DE
gares ! Mais si vous voulez, j'irai devant la porte fumer un peu de ce caporal dans cette pipe neuve.
— Pas devant la porte, Pieyrard... là près do moi et pas dans cette pipe neuve, ce n’est pas bon. Attends un peu.
Le jeune marquis sc leva. Il y avait près de , son lit une espèce de trophée, des pistolets d’arçon, des sabres, deux épées, une croix de Saint- Louis, une croix d'honneur et une grande pipe de porcelaine suspendue à la dragonne d’un sabre. Jean détacha la pipe et revint vers Pievrard.
— Tiens, lui dit-il, en voici une meilleure.
— Celle de feu M. le marquis ?
— Oui, je te la donne.
Pieyrard prit la pipe, sans rien trouver à répondre, ct se mit à la bourrer lentement.
Cependant Clodion, qui avait, jusque-là, digéré sa part de lapin en un profond silence, se mit à pousser 1n gémissement sourd en tournant la tête vers la cheminée sans feu.
— Clodion à froid, s'écria Jean ; faisons des folies ce soir, va chercher une nourrée.
Quelques instants après un bon feu flambait «ans l’âtre immense. Jean s’assit d’un côté, sur un des grands fauteuils de chêne, fit signe à Pievrard de s’asseoir sur l’autre, et Clodion, entre le maître et le serviteur, allongea son corps maigre et sa forte tête vers le rayonnement de l’âtre. La fumée du cigare de Jean et de la pipe de Pieyrard montait de chacue côté de la vaste cheminée blanche, rougie par ia flamme, et ces deux fumées allaient se réunir en un seul nuage devant les armoiries des Lizardière.
Tout en fumant à larges bouffées, Picyrard semblait absorbé dans ses souvenirs, et comme se parlant à lui-même :
} j | fl
— J'ai vu feu M. le marquis pleurer on fumant cette pipe. J'étais son brosseur d'ordonnance, car il Stait capitaine dans l’escadron qui accompagnait le roi Charles X à Cherbourg. Quand le vaisseau qui emportait le roi en exil disparut, je vis M. le marquis pâlir en mordant sa moustache, puis il tira son épée, en brisa la lame qu’il jeta au loin dans la mer ; On aurait dit qu’il était cloué à la terre, mais par un grand effort il fit quelques pas, s’assit sur une pierre de la jetée, tira brusquement sa pipe de son havresac, se mit à fumer en regardant les vagues, et deux grosses larmes tombèrent de ses yeux.
Pieyrard se leva, sa pipe étant éteinte comme le cigar de Jean. Le jcune homme lui tendit une dernière fois la main, puis il se coucha lentement dans le lit de ses ancêtres, tandis que Clodion dormait aussi devant l’âtre qui flamboyait encore.
Malgré les émotions de la journée, le sommeil de Jean fut longtemps paisible ;: mais il se réveilla brusquement en poussant un cri. Il avait rêvé qu’une grande jeune fille blonde emportait Clodion qui hurlait de désespoir. Jean, regardant autour de lui, ne put s’empêcher de sourire en voyant Clodion toujours couché devant ?’âtre
et rêvant sans doute aux lapins du Bois-Renard.