i848 ; mais il fut pris par les Magyars et l'intervention seule du ban Jelacic le sauva de la potence. (]omme Petofi parmi les Magyars, Janko Krâl était, parnii les Slovaques, le chantre de la liberté. Par malheur, ses poésies restèrent pour la plupart à l'état d'improvisations, telles qu'elles jaillirent de son âme ardente p)Our appeler les indifférents au combat, car le poète ne les écrivait pas pour les jmljlier. Nous n'en possédons que ce que ses amis sauvèrent de l'oubli. Chalûpka et Krâl ont chanté, en de courtes ballades, les exploits du
(i) Slovenskâ Cilanka, article : l'Europe et la question slovaque. p. 229.
LA I.ITTÉRATUHÇ TCHEQUE CONTEMI-ORAINE 34 I
fameux baudit slovaque Janosik, supplicié en 1 713 et dont la légende a fait en quelque sorte l'incarnation de la justice populaire, le symbole de la révolte du petit peuple contre les oppresseurs. La mémoire de ce brig^and noble et chevaleresque, fort et courageux jusqu'à l'héroïsme, redoutable aux riches seigneurs, mais très bon pour le petit peuple, vit de nos jours encore dans les chansons et ballades populaires (i).
Quoique hantée par l'idéal herdérien de la chanson populaire, la g"énération de Stur admirait passionnément le premier génie poétique de la Bohême,K.H.Mâcha.La mélancolie romantique trouva la plus heureuse expression poétique dans les œuvres d' André Sliidkouic {1S20- 1872). Inspiré par Eugène Oniéguine de Pouchkine, il composa sa première épopée lyrique J/ar^/ia, où l'amour est sacrifié au devoir patriotique. Dans le poème Z)e/t'a72, Slâdkovic décrit, avec un art exquis et consommé, la vie de la plus originale tribu slovaque qui, retirée dans ses montagnes inaccessibles, vivant au sein de la nature encore vierge, a gardé jusqu'à nos jours, ses mœurs primitives et patriarcales. Il peint la vie de ces bergers qui passent tout l'été sur la montagne, occupant leurs nuits de veille, à chanter, au son de la fujara (pron. fouïara) ces étranges chansons dont la mélancolie serre la gorge, ou à danser, autour du feu, la vieille danse slave « odzemok, » qui ressemble tant aux danses des cosaques de l'Ukraine. La trame épique du poème est faible, cependant le « Detvan » est une œuvre de haute valeur poétique.
En prose, la génération séparatiste de Stur s'enorgueillit du nom de Jean Kalincàk (pron. Kalinetchâk),
(i) Récemment encore, le jeune poète \.chh\uo,M . Georges Mahen fit représenter, au Théâtre national de Prague, un drame où il a su habilement mettre en scène la légende de Janosik.
'6l\2 LA LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE
Kalincâk (1822-187 1) s'était nourri de la littérature polonaise, de Michel Czajkovski, de Rzewuski et surtout de Mickiewicz,dont Monsieur Thadée lui inspira sa meilleure œuvre : /iestaiinicia, un tableau pittoresque des mœurs de la petite gentry slovaque d'avant 1848. Cette noblesse campag"narde, pauvre, ruinée, mais très fière de ses privilèges, qui se réunit pour procéder aux élections ducomitat et passe de longs mois à se disputer, en latin diplomatique, à chanter, à danser, à boire, à raconter des fanfaronnades dignes de Tartarin, tout cela est dépeint par Kalincâk avec une vivacité et une bonne grâce incomparables.
La persécution magyare a réussi, pourquelque temps, à paralyser l'activité slovaque, mais, vers 1860, la vie littéraire et nationale semble renaître. On fonde des journaux ; à l'exemple des Tchèques, on publie des almanachs littéraires. Sous la pression toujours croissante de la magyarisation, les Slovaques et les Tchèques se rapprochent de nouveau. J. M. Hurban luimême, un des principaux séparatistes, se remet à écrire en tchèque et déclare en 1876 : « Nous nous sommes séparés, il est vrai, de la langue littéraire, mais non pas de la littérature tchèque. . . Nous ne sommes qu'une nation... Prague est le centre de la littérature tchécoslovaque. » En Bohème, Hàlek,Heyduk,NerudaetPokorny chantent leurs sympathies pour la nation sœur ; les poètes slovaques leur répondent par des strophes ardentes.
Malheureusement, la littérature slovaque reste encore longtemps dans la voie du patriotisme idéaliste et romantique que la génération séparatiste avait montrée. On continue à vivre dans une atmosphère factice, loin du mouvement d'idées européen ; l'idéal romantique de Kollâr et de Stûr con.sole les patriotes : au lieu d'aller au peuple pour le réveiller de son indolence, on rêve
vag"uementà une conflat^ration européenne, à une intervention russe qui viendrait délivrer les Slovaques de la domination mag^yare comme elle a délivré les Bulgares et les Serbes du jous;' turc.
Cependant, l'œuvre du principal représentant de cette école, M. Svetozar Hurban-Vajansky (né en 1847), ^^^ de M. Hurban, n'est point nég-litceable. Journaliste infatig-able, poète éloquent et romancier de mérite, il concentrait autour de lui tout le mouvement littéraire et patriotique. La petite ville de Saint-Martin, qu'il habite toujours, devint le centre de la vie intellectuelle des Slovaques. Malg-ré toutes les persécutions, il sut maintenir son lonvndA Naroclnie Noviny . Nul n'a chanté, avec plus d'éloquence et de sincérité, la douleur, le désespoir de sa nation opprimée [Taira et la mer ; Sous le joug). Ses nouvelles et ses romans révèlent un artiste de race, capable de composer de vastes tableaux vivants et mouvementés de toutes les classes sociales, et qui n'évite pas les problèmes de son époque. Mais le préjug-é suranné du patriotisme romantique a empêché M. Hurban de se maintenir à la place pour laquelle le désig-nait son indéniable talent. Trop souvent, il se prêta à combattre, au nom du patriotisme et de bons vieux principes, les idées modernes. C'est ainsi qu'il perdit contact avec la littérature tchèque et qu'il se brouilla avec la jeunesse de sa nation.
La poésie de M. Paul Orszûf/ (né en 1849), connu sous le pseudonyme de Hviezdoslav, est le summum de la pensée et de la poésie slovaques jusqu'aujourd'hui. Hviezdoslav est un puissant poète dont l'ardente éloquence patriotique s'élève souvent aux accents qui rappellent les g-rands poètes romantiques de la Poloe^ne, un Mickiewicz ou un Krasinski. Virtuose de la forme et de la lang-ue, il a rendu à la poésie slovaque les services
344 ^^ LITTÉRATURE TCHÈQUE CONTEMPOR AINK
que Svatopluk Cechet Jaroslav Vrchlickj avaient rendu à la versiHcalion en Bohême. A côté des poèmes Ivririques de plus haute envolée, Hviezdoslav se révéla un des grands poètes épiques de notre époque. Il donna plusieurs idvlles épiques où il rendit, avec un indicible charme,non seulement les beautés de la nature desTâtra, mais une profonde introspection dans l'âme du peuple slovaque; il faut remonter jusqu'à Monsieur Thadée ou à Mireille pour trouver des poèmes d'un charme et d'une vérité psychologique égaux à ceux de son idylle : la Femme du forestier.
Esprit philosophique et méditatif, il pénètre au fond des choses; sa clairvoyance lui a permis de s'éloigner du romantisme rétrograde duHurban et son œuvre marque un sérieux progrès de la poésie slovaque dans le sens des idées modernes.
La réaction contre les traditions romantiques de Stûr a trouvé, dans M. Martin Kukacin (pr. Koukoutchine, pseudonyme du docteur M. Bencûr\ un protagoniste des plus heureux. Xé en 1860, il a fait sa médecine à Prague, au moment de la plus forte effervescence politique et littéraire, vers i8go.
Il comprit qu'il fallait détruire, en Slovaquie, les légendes romantiques, qu'il fallait sortir du folklore idyllique. Un peuple asservi, démoralisé, affamé, ne trouvant pas à se nourrir dans le pays et émigrant, par milliers, en Amérique, un tel peuple ne sera jamais capable de conquérir son autonomie. Il faut d'abord lui donner du pain, il faut l'élever moralement, il faut le maintenir dans le pays pour qu'il cultive le sol hérité et le lègue à ses fils. Ce n'est qu'après qu'il saura compi-endre ses poètes et soutenir ses hommes politiques dans sa lutte. Telle est la religion nouvelle que M. Kukucin avait rapportée de Prague et qu'il s'était mis à
prêcher dans ses romans et ses nouvelles. Sous l'extérieur pittoresque de la vie du peuple, il sut deviner de véritables drames. L'action de son meilleur roman : la Maison sur le coteau, est placée en Dalmatie (i).
Depuis une quinzaine d'années, nous assistons en Slovaquie à la victoire complète des idées modernes entrevues par Hviezdoslav et formulées par Kukucin. Vers i8g5, un groupe de jeunes g-ens, relég-ués des écoles hongroises sous prétexte d'ag-itation panslave, s'en va étudier à l'étrang-er, notamment à Prague. Ils suivent les cours de Masaryk, ils sont pris par la même fièvre de curiosité intellectuelle, ils se passionnent pour les mêmes problèmes de philosophie, de sociologie, de littérature et de morale qui agitent la jeunesse tchèque. Ils considèrent les progrès industriels et économiques accomplis en Bohême. La distance leur permet de juger plus équitablement la situation de leur nation : d'un côté, quelques littérateurs embourgeoisés, enfermés dans un messianisme romantique et lançant, du haut de leur patriotisme autoritaire, des anathèmes contre toute idée moderne; de l'autre côté, la masse du peuple, privée de tout moyen de s'instruire, abandonnée à elle-même, à l'alcool, à l'exploitation sociale des magnats magyars ou des capitalistes juifs, n'ayant souvent qu'à choisir entre la misère ou l'émigration.
Cet état désolant ne pouvait plus se prolonger. Il fallait soumettre toute la vie nationale à une révision rigoureuse d'abord, et surtout, plus de romantisme, plus d'attente d'une intervention étrangère. Par une propagande infatigable d'homme à homme, il faudra préparer le peuple à un avenir meilleur ; plus d'absten-
(i) Cf., pour cette dernière partie, l'article de M. Albert Frazàk dans la Slovenskâ citanka.
34^ LA LlTTÉKATL'hE TCHÈ«^UE CONTEMPORAINE
tlou politique ; il faudra travailler à l'éducation du peuple dans le sens du démocratisme progressiste, par tous les moyens légalement accessibles. Il faudra l'élever moralement ; quelques-uns d'entre les jeunes embrassent la doctrine de Tolstoï (i). La littérature devra se rapprocher du peuple, pour contribuer à le relever moralement^ quitte à devenir tendancieuse. Les jeunes déclarent que seule l'union intellectuelle avec la Bohême peut sauver les Slovaques, ils vont même jusqu'à proclamer la nécessité du retour au tchèque littéraire.
Tel est le prog-ramme de la jeunesse qui, en 1897, rompit ouvertement avec le g'roupe de M. Hurban. Elle défendait ses idées d'abord, dans la revue Hlas (la Voix),puis^ dans 1' « Hebdomadaire Slovaque», changé, depuis 19 10, en quotidien {Slovensky Dennik, publié à Budapest, sous la rédaction de M. Hodza, député au parlement hong-rois) .
Citons, parmi les promoteurs du mouvement, M. Vavro èrobàr, le docteur Blaho et M. Hodsa, qui sont actuellement les chefs politiques de la nation. En prose et dans le drame M. Gregor Tajovsk'y continue les tendances réalistes de M. Kukucin.
Deux jeunes poètes remarquables, MM. Janko Jesensk'y et /. Krasko, chantent, dans une forme riche, élégante, impeccable, les tristesses de leurs âmes de cosmopolites cultivés qui souffrent de tous les problèmes moraux et philosophiques de leur temps autant que de la sanglante blessure de leur patriotisme.
Il y a une dizaine d'années, j'ai écrit un article où
(1) Ainsi le docteur il/a/foytc/f{/ pari pour la Russie et devient médecin et ami du grand écrivain.
je tâchais d'e>:poser les principaux i^riefs des Slovaques, mais j'ai vainement cherché à le placer dans une revue française. Heureusement que cela a un peu changé depuis. L'Europe commence à se rendre compte que tout n'est pas pour le mieux dans le plus chevaleresque des États. Grâce à l'intervention de B. Bjœrnson, çrâce aux excellentes études de M. Eisenmann et d'autres, grâce à Scotus Viator, l'Europe a entendu le cri désespéré des Slovaques.
Depuis quelques années surtout, le centralisme mag-yar atteint au paroxysme ; mais, en môme temps, les Mag'yars deviennent plus nombreux, qui se rendent compte que l'hési'émonie de la noblesse est la principale cause de cette lutte contre les nationalités, si désastreuse pour le pays. On commence à comprendre que c'est un crime contre l'humanité que de maintenir, sciemment, tout un peuple dans l'ig-norance et de lui refuser les droits civiques sous prétexte qu'il n'est pas assez instruit.
La Hongrie actuelle est bâtie sur l'injustice, sur l'oppression nationale et sociale. Or, on n'a jamais rien construit de solide sur le mensonge et sur l'oppression. Le système actuel, sous une lég'ère couche de verni constitutionnel, n'est qu'une continuation du vieux système féodal ; la victoire de l'élément démocratique en Hong-rie sera, il faut le croire, le commencement d'une époque meilleure pour les nationalités.