‹ La littérature tchèque contemporaineChapitre 3 sur 17 · LE RÉVEIL POLITIQUE DE LA NATION : PALACKY. HAV · texte numérisé non relu

LE RÉVEIL POLITIQUE DE LA NATION : PALACKY. HAV

Ll'CEK. ERBEN. NEMGOVA. UN ISOLÉ : MACHA.

Vers l'année i8i5 à peu près, un nouveau courant d'idées se manifeste dans la littérature tchèque : le romantisme. Dans Jung-mann, les deux tendances se croisent : ce voltairien impénitent avait le goût du romantisme; en traduisant Atala, il a montré le chemin à suivre.

Il fallait quitter l'idyllisme gessnérien et la trop timide et puérile poésie des premiers versificateurs.

Un jeune Slovaque, Jean Kollar (1793-1852), qui avait fait ses études à l'Université d'Iéna, devient l'apùtre des idées romantiques. Ce jeune théologien protestant assiste avec son ami K. J. iafarik (pron. Chafarjik), le futur savant (i 795-1861), à l'imposante manifestation de lajeunesse romantique à la Wartburg-f 181 7). Les deux fils de la branche orientale du peuple tchèque suivent à l'Université d'Iéna les cours de professeurs libéraux et patriotes : Luden, Friesz, Oken, MarezoU, tous disciples de Rousseau et de Herder. Ils se i^risent de déclamations contre les tyrans. Leur patriotisme prend une teinte d'exaltation. Malheureux de voir le petit

peuple tchèque isolé au milieu de tant d'ennemis, ils tournent leurs reg-ards vers l'Est, vers le seul grand Etat slave indépendant, le puissant Empire des Tzars; ils se souviennent de leurs frères slaves : les Polonais, les Serbes, les Croates, les Slovènes, les Bulg-ares.

Devant leurs jeux éblouis par les rêves humanitaires de la philosophie herdérienne, une vision grandiose se dresse, d'une Slavie future réunissant ces millions d'hommes, èloig^nés jusqu'alors de la civilisation, déchirés par des discordes intestines, des luttes fratricides, pour en faire un seul peuple fort, jeune, capable de remplir la noble mission que l'avenir lui réserve. Les Slaves inaug-ureront, dans le monde, le règ'ne de la fraternité et de l'amour.

Chez Kollar, cette exaltation est encore fortifiée par des souvenirs historiques. Dans les environs d'Iéna, il trouve partout, dans les noms des villag'eset des rivières, les restes de l'ancienne population slave germanisée. Partout, il a l'impression de marcher sur un cimetière. Dès lors, le jeune poète vit dans une sorte d'hallucination. Il s'éprend d'unejeune fille insignifiante, fille d'un pasteur allemand. Dans l'imagination frénétique du poète, Frâulein Friederike Schmidt devient la personnification de cette race éteinte et, peu à peu, se transforme en une sorte de g-énie protecteur des Slaves, « la fille de Slava ».

Le poème qui porte ce titre est une long'ue série de sonnets : la première édition en comptait i5i, la dernière 0^5, car le poète en aug"mentait toujours le nombre.

Dans son ensemble, l'œuvre est manquée. C'est une composition hvbride où, au thème premier, un pèlerinage child-haroldesque à travers les pays slaves, se mêlent des réminiscences de la Divine Comédie.

Aujourd'hui, le charme qu'exerçaient jadis les déclamations grandiloquentes de cet ardent apôtre du panslavisme chimérique s'est évaporé. De ce livre, tant admiré autrefois, il ne nous reste que quelques sonnets d'un beau pathétique et, surtout, le Proloi^-ue, cette douloureuse et sombre rhapsodie qu'aucun Tchèque ne peut relire sans émotion.

Le panslavisme de Kollar,de Safarlk, inolTonsif, parce que chimérique au point de vue politique, fut, non seulement pour les Tchèques, mais aussi pour les autres nations slaves opprimées, un précieux réconfort moral. En Bohême, cette idée avait le mérite d'encourag'er les patriotes à la lutte, lutte qui, par moment, semblait désespérée.

Une autre illusion vient s'y joindre et infiltre, dans les veines de la nation à peine convalescente, le dangereux virus de l'exaltation idéaliste: un penchant presque maladif pour le passé, souvent défii^uré par les fantaisies des patriotes qui, dans la mvtholog-ie et l'archéoloo;"ie slaves, avaient un champ libre échappant à tout contrôle scientifique. Ces phantasmagories trouvèrent un aliment dans l'enthousiasme presque universel dont on avait accueilli les prétendus chants d'Ossian, dans l'admiration de Herder pour les beautés de la primitive poésie populaire, dans les travaux érudits de Grimm et de Lachmann sur la question d'Homère et des Nibelung-en. En i8i4, Vouk Stéphanovitch Karadjitch publie un recueil des chants héroïques serbes. L'exemple de Macpherson a suscité des disciples en Bohème.

La nation qui réclamait sa place parmi les autres et

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qui, pourtant, avait eu une histoire si g-lorieuse, devaitelle donc être la seule à ne pouvoir montrer, dans le lointain passé, des ancêtres de sa littérature ?

Un jeune poète qui s'était beaucoup occupe de la poésie populaire tchèque, russe et scrl)e et qui s'était fait un nom par quelques petits poèmes agréables, Venceslas Hanka (1791-1861), découvre, en 1817, un vieux manuscrit contenant quelques pièces épiques et lyriques, le fameux Manuscrit de Kràlové Dvàr. Cette découverte fut suivie, un an après, par celle d'un autre poème vieux-tchèque, le ju:^ement de Liboucha (Manuscrit de Zelenâ Ilora).

Ce fut un grand cri de joie dans les milieux patriotiques. Les anciens Tchèques n'étaient donc pas de rudes barbares, puisqu'ils avaient une poésie si riche et si variée. On pouvait en juger par les pièces retrouvées qui ne formaient qu'un fragment insignifiant en comparaison de ce qui semblait perdu ! Ils avaient donc eu non seulement une poésie, mais, d'après le Jugement de Liboucha, môme une léç^islatlon écrite, une belle mytholog-ie, des rites sacrés très poétiques et très développés ! Ils avaient, de tout temps, été des patriotes convaincus, car le héros d'un de ces poèmes dit expressément :

a II n'est pas bon pour nous de chercher la vérité parmi les Allemands. »

Tout cela réveillait l'org-ueil patriotique et fortifiait le sentiment national. On traduisit les Manuscrits dans toutes les langues européennes ; Gœthe ne cachait pas son admiration.

Le vénérable patriarche Dobrovsky lui-même s'est laissé prendre à l'habileté de ce faux. Mais à la seconde découverte, celle du Jug-ement de Liboucha, le maître se mit en g-arde. Il dit ouvertement son opinion et traita

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les faussaires de g-amins. Mais Haiika et ses amis, sûrs du succès, se défendirent âprement et leurs attaques assombrirent étrang^ement les dernières années du g-rand vieillard. Après sa mort, lïanka eut le champ libre. Les deux manuscrits devinrent, malg-ré les doutes de Kopitar et d'autres savants, une sorte de fétiche qu'il était défendu d'attaquer sous peine des pires suspicions. Des linguistes et des historiens de premier ordre, Jungmann, Safarik, Palacky, Tomek, ont succombé à la sugg-estion de l'enthousiasme général et leurs œuvres sont en partie défigurées par l'influence néfaste des inventions de Hanka. Le prestige des manuscrits s'est maintenu très longtemps. En 1868, M. Louis Léger en donna une traduction française intégrale. Il n'y a que vingt-cinq ans que la science moderne a prouvé, d'une façon irréfutable, les faux. Après les recherches de Gebauer, Masaryk, Goll, Dolansky, Jar. Vlcek, Mâchai et Jos. Hanus, il paraît certain que les chansons lyriques ont été écrites par Hanka, les pièces épiques par son ami intime, le journaliste et romancier Linda (1789i834). Chateaubriand, qui parlait avec tant d'enthou- .siasme des Manuscrits, ne se doutait pas combien le faussaire, Linda, s'était inspiré du style d'i4/a/<2 et des Martyrs.

Je reviendrai encore sur la lutte qui, vers i885, se déchaîna autour des Manuscrits : elle était tout simplement furieuse. Mais cette lutte, menée au nom de la vérité contre le mensonge, au nom de la science contre le dilettantisme irresponsable, de la raison critique contre le chauvinisme, contribua puissamment au développement intellectuel de la Bohême moderne.

Cependant, les Manuscrits ont joué un rôle très important dans l'histoire du mouvement national : si la bonne foi a manqué aux auteurs des faux, elle ne man-

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(juait pas aux poètes, aux patriotes qui y puisaient l'inspiration et l'espoir.

Sous l'influence de Herder, KoUar s'était créé un idéal panslaviste par trop chimérique. Poète plutôt par volonté que par vocation, il tombait souvent dans une rhétorique un peu creuse ou dans une sentimentalité presque allemande. Ces défauts sont heureusement contrebalancés par l'harmonieuse nsLiuve de François Ladislas Celakovsk'y (pron. Tchélakovsky).

Celakovsky (i 799-1 852), lui aussi, est un disciple de Herder et, comme Kollar, un partisan convaincu de la plus étroite solidarité intellectuelle des nations slaves. Mais son esprit clair, pondéré, ne se laisse pas duper par des théories trop vag'ues, ni entraîner par la sentimentalité. Kollar était un prophète: Celakovsky, le premier parmi les poètes de la renaissance tchèque, est un artiste. Kollar était trop slave; en voulant embrasser toute l'énorme complexité du monde slave, il ne pressait, souvent, contre sa poitrine, qu'un fantôme vide et vain. Celakovsky, au contraire, reste Tchèque et, restreig-nant à dessein le cercle de son inspiration, il se rattache vig-oureusement, par les racines même de son être, au sol natal. L'influence g-ermanique chez lui, relativement tardive, se borne à l'action livresque.

On sait — et le trait est caractéristique du .système autrichien — qu'il fut chassé du collèg^e pour avoir emprunté le recueil des sermons de Hus. Tout en vénérant la poésie de Gœthe dont il a subi l'heureuse iutluence, il détourne l'attention de ses compatriotes qui, « sur des paroles tchèques, chantaient des airs allemands w, vers les fraîches sources do la poésie populaire slave. Dès sa jeunesse, il recueille de la bouche du peuple tchèque des chansons populaires qui le séduisent par leur charme mélodieux, leur gaîté saine, leur

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touchante sincérité de sentiment et leur simplicité d'expression. Le premier parmi les poètes tchèques, il était doué d'un heureux talent satirique et les coups qu'il distribuait à droite et à g-auclie eurent souvent une influence salutaire.

Sa production poétique, qui passera à la postérité, n'est pas volumineuse. Deux petits livres : l'Echo des chants russes et l'Echo des chants (chèques, suffisent à lui assurer, dans l'histoire de la poésie tchèque, une place des plus honorables. Avec une rare finesse et une sûreté de g-oût presque infaillible, il compose des variations sur des thèmes de la poésie populaire russe et tchèque. Mais ce n'est pas une reproduction ordinaire, une imitation servile. Il nous présente là, dans ces deux petits flacons, l'essence même de la poésie populaire, une essence qui g-arde l'odeur, suave et âpre à la fois, de la g-lèbe.

Je ne me sens pas assez de compétence pour juger de la justesse de son intuition quant aux chants russes. Mais dans les chansons tchèques, Gelakovsky a su rendre, dans ces courtes pièces d'une sobriété d'expression étonnante, tantôt gaies, tantôt tristes, ironiques et espiègles, toute une psychologie du peuple dont il était issu. Comme tout véritable artiste, Celakovsky connaissait les limites de son talent et ne les dépassa jamais. Il s'est contenté d'être le poète charmant, gracieux et délicat des deux Echos et de quelques pièces que la postérité gardera, de sa Rose aux cent feuilles.

Comme Gœthe, qu'il rappelle par la sérénité impersonnelle et classique de son art, il aimait à écrire des épigrammes. Jen veux citer une au moins, où il exprime sa conception de l'histoire. C'est une épitaphe royale : Hic ossa regia iegit lapis :

En mémoire du peuple cherche l inscription !

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C'est dans ces épigrammes, souvent très acerbes et très pessimistes, qu'on peut deviner toute l'amertume du poète, pour qui la vie s'était montrée si dure.

La trace que Celakovsky a laissée est profonde. Un jour Xeruda reprendra la tradition de son réalisme artistique, de sa sobriété d'expression, si opposée à la prolixité romantique de son époque. De nos jours encore, des poètes comme Vrchlicky et Machar lui consacreront des pag'es d'admiration émue.

Depuis Dobrovsky, pendant un demi-siècle déjà, les patriotes tchèques se contentaient d'éveiller la conscience nationale du peuple. Le livre tchèque, encore qu'entravé souvent par une censure méticuleuse qui poussait sa défiance jusqu'au ridicule, était le seul moyen d'action. Aussi les tendances de la littérature sont-elles très inoffensives au point de vue politique. C'est à peine si Celakovsky risque une chanson où il se souvient de Zizka ; mais il se garde bien de prononcer ce nom redoutable.

Cependant l'absolutisme de Metternich continue à agir et à germaniser. La ville de Prague elle-même, d'après le témoignage des contemporains, vers i84o, a l'air d'une ville allemande. La bourgeoisie aisée était allemande, sans trop de conviction, il est vrai, mais elle l'était. Dans les milieux bourgeois, on regardait les patriotes avec une sorte d'indulgence, comme de pauvres excentriques, des gens un peu toqués. Néanmoins, la petite chapelle' des patriotes s'accroissait peu à peu. Elle s'augmentait surtout des jeunes étudiants, frais émoulus de la province, on des curés et de quelques professeurs de lycée, fervents apôtres du nationalisme.

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