UNE MECHANTE COUSINE
Jean se dirigea vers la petite chapelle, dont il ouvrit la porte qu'il ne referma point. 11 resta longtemps agenouillé devant les tombes jumelles de son père et de sa mère, puis, se levant douceraent comme s'il craignait de troubler leur repos, il s'assit sur le banc de chêne où sa mère avait coutume de s'asseoir, et, prenant sur le prie-Dieu le livre armorié, 1' '' Imitation," un peu usé par les doigts maternels, il se mit à lire, attentivement d'abord, puis vaguement, tiomme fatigué de penser et de comprendre.
Depuis plus de deux heures, Jean était là peidu dans une somnolence rêveuse et morne. 11 no s'aperçut pas que quelqu'un était entré dans la chapelle. C'était une femme. Elle était grande, brune, élégante dans sa haute taille et paraissait avoir quarante ans ; l'éclat de ses larges yeux noirs était tempéré j)ar une expression de bonté contenue mais ineffable. Elle regarda longtemps, avec une émotion visible, le jeune homme absorbé dans sa lecture ou plutôt dans sa rêverie, et, enfin, allant vers lui et lui posant doucement la main sur l'épaule :
— Venez, mon cousin, lui dit-elle.
Jean leva les yeux, la reconnut et la suivit. Ils montèrent ensemble dans la grande salle du premier étage.
— Asseyez-vous, mon cousin, et veuillez m'é-
coiiter sans m 'interrompre. François, Thuissier de Noyant, vient de venir à Marcilly, et il nous a tout dit, à mon mari et à moi. Voici ce que nous avons décidé, ce que je me suis chargé de vous offrir. Mais d'abord souvenez-vous. Quand j'épousai votre cousin, le comte de Cliazé, vous étiez encore un enfant. Comme je vous trouvais intelligent et bon, je m'intéressai tout de suite à vous. C'est moi qui entrepris votre éducation ; je vous enseignai l'écriture, la grammaire, le dessin et le peu que je savais d'arithmétique. Par malheur, vous n'étiez pas seulement intelligent et bon, vous étiez aussi rêveur et nonchalant. C'est pourquoi je vous mettais en pénitence et vous privais souvent de dessert. Vous disiez alors d'un air furieux : Oh ! la méchante cousine !
Eh bien, c'est la méchante cousine qui vl-jnfc aujourd'hui vous gronder. La vie que vous menez, mon enfant, n'est pas digne d'un homme courageux et distingué. Je comprends votre attachement aux choses qui ne sont plus, et je partage vos tristesses ; l'amertume de vos souvenirs, je la comprends ; mais je blâme votre manque de courage et votre abandon de vousmême. Quand M. de Chazé, comme moi, vous pressa de choisir une profession, une carrière, vous ne répondîtes que par la colère et le mépris ; et même quand il vous a ofterc simplement de venir à votre aide, vous l'avez Vilessé par le ton hautain de vos refus. Nous ne vous en voulons pas : on n'en veut pas à ceux qui souffrent î Du reste, nous attendions l'heure inévita ble qui vient d'arriver. C'eso pourquoi, au nom de la famille et au nom, de Diea qu'elle représente, nous devons ^ ous sauver ei; vous relever. Vous avez deux défauts mon cher enfant : l'or-
gueil et la paresse, mais on peut les corriger par le même remède : le travail ! Voilà que vos sourcils se froncent comme autrefois, et vous allez crier : Oh ! la méchante cousine !
— Non, ma cousine Christiane, dit Jean avec un sourire.
— Eh bien ! votre cousine Christiane vous ordonne ceci : On vendra la Lizardière dans cinq jours. La mise à prix est de trois cents francs, chiffre de la dette, et les enchères ne dépasseront pas quinze mille francs, à coup sûr. Quoique notre fortune soit en terre, M. de Chazé a quelque argent ; et il achètera la Lizardière. Il est très aimé dans le pays, et personne ne lui fera concurrence. La terre et le manoir resteront dans ses mains comme un dépôt. Il vous les rendra quand vous aurez gagné par le travail de quoi les racheter.
— Mais par quel travail, ma cousine ?
— Le voici. Vous êtes peintre, vous l'étiez du moins, avant que vous eussiez renoncé à toute occupation sérieuse. M. de Chazé se proposait do faire peindre la salle d'armes, le grand salon et la salle à manger du château. Vous viendrez à Marcilly, vous vous installerez, avec Pieyrard et Clodion, dans le Petit Château, vous savez, au bas de Tavenue. Tous les jours, vous travaillerez à la restauration de notre vieux nid, et, quand Touvrage sera terminé, on en fixera le prix, à dire d'experts, pour ménager votre orgueil.
— Comment ! vous voulez que je fasse du décor ?
— Non ; de la vi-aie peinture, s'il vous plaît ! Ce n'est pas tout. Comme le prix de la vente de la Lizardière vous reviendra presque en entier, puisque vous devez peu de chose au fisc, cette
somme jointe au prix de votre travail, sera vraiment assez ronde. Si vous m'en croyez, vous l'emploierez à î3erfectionner votre talent ; vous avez l'instinct du paysage, j'en suis sûre. Vous irez donc à Paris, vous ferez concurrence, à Corot et à Français. Vous vendrez vos tableaux fort cher, — pardon, monsieur le marquis ! mais vous les vendrez, — bientôt vous serez riche, et vous reviendrez à la Lizardière que votre cousin aura gardée pour vous. Vous ferez un bijou, une merveille ; et puis vous épouserez une héroïne' de Walter Scott, comme il convient au maître de ce Caleb qu'on appelle père Pieyrard. C'est dit, n'est-ce pas ?
— Ah î méchante cousine î Mais avec Pieyrard et Clodion, je veux emmener ma chèvre.
— Sans doute. Votre petite cousine Madeleine lui mettra des rubans roses. Et, à ce propos, vous ne m'avez pas encore demandé des nouvelles de ma fille.
— C'est votre faute, cela ; j'ai pu à peine placer un mot pendant voti-e sermon.
— Maintenant, je vous emmène.
— Quoi ! à l'instant ?
— Oui, vous n'auriez qu'à changer d'idée. Seulement, faites-moi la grâce d'arborer un costume un peu moins pittoresque, car, s'il y avait des visites au^ château, j'aurais l'air de revenir avec Robinson Crusoé.
— Ah ! ma cousine, il est peu généreux de me railler ainsi, c'écria le jeune homme en pâlissant.
— C'est vrai, Jean, pardonnez-moi. C'est mon défaut, à moi, la raillerie ! Mais vous savez bien que je vous aime. Embrassez-moi, mon enfant : maintenant, je vous laisse et je vais eau-
ser avec Pieyrard, qui est un vieil ami à moi, pendant que vous passez vos habits de cour.
Et elle sortit en riant de son beau rire sonore.
Quand Jean descendit, il trouva la comtesse en grande conférence avec Pieyrard.
- Voilà, dit-elle au marquis, ce que j'ai arrangé avec votre Caleb. Il viendra, ce soir, avec la fameuse chèvre, ^'installer au Petit Château. Il y prendra soin de vous comme ici. De plus, Pieyrard nous rendra un autre service : tous les jours, il fera la course de Marcilly à la Lizardière ; je sais que vous tenez à ce qu'il y ait des fleurs de bruyère fraîche dans la chapelle ; j'aimais trop votre mère pour que sa tombe souffre de Pabsence de son fils... Pieyrard m'a promis de ne jamais ouV^lier cela.
— Ah ! bonne cousine Christiane !
- Oh ! pas d'attendrissement, mon petit cousin : ou je me mets à vous railler encore... Venez donc ! j'ai laissé la victoria au bas de votre avenue qui est un peu alpestre, sans reproche ! Allons, en route ! Et Clodion ? où est-il, ce Mérovingien ? Ah ! le voici. C'est celui qui comprend l'anglais, n'est-ce pas ?
Et Christiane se baissa }X)ur caresser l'épaisse crinière de Clodion qui, très flatté, se dressa sur ses pattes de derrière et posa celles de devant sur les épaules de la comtesse.
— En voilà encore un qu'il faudra civiliser ! dit-elle en se dérobant à cette exubérance de caresses.
Deux minutes après, la voiture, suivie de Clodion, emportait le marquis Jean et la comtesse Christiane dans la poussière d'or du soir.