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— Au contraire, monsieur, j'admire même cn vous un talent que je ne vous connaissais pas : la science des affaires. Elle est bonne, l’histoire du clergyman !
— Que signifie cela, monsieur:
— Cela signifie que j'arrive de Tours et que j'y ai vu lady Reed, avec laquelle nous avons des relations commerciales et industrielles. Je lui ai demandé pourquoi elle avait chargé M. William Smith, le clergyman, de surenchérir à la vente de la Lizardière ; elle m’a répondu de l’air le plus naturel qu’elle n’avait chargé M. William Smith d’aucune mission pareille, et que lui-même me l’affirmerait s’il n’était en ce moment à Nantes avec ses élèves. Alors j'ai compris et j'ai fait l’application de l’axiome de droit : ‘‘ Is fecit cui .prodest ! ”’ Qui avait intérêt à faire monter si haut le prix de cette masure ? Son propriétaire savait que Mile Désormes avait donné ordre d'acquérir le domaine, si élevées que fussent les enchères. Ce propriétaire avait sans doute quelques relations d’amitié avec le clergyman qui a consenti à lui rendre ce petit service. Bien joué, monsieur le marquis !
A ces paroles pronocées sur un ton de légèreté ironique, un éclair terrible de colère avait passé sur le front de Jean ; il se contint toutefois et il répondit avec un froid dédain :
— Monsieur, vous me prêtez là un calcul et des pensées de laquais ; il n’y a donc que les riches qui prêtent !
M. Legrand, à son tour, bondit sous l’outrage, et il allait s’élancer sur le marquis...
— Arrêtez, monsieur Legrand ! Arrêtez, je vous l’ordonne !
C'était Raymonde qui, précédant Christiane, so tenait debout et frémissante sur la porte de la
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maison. Elle fit deux pas, et surmontant son émotion, elle dit à M. Legrand d’une voix fer: me :
— Monsieur Frédéric, vous êtes le fils de notre ami, et je ne veux pas mettre entre nous des paroles irréparables ; mais vous me forcez à dire toute la vérité, Ce n’est, pas M. de Lizardière, c'est moi qui ai prié M. William Smith de faire ce qu’il a fait. C’est moi seule, à l’insu de mon père, qui me le pardonnera, j'en suis sûre.
— Certainement, ma fille, je te le pardonne.
— Mais moi, mademoiselle, je ne vous le pardonne pas. Vous voyez à quel indigne outrage je viens d’être exposé à cause de vous.
— Legrand, en parlant ainsi, ne savait pas que vous aviez donné aux pauvres cet argent, la somme tout entière, avec une noblesse et une générosité peut-être excessives. L’outrage n’existe donc plus.
— Celui-là peut-être ! Mais il est un outrage qui n'est pas effacé, qui ne s’effacera pas ; c’est celui que vous m’avez fait, mademoiselle, dans le secret de votre âme. Il est possible que, de mon côté, j'exagère mon attachement à de vieilles idées qui font sourire bien des gens, le mépris de la fortune, par exemple. Mais vous-même, mademoiselle, vous avez eu tort de croire que la for-
tune soit la souveraine maîtresse de tous les
cœurs. De quel droit, j'ose vous le demander, avez-vous cherché à me payer indirectement ce que je ne voulais pas vendre, et dix fois plus cher que je ne l’aurais voulu ? Mais vous avez votre orgueil, comme j'ai le mien, et peut-être, au fond de votre âme, vous n’étiez pas fâchée de vous dire : Bah ! ce marquis si dédaigneux, je la lui ai bien payée, sa gentilhommière !
— Ah ! monsieur, vous me connaissez mal, et à votre tour, vous me calomniez.
— Alo:s, cxcusez-moi, mademoiselle.
Et Jean reprit avec plus de calme, essayant même de sourire :
— Décidément, mademoiselle, vous faites de moi un homme politique. U’est la soconde fois que je me livre devant vous à cette verve trop oratoire. Ce sera la dernière. Mais j'ai une prière à vous adresser. Daignez venir avec nous choisir la place où s’élèvera ‘‘ notre ”’ hospice, car il est à vous autant qu’à moi.
Et Jean ajouta, en regardant M. Frédéric Legrand d’une façon particulière :
— M. Legrand, qui est excellent ingénieur, voudra bien peut-être nous aider de ses conseils.
Le jeune ingénieur avait compris sans doute la pantomine discrète de Jean, car il répondit :
— Volontiers, monsieur. Et d’abord je pense que le meilleur emplacement serait l'entrée de la forêt au bout de la ville.
— Parfaitement. Allons donc à la forêt.
Toute la société se mit en marche, travorsa la place de la charmante petite ville, s'engagea dans la rue assez étroite qui conduit par uno pente douce jusqu’à l’étang situé entre la ville et des massifs d’ormes et de chênes ; on remonta vers la forêt qui est toute voisine, et l’on s’arrèta dans une clairière bien exposée au doux so'oil d'automne.
— On ne saurait trouver mieux, ce me semble, dit M. Legrand. Les malades auront ici le sojeil, la fraîcheur des bois et la fraîcheur de l'étang, sans que le brouillard monte jusqu’à eux.
— Alors, c’est entendu, répliqua Jean. M. Dubois, ayez l’obligeance de faire les démarches nécessaires auprès des autorités de la ville et du
département. Demain matin, du reste, vers neuf
eures, jc vieudrai en causer de nouveau avec vous.
On remonta bientôt vers la ville. Jean était resté un peu en arrière avec M. Legrand. Quand il crut que le reste de la société se trouvait hors de la portée de la voix, il reprit, en marchant à côté de l’ingénieur :
— Monsieur, nous avons déjà l'emplacement de l'hospice. Vous avez été si complaisant tout à l'heure que j'ai grande envie de vous demander un service encore : c’est d’en faire à nous deux l'inauguration, en présence de quatre amis, demain, par exemple, à neuf heures. Si nos amis apportent avec eux deux épées, nous sommes, vous et moi, gens à les en remercier.
— Certainement, monsieur le marquis.
—" D'autant plus, monsieur Legrand, que nous avons eu, tout à l’heure, par-devant notaire, un commencement de conversation qui a besoin d’une fin.
— J’allais vous prier, monsieur le marquis, de la reprendre le plus tôt nossible.
— Sculement, ce genre de conversation intéresserait trop vivement ces dames ; nous ne ferons part de notre projet, vous qu’à M. Désormes, moi qu’à M. de Chazé.
— Tout naturellement, monsieur le marquis. A demain !
Les deux jeune gens rejoignirent les autres promeneurs, et, malgré leur réserve mutuclle que tout le monde comprit, personne ne parut soup- Çonner le sujet de leur petit dialogue,
La voiture de M. Désormes et celle de M. de Chazé les attendaient sur la place de la ville, et un groupe de curieux et d’oisifs s’était formé
pour admirer les harnais brillants des chevaux et la belle livrée des domestiques.
Les deux familles furent ainsi dispensées du cérémonial ordinaire des départs, et quelques rapides poignées de main suffirent. Le hasard voulut que Jean et M. Legrand n’-ussent pas le temps d'échanger cette politesse.
LA FLANCONNADE
Le soir, après dîner, Jean suivit le comte dans son Cabinet qui était en même temps son fumoir. C’est M. de Chazé qui prit le premier la parole.
— Alors, mon petit J can, c’est pour demain à neuf heures ?
— Vous avez donc deviné...
— Cette plaisanterie ! Quelle opinion crois-tu donc que j’ai de toi ?
— Mais alors ma cousine peut aussi...
— Elle ne nous en dira Pas un mot, sois tran quille ! Mais je suis bien sûr que ce soir elle res tera un quart d’heure de plus à son prie-Dieu.
— Îl me faut un second témoin.
— Je vais envoyer un exprès à Gaëtan de Cambry.
Le comte écrivit rapidement quelques mots, plia la lettre et sortit pour la recommander au porteur,
Quand le comte rentra, Jean fumait tranquil-
lement une des fines cigarettes que Madeleine et Christiane lui avaicnt offertes.
— C’est à l’épée, n’est-ce pas ?
-—— Oui ; au pistolet, j'aurais trop d'avantages.
— Et le marquis Don Quichotte de Lizardière a choisi l'épée, naturellement ? Es-tu au moins d’une force raisonnable à l’épée ?
— Je ne sais pas trop. Depuis la mort de mon père, je n’ai pas fait d’armes.