‹ La lizardièreChapitre 5 sur 17 · UNE SINGULIERE ADJUDICATION · texte numérisé non relu

UNE SINGULIERE ADJUDICATION

Dans raprès-midi du lendemain, Christiane s'aperçut que Jean était triste et moins actif au travail que les jours précédents ; la vente et l'adjudication de la Lizardière le préoccupaient naturellement. M. de Chazé n'étant plus là pour égayer son jeune cousin par ses boutades bruyantes et affectueuses, Christiane pensa que c'était à elle de distraire et de consojer cette tristesse muette.

Elle était de ces femmes si profondément bonnes que le spectacle du chairrin d'autrui les désespère comme un malheur personnel ; mais, empruntant un peu le procédé de son mari, elle mettait dans ses consolations une petite dose d'ironie et de malice.

Depuis un moment elle suivait les faits et gestes de son cousin terminant l'esquisse de la fameuse chasse au sanglier.

— Je ne suis pas contente de mon peintre aujourd'hui, mon cousin. Je vois là un certain chêne qui a l'air tout fâché de ne pas être un orme ! Vuysdaël n'est pas en verve. Laissez là vos crayons et vos pinceaux et venez avec moi et Madeleine faire une bonne course là-haut dans les Landes ; nous trouverons en rout« de. vrais chênes qui vous inspireront mieux pour demain.

— Vous avez raison, ma cousine ; je ne fais rien qui vaille ; allons voir les vrais chênes.

Ils partirent, tantôt suivis, tantôt précédés de Madeleine, ralentissant; ou hâtant leur marche selon les caprices de Tenfant.

A un détour du petit chemin qu'ils avaient pris, dans une sorte de carrefour verdoyant, s'élevait un chêne colossal, deux fois centenaire au moins.

— Tenez, Jean, voilà un vrai chêne. Regardez bien. C'est un aristocrate et un lutteur. En sa qualité d'aristocrate, il est peu commode à ses voisins, et la preuve c'est qu'il n'en a plus : il a tué une douzaine de hêtres ou de châtaigniers qui lui déplaisaient dans ses entours ; il fait même beaucoup de tort au champ de blé d'à côté, où il pousse des racines énormes qui crèvent la terre et en sortent comme des boas monstrueux. Je le blâme d'être aristocrate à ce point, mais je l'admire et je lui pardonne parce qu'il est un lutteur. Il a eu dix de ses branches brisées par le vent, dix autres frappées par la foudre et restées toutes noires, mais il s'est défendu, comme les forts, en montant et en s'élargissant ; il a remplacé chaque branche morte par des branches plus vivaces et qui ajoutent leur jeunesse à sa vieillesse vénérable... car il est vénérable, ce que vous ne serez jamais, mon cousin,- si vous continuez à être un aristocrate comme lui, sans être comme lui un lutteur !

Christiane disait cela sans aucune solennité, avec un demi-sourire, mais d'un ton qui avait quelque chose d'imposant dans sa familiarité gracieuse.

— Et pourquoi, ma cousine, suis-je un aristocrate et ne suis-je pas un lutteur ?

— Vous êtes aristocrate évidemment, parce que vous tenez au sol, au passé à vos souvenirs ; vous n'êtes pas un lutteur, parce que vous ne

faites rien pour les défendre, parce que vous ne réparez pas vos brèches, parce que vous pleurez sur les branches mortes au lieu d'en produire de nouvelles. Voilà pourquoi le chêne, que vous commencez à peindre dans cette chasse, ne me plaît pas encore.

— Mais enfin, ma cousine, depuis deux jours je vous obéis, je travaille, je deviens un lutteur moi aussi !

— Oui, et je vous en sais gré ; je vous trouverai même vénérable si cela dure. Vénérable, on peut Têtre à vingt-cinq ans comme à soixante, car l'estime que Ton inspire tient à la peine que Ton a. Et voilà mon sermon fini, mon cher enfant.

En ce- moment, Madeleine, qui avait pris la main de Jean, leva vers lui sa petite tête et lui dit avec une sorte d'air mystérieux :

— Pourquoi donc, mon cousin, hier, à la fin, avec vous fail les gros yeux à Mlle Raymonde ?

Jean rougit un peu et ne répondit pas, mais Christiane reprit :

— Oh ! les enfants terribles ! J'ai remarqué cela aussi, d'autres ont pu le remarquer comme moi. Q.u'avez-vous contre Mlle Désormes ?

— Rien, ma cousine, presque rien, du moins ; seulement, elle m'a demandé de lui vendre la Lizardière, j'ai refusé;; elle a insisté plus que de raison, et cela m'a déplu. Je lui ai laissa voir.

— Son crime n'était pas crrand, mon cousin.

— Sans doute, mais il y a en elle je ne sais (juoi qui m'irrite. Je me sens quelquefois près de la détester.

— Mon ami, vous auriez tort. Mlle Désormes est peut-être un peu solennelle ; mais je la crois bonne ; oui, elle a l'œil bon. Et puis, croyez-moi.

mon enfant, un jeune homme ne déteste jamais une belle jeune fille.

Christiane ajouta plus bas :

— Et elle est très belle cette blonde !

Comme la femme se retrouve toujours, la brune Christiane avait une façon particulière de dire : '" cette blonde ! '"

Pourquoi ? Elle avait peut-être souffert à cause de quelque blonde, dans .^a vie.

Comme le soleil baissait, empourprant encore à l'horizon les vastes bruyères et la cime des hautes futaies, nos trois promeneurs reprirent la route du château.

Au milieu de la grande allée de la garenne, ils rencontrèrent M. de Chazé qui, contre son habitude, ne s'annonça point par le tonnerre de sa voix ; tout au contraire, il s'approcha gravement de Jean,na jusqu'à terre en lui disant du ton le plus respectueux :

— Salut, baron Sina ! Salut, baron de Eothschild !

— Que veut dire ceci, Léopold ?

— Ce que cela signifie ? Ecoutez et admirez la Providence ! J'arrive donc ce matin à Baugé, dix heures sonnant. Je déjeune sans trop de hâte, à l'hôtel du Couesnon. Bonnes carpes de la Loire et bon vin de Saumur. Cela fait, je me dirige vers le tribunal où l'on allait vendre la Lizardière, devant le juge des saisies.

L'opération commence. La mise à prix était minime, vu le chiffre minime de la dette. Je reconnais M. Dubois, notaire de Château-la- Vallière. Il met une enchère. J'en mets une autre, il continue, je continue ; il s'obstine, et de trois cents francs, nous arrivons à quinze mille, chiffre que je m'étais fixé. M. Dubois met seize mille. Je ne réfléchis pas : Je dis dix-sept. Il reprend :

dix-huit ! Le gaillard s^écrie dix-neuf. Je me lance de nouveau : vingt mille ! Ce diable de notaire ne se déferre pas : vingt-un mille ! J avais réfléchi, me demandant où je prendrais une plus forte somme, et je m'arrête. J'étais désole a cause de Jean, qui tient à la Lizardière, et je me dis : c'est le client de Dubois qui l'emportera, bien sûr. — Vingt-un mille francs, dit le juge ; est-ce entendu ? Y a-t-il une surenchère ? Vingtdeux mille ! répond une voix dans l'auditoire.

Tous les assistants se retournent et un homme so lève au fond du prétoire. H n'y avait pas a s'y tromper, c'était un Anglais. D'abord son accent le disait assez, et puis son costume annonçait un ecclésiastique, ce qu'on appelle en Angle-

terre

- ijn clergyman, dit rapidement Christiane.

Et après, mon ami ? ,

— Après... c'est ici que le drame arrive. Kevenu de sa surprise, le notaire Château-la-Valliero accentue de nouveau : vingt-trois mille . - Vingt-quatre ! reprend le clergyman. -- Vingtcinq î - Vingt-six ! - Et alors tous les deux, d'un ton rapide et sec, se mirent à défiler leur arithmétique, M. Dubois plus ardent, le clergyman plus calme, mais décidé. Quand les enchères eurent atteint cinquante mille, le juge arrêta du geste les deux combattants, et s'adressant a l'Anglais : — Pardon, monsieur, avant d aller plus loin, nous désirerions connaître votre nom et votre profession. - Oh ! yes ! je suis M ^\illiam Smith, clergyman et précepteur des enfants de lady Yeed, actuellement domiciliée à Tours, hôtel de V Univers. - C'est bien, monsieur, continuons. - Cinquante-deux î - Soixante . - Bref, on arriva rapidement à cent mille. La le clergyman s'arrêta tout à coup et s'assit.

-— Cent un mille ! cria M. Dubois. — Le clergyman, impassible dans sa défaite, ne releva pas le gant, et après un silence: Adjugé, la Lizardière à cent un mille francs î dit le juge. Et voilà, mon cher cousin, comment tu es devenu riche en cinq minutes.

— Eh î que m'importe ? La Lizardière est perdue pour moi.

— Mais c'est un miracle, cela, fit Christiane.

— Vous pourriez même dire un mystère, ajouta Jean devenu tout rêveur.

— Pas du tout, mon garçon ; voici, du moins, la clef du m\ stère. Les enchères terminées, j'ai naturellement demandé à Me Dubois quel était le nom de l'acquéreur, il m'a répondu sans hésitation : Mlle Raymonde Désormes.

— Ah ! c'est elle ! s'écria Jean, devenu plus pâle et frémissant ; c'est elle ! je vous l'avais bien dit î Je suis vaincu, et par elle !

— Oui, il paraît que Mlle Raymonde avait donné des instructions pour acquérir la Lizardière à tout prix. Peut-être espérait-elle l'avoir à meilleur compte, mais lady Reed, de son côté, avait envie du vieux manoir, et c'est Jean qui profite de cette bataille entre la France et l'Angleterre. Eh bien, Jean, qu'as-tu donc ? Je n'ai jamais vu an homme faire si grise mine à la bonne fortune.

— Vous sav'ez, mon cousin, que je tenais à cette terre de famille comme à ma vie. Entre vos mains, vous me l'avez dit, c'eût été un dépôt ; entre les mains d'un autre, entre les mains de Mlle Désormes, c'est une vente sérieuse et définitive ; je n'ai plus rien à espérer.

— C'est possible, mais avec cent mille francs tu achèteras une autre terre ; tu y bâtiras un château que tu appelleras la Lizardière, si tu y tiens...

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