‹ La Lizardière [microforme]Chapitre 10 sur 40 · UN BON HUISSIER · texte numérisé non relu

UN BON HUISSIER

Quand il se réveilla, et même assez tard dans la ma‘inée, le marquis entendit dans la cour une voix qui ne lui était pas familière. Il se hâta da descendre et aperçut un jeune homme qui causait avec Pieyrard. Ce jeune homme alla vers lui, en s’inclinant profondément.

— Vous ne me reconnaissez pas, monsieur le

marquis. Je suis François Deschamel, huissier à Noyant. J’ai prié Pieyrard de vous laisser dormir, on se réveille toujours trop tôt pour apprendre certaines choses. Mais d’abord, dans l'espoir de vous donner confiance, je vous dirai qui je suis. Je suis le fils d’une vachère de la ferme Ducoudray. J'avais huit ans lorsqu'elle mourut. Quant à mon père...

François n’acheva la phrase que par un geste de douleur et presque de honte.

— Bref, monsieur le marquis, tout le monde se gaussait de moi, et les autres enfants me battaient. Feu Mme la marquise, votre mère, me prit seule n pitié, c’est elle qui me plaça dans une école, ct puis chez M. le curé de Braye qui m'apprit un peu de latin : de façon que j'étais assez instruit pour mon âge et pour ma condition. Un jour, je vis, dans le village, une chose terrible : c'étaient des paysans qu’on expropri-

ET pa

ait parce qu'ils ne pouvaient payer quelques dettes. :

L'huissier les traitait si brutalement que je l'aurais battu, mais je n'étais pas assez fort. Cela me resta dans la mémoire, et, quand je fus grand et cepable de choisir un état, je me dis : Je serai huissier, Pourquoi ? Pour faire le contraire de ce que j'ai vu faire à l’autre. Quand j'eus vingt ans, j'allai à Tours étudier pour cela ;et,ilyaun an, j'ai acheté à Noyant une charge d’huissier. Si je ne fais «tout le bien qu'il faudrait, j'empêche toujours un peu le mal. J'obtiens du temps pour les malheureux qu'on me force de poursuivre, je fais honte aux riches qui se montrent, impitoyables ; quand l’expropriation ne peut être évitée, je ferme les yeux sur bien des choses, et si un pauvre diable que l’on chasse de chez lui emporte quelque sac de blé ou quelques bouteilles de cidre, j'ai les jambes trop courtes pour courir après.

— Vous êtes un brave homme, monsieur Fran- Gois, et s’il y avait beaucoup d’huissiers de votre espèce...

— Hélas ! monsieur le marquis. ll y a un créancier que je ne peux ni tromper ni attendrir, et voilà pourquoi je suis ici.

— Je devine : je n’ai pas encore payé mes «contributions.

— Non, et vous avez déjà recu deux sommations. La troisième emporte saisie immobilière et mobilière.

— Et cette troisième sommation ?.…

— Le percepteur de Noyant m’a requis de vous l'apporter. la voiei.

— Î m'est impossible de payer, monsieur Francois.

— Je m'en doutais bien. Aussi ai-je supplié M.

EN

le percepteur de vous donner du temps ; ce n’est point un méchant homme, et il y aurait consenti encore, mais il est pressé lui-même par le receveur particulier de l'arrondissement, qui est pressé de la même façon par le receveur général, Bref, il n’y a plus de délais à espérer, Le fisc est un engrenage qui broie tout ce qu’il atteint.

— Alors, monsieur François, qu'arrivera-t-il ?

— Hélas ! monsieur le marquis, la Lizardière sera vendue, par autorité de justice, devant le tribunal des saisies, à Baugé, chef-lieu de l’arrondissement,.

— Avant qu’on ne la vende, j'y aurai mis le feu, s’écria le marquis, reprenant son air farouche ; je me le suis promis, je le ferai.

— Vous ne le pouvez pas : la Lizardière est le gage du fisc; vous seriez traduit, pour crime d'incendie, en cour d'assises. D'ailleurs, l'Etat est un créancier comme un autre, et la dette contractée envers lui est sacrée comme toute autre,

— C'est vrai, murmura Jean en baissant la tête. Je suis vaincu.

— Pas encore, monsieur le marquis, il y a un moyen.

— Et lequel, François ?

François ne répondit pas de suite : un grand embarras se peignait sur son visage ; enfin il «e décida :

— Monsieur le marquis, je viens, non point vous rendre, mais vous demander un service. Je connais, à Noyant, une honnôûte fille, nommée Madeleine, élevée à l’hospice et couturière de son état. Je me propose de l’épouser quand je serai un peu plus riche. J’amasse donc quelque argent pour cela : mais j'ai une crainte... vous savez : les jeunes gens ! J’ai peur de faire quelars srttise et de dissiper mon épargne. Otez-moi c::.e

pbm

Page 1