LES IMPATIENCES DE M. DE CHAZE
Il était cinq heures. Le charmant village de Marcilly et sa petite vallée semblaient assoupis sous les derniers rayons du soleil d'automne ; une légère fumée montait du toit des maisons basses et s'enroulait autour du clocher de Téglise romane, comme le nuage qui s'élève d'un encensoir ; tout était paisible, muet, presque religieux. Tout à coup une voix formidable éclata dans ce calme du paysage.
— Ohé ! Le gars Plumeau !
Le village entier tressail comme sous la décharge d'une batterie de canon ; femmes, enfants, vieillards se levèrent brusquement et chacun se dit :
— C'est M. le comte qui appelle.
C'était bien M. de Chazé qui troublait de la sorte le silence des bons villageois de Marcilly.
La comtesse n'était pas depuis une demi-heure partie pour la Lizardière, et déjà M. de Chazé s'agitait en attendant le retour de sa femme et l'arrivée de son cousin ; il savait cependant qu'il faut au moins une heure à de bons chevaux pour aller de Marcilly à la Lizardière et pour revenir : mais il était d'une nature impatiente et agitée. Il avait pris position sur le perron du château, d'où l'on domine le village et d'où l'on peut voir la route qui s'étend à gauche dans le val on et les prairies de la Maulne. M. de
Chazé, debout, appuyé sur un vigoureux bâton de hêtre, dressant sa haute taille, offrant au vent du soir sa vaste poitrine dessinée par sa jaquette d'un velours sombre où le ruban de la Légion d'honneur mettait une flamme, ôtant de temps à autre son chapeau de feutre pour passer la main dans son épaisse chevelure, mordillant sa forte moustache^ M. de Ghazé se dit d'abord:
— Elle réussira, j'en suis sûr.
Et il se mit à réfléchir.
Deux minutes après il se dit :
— Si elle ne réussissait pas ?
Une vive contrariété parut sur son visage, et il se mit à réfléchir de nouveau, plus profondément. C'est au milieu de ces réflexions qu'il jeta tout à coup ce cri qui avait réveillé en sursaut le pays tout entier :
— Ohé ! Le gars Plumeau !
Plumeau était un enfant d'une quinzaine d'années, qui venait de se glisser dans un champ de pommes de terre appartenant au château, à trois cents mètres environ. Se croyant caché par les grands marronniers de l'avenue, il faisait indûment sa petite provision pour l'hiver ; mais M. de Chazé avait des yeux de lynx comme une voix de lion, et il aperçut le délinquant, ce qui amena l'explosion épouvantable que l'on vient d'entendre.
Le gars Plumeau, se faisant plus petit, dans l'espoir que le comte, placé à trois cents mètres, le perdrait de vue, s'en alla vers la forte haie qui sert de clôture au parc ; mais le comte déjoua la tactique.
— Arrête, mon gars !
Plumeau, déconcerté, resta immobile.
— Maintenant, avance à l'ordre.
Et, du geste, il fit signe au pauvre Plumeau de venir à lui.
Quand Plumeau fut à une centaine de pas du perron, la voix du comte retentit de nouveau et le cloua sur place :
— Ah ! ah 1 mon gars, c'est ainsi qu'on fait sa récolte chez les autres ! Qu'est-ce que' tu as' à répondre ? Rien. Tu as raison. C'est donc pour ta mère et pour ta sœur que tu fais la maraude ? Oui, n'est-ce pas ? *I1 fallait me demander ça, petit animal ! Va rempJir ton sac, et n'y reviens plus sans jDermission.
Le gars Plumeau ne se le fit pas dire deux fois ; il détala le long de l'avenue, alla remplir son sac et se dirigea vers le village avec le calme du devoir accompli.
Quant à M. de Chazé, il rentra dans ses réflexions, puis regarda sa montre en battant du pied les marches du perron :
— Aurait-il refusé ? C'est bien possible ; ils sont si vaniteux, ces Lizardière !... De père en fils... Ce n'est pas de ce que je les blâme, au fond... mais alors il faut être riche, que diable ! Pauvreté n'est pas vice, tout de même... S'il avait voulu, ce maudit Jean, je l'aurais pris avec moi en Algérie, il serait lieutenant dans mon régiment, aux chasseurs d'Afrique... Mais il ne voulait servir que le roi ! Je comprends son idée, mais je ne pouvais ^Das ramener le roi à moi tout seul... C'est si vrai que j'ai donné ma démission... et de colonel je suis devenu maire do village"... Drôle de régiment qu'un conseil municipal î Mais je le mène au pas, mon conseil... Le grand Pitois en sait quelque chose !
Et le comte se mit à rire bruyamment. Il venait de se rappeler un des souvenirs les plus agréables de son administration. Le grand Pi-
tois était un fermier de la commune, brave homme, mais entêté. De plus, il avait cinq pieds dix pouces. Le comte n'avait que cinq pieds neuf pouces, en mesurant bien. Cola le taquinait. Un iour, au conseil, le grand Pitois Ut résistance à propos de centimes additionnels. Depuis deux cents ans, jamais ni fermier m paysan n avait fait opposition à un Chazé Les centimes additionnels furent votés tout de même ; mais le comte avait mordu sa moustache en regardant Pitois d\m air sardonique.
Le lendemain, en rentrant de la chasse M. (Je Chazé rencontra Pitois qui revenait -Ui labour. C'était au coin du bois Camille.
- Grand Pitois, j'ai un mot à te dire.
C'est ben de l'honneur, monsieur le comte.
- Tu as fait de l'opposition, hier, au conseil.
- Dame, monsieur le comte, l'empereur nous avant octroyé le suffrage universel...
~ Je vais t'en donner, du suffrage universel. Ote ta veste, mon gars, comme je jette mon habit et réglons cette petite affaire. Si je suis ;a terre avant toi, je te pardonnerai ta sottise d'hier ; si c'est toi qui prends le premier la mesure de la fougère, tu t'engageras a ne jamais plus dire un mot au conseil.
~ Mais, monsieur le comte... ^ .
- Tu as donc crainte de mes deux poings, toi. un ancien artilleur... Tu es donc lâche, grand
Pitois ?
Les joues de Pitois pâlirent sous le hâle.
— Vous l'aurez voulu, monsieur le comte .
Ce fut une belle bataille ; Pitois était le plus solide, M. de Chassé le plus adroit. Au bout d un quart d'heure, Pitois, essoufflé, rendu ruiss^ lant de sueur, fut couché doucement par le comte sur la belle fougère verte et rouge.
— Là, mon grand gars ! Tu ne feras plus la mauvaise tête ?
— Je n'ai qu'une parole, monsieur le comte.
— Et moi, pour réparer tes forces, je t*enverrai quelques bouteilles de vieux Bourgueil.
Cette façon de comprendre le suffrage universel est heureusement passée de mode, même à Marcilly.
M. de Chazé n^en était pas moins adoré dans toute la commune ; il administrait en chef de famille, riant, plaisantant, familier, mais inspirant le respect, tutoyant tout le monde, excepté M. le curé, avec lequel du reste il avait de fréquentes querelles, comme il sied entre puissanc^.s amies.
Le souvenir de cette victoire sur le grand Pitois avait détourné un instant la pensée du comte ; mais elle revint bientôt à son point de départ.
— Ah ! çà, mais ils n'arrivent pas, et voilà une bonne heure que Christiane est partie... Ce diable de «Jean ! Il mériterait une leçon comme celle que j'ai donnée à Pitois !... Vous verrez qu'ils mettront deux heures en chemin !... Il me semble que j'entends le bruit de la voiture... Oui !... Mais Jean est-il avec Christiane ?... Ce pauvre Jean... il a été bien malheureux après tout... Madeleine ! Madeleine '
A la voix du comte, une fillette d'une dizaine d'années sortit du château et bondit lestement sur le perron. Elle avait les cheveux noirs de la comtesse et les yeux bleus du lïomte, l'air grave et mutin à la fois ; elle tenait dans ses bras une poupée colossale et semblait très fière de son fardeau.
Viens ici, Madeleine î Ecoute-moi bien. Ton cousin Jean, qui n'est pas venu à Marcilly de-
puis un siècle, va demeurer avec nous. Comprends ce que je vais te dire. Tu seras très bonne pour lui ; s'il est triste, tu le distrairas, en le câlinant ; tu ne lui diras jamais : Votre habit vous va mal ! comme tu Tas dit l'autre jour à M. Raoul Désormes. Avec M. Désormes, qui est riche, il n'y a que demi-mal, mais avec Jean, qui est pauvre, ce serait vilain. Comprends-tu ?
— Oui, mon père. Je lui dirai : Mon cousin Jean, votre habit vous va très bien !
— Non, il ne faut rien exagérer. Mais tu lui parleras très doucement, comme ta mère. Moi, ce sera le contraire. Si j'étais plus aimable pour lui que pour un autre, il verrait que je le ménage à cause de son malheur, et cela l'humilierait ; mais une femme et une enfant ont toujours le droit d'être charmantes. Voilà qui est entendu, n'est-ce pas, ma fille ?
— Oui, mon père.
M. de Chazé prit Madeleine dans ses bras. La voiture arrivait au grand trot, et en peu d'instants elle fut à la portée de la voix du comte :
— Eh ! te voilà donc, mon gars ! J'ai cru que la Victoria s'était brisée en route ! Est-ce que tu t'imagines que je suis l'ange de la patience ? Descends donc vite... Bon ! Est-ce que tu as besoin d'offrir ton bras à Christiane ? Tu as ap- IDris ces manières au Jockey-Club, n'est-ce pas ? Arrive ici. Maintenant, embrasse-moi, mauvaise tête !
Et il prit Jean dans ses l^ras, sans lâcher Madeleine pour cela.
— Embrasse aussi Madeleine.
Madeleine se laissa faire gravement puis, en riant et tirant avec ses petits doigts la moustache de Jean :
— Mon cousin^ vous avez de très jolies moustaches.
— Maintenant, mon gars, prends Madeleine par la main, et en route pour la salle à manger, car j'ai gagné un appétit de loup à vous attendis, ta cousine et toi.
Pendant que Jean marchait devant avec Madeleine, M. de Chazé prit la main de la comtesse et lui dit tout bas :
— Merci, Christiane !
Le dîner fut silencieux d'abord. Jean faisait tous les efforts possibles pour cacher sa tristesse, mais il restait grave ; Christiane était pensive quoique souriante, et Madeleine regardait à la dérobée son cousin. Quant à M. de Chazé, il était absorbé par une occupation des plus sérieuses. Eespectant les goûts de sa femme et de sa fille, il permettait qu'on apportât sur la table les légers potages à la mode, tapioca ou pâtes d'Ttalie, 7nais il avait l'habitude de leur donner une solidité inattendue en y ajoutant d'énormes tranches de pain de ferme, et il absorbait avec tranquillité cette montagne fumante.. Cette opération demandait bien dix minutes. Quand elle fut terminée, le comte s'arrêta et regardant Jean avec des yeux féroces :
— As-tu des nouvelle^ de ta sœur ?
— Oui. mon cousin : elle est toujours à l'hôpital militaire de Brest.
— C'est une sainte î cria le comte. Buvons à sa santé î Un peu de ce madère, monsieur le marquis...
Jean ne put s'empêcher de sourire.
— Mon cousin, dit Madeleine, qui cherchait depuis longtemps une occasion de parler, moi aussi je veux être sœur de charité.
— Et pourquoi, ma petite cousine ?
— Pour avoir une coiffe blanche avec deux ailes qui remuent au vent.
— Et pourquoi encore ?
• — Pour faire plaisir à mon cousin Jean.
Et quittant brusquement sa chaise, Madeleine courut à son cousin et se remit à lui tortiller les moustaches.
La glace était rompue. Le reste du repas fut très animé. Christiane amena la conversation sur la peinture, à propos de l'Exposition nouvelle qui avait lieu au Mans. Jean discuta les idées de sa cousine, mais il se fit battre. M. de Chazé, toujours très fier de l'intelligence supérieure de sa femme, n'y tint plus :
— Te voilà collé au mur, mon petit homme î Christiane est plus forte que toi.
— Oh ! en théorie peut-être, reprit la comtesse, mais Jean, quand il le voudra, sera un maître paysa<2:iste !
— Alors, mon petit Jean, tu vas me faire dans la salle d'armes quatre grands panneaux : une chasse au loup, une chasse au renard, une chasse au cerf, une chasse au sanglier. Je te donnerai des conseils !
— C'est entendu, mon cousin, répondit Jean, non sans un dernier effort sur lui-même.
— Cela me rappelle que ton grand-père, le marquis Contran, a eaoné sa vie pendant l'émiorration, à Nuremberg", en peignant des jouets d'enfants. Tous les Lizardières sont des artistes. A. la santé du marquis Contran !... Marquis Jean, un verre de vieux vin de Bordeaux... à la santé de ton aïeul ! ...
— J'espère, Léopold, que vous garderez quelques-uns des Lizardière pour boire demain à leur santé.
— Je comprends, Christiane ! Tu as peur pour
la tête de Jean. La jeunesse d'aujourd'hui n'a î^as la cervelle solide ; tu as raison. Eh bien, Jean, à demain la santé de ton bisaïeul et de ton trisaïeul !
Le dîner fini, on passa dans le salon. Le comte, toujours débordant de gaieté, commença par s'installer dans un large fauteuil.
— Ami Jean, voici l'heure où, semblable à un seigneur féodal, je me fais servir par ma femme et ma fille. Il me manquait un page. Ce sera toi ! Christiane, daignez servir son café à votre seigneur et maître ; Madeleine, tu auras Thonneur de m' offrir du sucre. Maintenant, le cognac du moyen âge !
Quand Je comte eut dégusté la brûlante liqueur et un verre de fine Champagne, il se tourna du côté de Jean :
— A ton tour, beau page. Va chercher ce tabouret et place-le sous mes pieds ; sois fier, jeune féal, et compte sur une juste récompense : je te servirai le jour de tes noces !
M. de Chazé ne manquait jamais une occasion de placer cette dernière plaisanterie, et il la plaçait quelquefois d'une façon très piquante. Quand il eut étendu ses jambes guêtrées siu' le tabouret apporté par Jean, le comte s'arrangea commodément pour faire son petit somme habituel.
— Christiane et Madeleine, mettez-vous au piano. Cela berce. Dans une demi-heure vous me réveillerez, et nous irons conduire M. le marquis de Lizardière dans son castel.
Christiane et Madeleine ee mirent au piano. Mais l'enfant était réfractaire à la musiqvie, et la leçon n'alla pas sans trouble et sans larmes. Mlle Madeleine finit même par refuser obstiné-
ment de recommencer une certaine mesure, et Jean trouva bon d'intervenir.
— Petite cousine, si tu recommences comme le veut ta mère, si tu es bien sage, je ferai ton portrait et celui de ta grande poupée.
— Bien sûr ? bien sûr ? Alors, maman, Je vais être bien sage.
Christiane remercia Jean du regard et lui dit en souriant :
— J'ai eu de la peine aujourd'hui, avec mes deux enfants, mais puisqu'ils se corrigent l'un l'autre, tout ira mieux.
Madeleine finit par enlever la mesure fatale, et la leçon continua sans encombre, la comtesse solfiant à demi-voix, et passant quelquefois la main dans les longs cheveux noirs de sa fille ou s'arrêtant pour la baiser au front. Jean regardait la mère et la fille, qui le regardaient à leur tour amicalement et quelquefois lui montraient avec un sourire la belle tête de M. de Chazé endormi dans son grand fauteuil ; et Jean, sans y songer, sans même se rendre compte de ses impressions, sentait descendre en lui quelque chose d'ineffable : la joie d'aimer ceux qui nous aiment.
— En route, mauvaise troupe ! C'est comme cela que l'on me laisse dormir ! Allons, allons, Jean ! Nous accompagnerez-vous jusqu'au Petit Château, Christiane ?
— Oui, mon ami, et Madeleine sera du voyage. Je veux voir si les domestiques ont bien suivi nos ordres et si rien manque dans le nouveau palais de Jean.
Tous les quatre descendirent et s'arrêtèrent un moment sur le perron. La nuit était admirable, la lune nageait dans le ciel presque bleu encore. A gauche, un champ immense sur lequel s'allon-
geaient les grands arbres de la garenne ; à droite^ un bois d'acacias, d'érables, de peupliers, dont on voyait la cime se balancer doucement ; en face, la vaste prairie argentée et s' étendant jusqu'au village. Un peu en avant du villag^e, le Petit Château dont les deux tourelles aiguës, piquaient de leur flèche noire la clarté sereine de la nuit.
Le comte prit Jean par le bras et marcha devant lui ; derrière eux on entendait les petits pas de ATadeleine qui se hâtait, avec sa mère pour les suivre. Quelques minutes après, on était a,u Petit Châtea.u.
Le Petit Château n'est pas si petit. Un corps de logis flanqué de deux tourelles du quinzième siècle, une assez vaste pièce et une plus petite au rez-de-chaussée, deux chambres au premier étage. C'est tout, mais, avec quelques changements, on trouverait là de quoi loger une famille.
Devant la porte, sur un banc adossé à l'une des tourelles, Pieyrard attendait, ayant à ses pieds Clodion le Chevelu et la chèvre de la Lizardière.
Clodion bondit de plaisir en reconnaissant son maître, la chèvre elle-même jeta un petit bêlement joyeux, et Pieyrard s'empressa d'ouvrir la porte vers laquelle se dirigea tout de suite la comtesse. D'un rapide coup d'oeil, à la lueur d'une lampe posé'e sur le dressoir, elle vit que tout était bien dans le salon du rez-de-chaussée. Une petite bibliothèque, quelques armes en trophée, des meubles simples mais confortables, et partout un soin d'ordre et de propreté qui fit sourire Christiane en songeant à la Lizardière. Peut-être Jean songea aussi à la Lizardière, car il rougit, mais ne sourit pas. Christiane voulut
également, avec le comte et Jean, visiter le premier étage, tandis que Madeleine, restée en ba^. faisait plus ample connaissance avec la chèvre ot -Clodion.
La comtesse fut satisfaite. Rien ne manquait non plus dans la chambre de Jean. C'était nn vrai nid de poète et d'artiste. Quant au comte, l'aspect de cette chambre le rendit rêveur un instant ; tout à coup il se mit bruyamment à rire, et prenant Christiane d'une main, Jean de l'autre :
— Jean, mon ami, ton domicile est bien près du village... Songe que je suis le maire et le défenseur naturel de toutes mes administrées... Respect au sexe faible !... Je plaisante, mon garçon ; nous savons que tu es un moine !
Et le comte se mit à rire plus bruyamment encore ; mais Christiane, voyant l'embarras de Jean, et rougissant eHe-mrir">. K^-arda le comto d'un air fort sérieux et lui dit avec une i-orte de sévérité :
— Vous n'êtes pas convenable, Léopold ! Et elle redescendit.
Jean les accompagna jusqu'à la porte de sa nouvelle demeure, et, au moment de les quitter, très ému au fond de l'âme, il ne trouva que cette phrase :
— Vous êtes bons pour moi !
A ces mots, le comte poussa un rugissement.
— Bons pour toi ? Ah ! mais non, par exemple !
Tu ne le mérites guère, paresseux ! Je tiens aux panneaux de la grande salle, voilà tout. Un peintre, mauvais ou non, me les ferait paj^er fort cher. Avec toi, je ne me gênerai pas, je te prie de le croire : tu n'auras que le prix de ton travail, et tout au plus encore ! Et à ce propos, je pense
bien que tu ne vas pas lanterner et prendre tes aises... Ah ! mais non ! Dès demain matin, à r ouvrage, mon petit homme ! Ou bien je mo fâche ? Et tu verras ce que c'est ! Maintenant embrasse Madeleine et va dormir !
Et, serrant la main du jeune homme à îa briser, le comte, suivi de Madeleine et de Christiane, prit le chemin du grand château qui dressait la masse de sa façade blanche et de son toit sombre dans F azur immense.
Quant à Jean, malgré toutes les émotions de la journée, il s'endormit d'un c-ommeil plus paisible que la veille.
LES ELEGANCES DE M. DE CHAZE
Le lendemain matin, avant huit heures, Jean était déjà au travail dans la grande salle du château.
11 avait réfléchi longuement pendant celte nuit paisible, dans les intervalles du sommeil. La générosité de son cousin et de sa cousine lai apparaissait dans toute sa noblesse, voilée sous les gronderies amicales de Tune et bruyantes de Tautre. L'idée de regagner par son labeur le domaine de ses pères ne lui apparaissait plus comme une déchéance, mais comme un devoir. Il pensait avec terreur que si M. de Chazé n'avait pas eu ridée d'acheter la Lizardière, elle eiit été vendue à la bande noire, le vieux château tout à fait démoli et la terre dépecée et partagée entre les paysans du voisinage. Tandis que dans peu de temps, grâce à son cousin, il pourrait y entrer moins pauvre et moins inquiet de l'avenir.
C'est pour cela, et aussi pour mériter l'affection qu'on lui témoignait, qu'il eut hâte de se mettre à la tâche.
11 avait trouvé toutes préparées les choses nécessaires : toiles, boîtes à couleur, chevalets, châssis, et il n'eut qu'à se mettre au {.ravail. Après les premières hésitations, il y prit goût, et l'esquisse d'une chasse au sanglier fut bientôt menée à bon point.
Absorbé dans cette première lutt4e de l'artiste
avec sa pensée, Jean ne s'aperçut pas qu'il r.'était plus seul ; il ne se retourna donc ((u'en entendant ces mots prononcés derrière lui, d'une voix douce et grave :
~ C'est bien, mon cousin Jean ; je sui^: contente de vous.
C'était Christiane, accompagnée le Madeleine, ^qui décidément prenait son cousin en grande affection, car elle courut à lui en sautillant et lui grinipa sur les genoux, pour arriver jusqu'aux moustaches qu'elle avait le dessein de tirer tout à son aise, comme la veille.
— Maintenant, allons déjeuner, Jean : mais vous n'aurez pas votre cousin pour vou> faire querelle : il est à la chasse dans les bois du Mesnil et ne rentrera guère que pour l'heure du dîner. Allons, donnez-moi votre bras, rival heureux des Snyders et des Hobbéma.
Après le déjeuner, qui fut rapide, Christiane fit un signe à Madeleine. La fillette comprit sans doute, car elle sortit et revint bientôt, tenant à la main un mignon porte-cigarettes, brodé au chiffre de Jean.
— C'est un travail de ma fille, dit la comtesse, sa première broderie un peu sérieuse ; elle vous est' dédiée avec les cigarettes qui l'accompagnent. Les peintres aiment à fumer, je crois ; cela neutralise l'odeur des couleurs et de l'huile. Je vous permets cette distraction, mais dans la grande salle seulement- Pendant ce temps-là, j'ii^i avec ma fille rendre visite à quelques-uns de mes pauvres. Au revoir !
Un bruit de pas et de voix le fit tressaillir au milieu de sa rêverie laborieuse, il se retourna vers la porte qui venait de s'ouvrir et pâlit légèrement. Il avait reconnu toute la famille Désormes, conduite par le comte et la comtesse.
— Pardon, mon cher cousin, dit vivement la comtesse en s'avançant, j'avais oublié de vous dire que nous avions à dîner aujourd'hui M. Désormes avec son fils et Mlle Raymonde. M. Frédéric Le^Ta^d nous a fait le plaisir de se joindre à eux. ^
— Monsieur Désormes, dit à son tour le comte, permettez-moi de vous présenter mon jeune cousin, M. le marquis de la Lizardière.
Nous avons déjà eu le plaisir de rencontrer M. le marquis, répondit M. Désormes en tendant la main à Jean, très surpris et qui resta silencieux.
— Mon cousin me rend un véritable service ; il a consenti, sur nos instantes prières, à peindre quatre ou cinq panneaux dans cette salle abandonnée depuis la Révolution, et j'ai voulu vous le présenter au moment même où il nous témoigne, à sa cousine et à moi, ce gracieux dévouement.
Jean se 5icntit profondément ému devant la délicatesse de cette explication. Du reste, le comte de Chazé ne ressemljlait pas le moins du monde ^au gentilhomme campagnard et militante que nous avons vu hier.
Habillé à la dernière mode, cravaté de blanc, droit dans son frac noir, chaussé de fins escarpins, rasé de frais, frisé même légèrement, naturel dans son élégance, distingué sans le moindre effort, il avait tout à fait grand air.
Le repas fut très cérémonieux d'abord. Los deux familles ne se connaissaient que depuis fort peu de tem]:)s ; M. et Mme de Chazé avaient dîné, la semaine précédente, aux Bruyères, chez M. Désormes, et ils lui rendaient aujourd'hui cette première politesse de l)on voisinage. Voilà tout.
Les convives étaient donc un peu gênés, s 'observant l'un l'autre, et craignant de trop s'enga-
ger. La glace fut donc lente à se rompre ; mais à propos du cours des céréales, la conversation tourna vers l'agriculture.
M. Désormes était un agronome très distingué, il avait eu des médailles d'honneur à tous les concours régionaux, et sa ferme modèle des Bruyères était déjà célèbre par les innovations qu'il y avait introduites. M. de Chazé, lui, n'était pas un novateur ; la machine à battre ne l'avait pas encore séduit, et la charrue à vapeur n'avait pu le détourner de la bonne charrue gauloise. On discuta sur ce grave sujet avec compétence, et, grâce à des concessions réciproques, la bonne harmonie ne fut point trou^blée. On sentait, du reste, que ces deux hommes s'estimaient mutuellement, et que le temps seul leur avait manqué pour être déjà deux amis.
De son côté, la comtesse cherchait à ne pas condamner son voisin, M. .Frédéric Legrand, aux supplices d'un trop long silence. Elle savait qu'il avait beaucoup voyagé, qu'il avait publié les relations de quelques-unes de ses courses à l'étranger comme en France, et elle l'interrogea discrètement ; il répondit en homme très instruit et très lettré, de façon à intéresser la comtesse.
Le petit Eaoul et la petite Madeleine n'avaient pas tardé non plus à s'entendre. Raoul venait d'être reçu bachelier, et il raconta ses émotions de l'examen à Madeleine qui, en revanche, lui débita l'histoire de toutes ses poupées, depuis Mlle Toinette jusqu'à lady Arabella.
Entre Jean et Mlle Raymonde, placée à sa gauche, l'entente cordiale fut plus longue à établir. L'autre voisin de Raymonde, M. de Chazé, après quelques propos gracieux, ne trouva sans doute plus rien à lui dire, et il se livra tout en-
tier à sa controverse agricole avec M. Désormes. Jean, malgré les tortures auxquelles il soumit son imagination, chercha vainement un prétexte à rompre un silence qui lui semblait presque impoli de sa part et embarrassant pour elle. •
Mlle Raymonde était-elle embarrassée par le mutisme de ses deux voisins ? Il n'y paraissait guère en tout cas. Elle était merveilleusement belle en ce moment.
L'air un peu hautain, que lui donnait la veille son habit d'amazone, s'était transformé en une gravité tranquille ; vêtue d'une robe blanche à peine échancrée au corsage et relevée de quelques rubans bleus, une rose-thé se fondant avec l'or fauve de 5>a 'îhevelure, l'ombre de ses longs cils adoucissant l'incarnat de ses joues, elle portait la tête un peu renversée en arrière, comme une reine qui regarde de loin et de haut la foule.
Tout à coup, mais lentement, sans déranger la ligne harmonieuse de sa taille, elle se tourna du côté de Jean.
— Monsieur de Lizardière, j'ai grande envie de vous demander des nouvelles de Clodion le chevelu. Tl m'intéresse, quoique je ne sois guère dans ses bonnes grâces, je le crains et je vous l'ai dit déjà.
— Mademoiselle, je lui ai fait les plus vifs reproches, et il en a ressenti des remords cuisants.
— Je ne crois ni aux reproches que vous lui avez pu faire, ni aux remords qu'il a pu ressentir. Vous l'aimez trop pour cela, ce me semble : et je gagerais qu'il aura place dans cette belle esquisse de chasse au sanglier qui est là-haut.
— Ceci, mademoiselle, ressemble un peu à une flatterie.
— Je ne flatte jamais personne, monsieur de Lizardière ; ni vous non plus, je crois ?
— En vous, mademoiselle, c'est une qualité sans doute ; moi j'ai eu le tort d'en faire un défaut.
— Les défauts s'atténuent avec le temps, et quelquefois aussi les qualités. Mais, sans flatterie, j'ai remarqué déjà dans cette esquisse beaucoup de relief et de largeur.
Jean s'inclina, non sans une certaine satisfaction, mais avec une sorte de réserve froide que le voisinage de îtOle Désormes lui inspirait invinciblement. Cependant la conversation continua et devint même assez animée. Eaymonde, dont l'éducation avait été brillante, parlait des choses de Tart avec modestie, mais avec une grande sûreté de goût et une véritable abondance de souvenirs.
Jean se laissa bientôt aller à répondre moins froidement ; l'artiste qui dormait en lui se réveilla, et il étonna sa voisine, comme elle l'avait étonné, i^ar l'originalité de son esprit et de ses connaissances.
Ce colloque assez animé attira l'attention de M. Frédéric Legrand. Il regarda Jean et mademoiselle Eaymonde et fronça légèrement les ^^ourcils. Pourquoi ? Nous n'en savons rien, et Jean, pas plus que Eaymonde, ne s'en aperçut.
Jean et Mlle Eaymonde causaient donc presque affectueusement, mais elle fit une maladresse.
Au milieu d'une phrase, elle crut habile de glisser un mot dont l'effet, tout au contraire, fut désastreux.
— Voici ce que je ferais, çîi vous me cédiez la Lizardière...
— Moins que jamais, mademoiselle, répartit Jean avec une vivacité des plus grandes.
Le silence recommença, cette fois plus pénible. Jean songeait peut-être, et non sans amertume, que c'était là le but des i^ctites flatteries dont il avait été l'objet ; quant à Eaymonde, reconnaissant tout bas sa maladresse, elle se sentait confuse d'elle-même et irritée contre lui. Cependant, si Jean eût été moins préoccupé, il aurait pu entendre sa belle voisine murmurer entre ses lèvres :
— Alors... tout est bien !
La situation devenait de plus en plus difficile pour Jean et pour Raymonde. Heureusement lo dîner finissait ; on quitta la table, et Jean dut offrir son bras à Mlle Raymonde pour la conduire au salon ; mais ils ne s'adressèrent plus un mot et restèrent même éloignés l'un de l'autre jusqu'au moment du départ. M. Désormes demanda la permission, la course étant longue do Marcilly aux Bruyères, de quitter ses hôtes d'assez bonne heure. On se sépara donc, comme on s'était réuni, avec cordialité, mais d'un air cérémonieux encore.
Quand M. de Chazé fut seul avec les siens, il fit un bond ])rodigicux sur lui-même, étira ses bras, et poussa un large soupir de ces mots lancés d'une voix tonnante :
— Ils sont parfaits, parfaits, mais j'ai besoin de crier !
Après cet élan sauvage, M. de Chazé se calma: ce calme ne fut pas long : une pensée venait do lui traverser l'esprit.
— Et le voyage à Baugé que j'oubliais ! C'est demain la vente de la Lizardière ; François, l'huissier de Noyant, un brave homme, m'a envoyé un express pour me l'apprendre ! Naturel-
lement, mon cousin, j'irai seul ; ta présence ne serait pas convenable. Du reste, simple formalité. Personne ne donnerait dix mille francs de la Lizardière, et j'irais, dans tous les cas, jusqu'à quinze mille.
— Pourvu que les Désormes, qui ont envie de la Lizardière, je le sais, ne vous fassent pas concurrence !
— M. Désormes ne me jouerait pas ce mauvais tour, sois-en sûr.
— Quoi qu'il en soit, mon cher cousin, je vous remercie de tout cœur^
— Je me moque bien de tes remercîments ! Tu ne vois donc pas que je peux arriver trop tard ; il y a dix grandes lieues d'ici à Baugé ! Et la vente est pour midi.
— Mais, mon ami, fit Christiane doucement, en partant à sept heures...
— Eh bien, oiii, j'arriverai à dix. Mais je veux déjeuner à mon aise en arrivant ! Et puis, si l'essieu de la voiture se casse, si le cheval s'abat, s'il me jette dans un fossé... Vous ne pensez jamais à l'ien, Christiane ! C'est moi qui ne vais pas dormir cette nuit ! C/est égal ! voilà un cousin qui m'en donne, de la peine î... Embrassemoi tout de même, mon garçon, et fais comme moi.. Va dormir, si tu petix !
Quant à lui, le comte profita de Toccasion pour passer une nuit blanche et pour réveiller avant l'aube fermiers, domestiques, piqueurs et chiens. Quand il était agité, tout le monde devait l'être.