BEN
— Et c’est tant pis pour toi, car c'était un rude maître, et je suis fier d’avoir été son élève. Mais il s’agit d’autre chose. Je te préviens que M. Frédéric Legrand est un des premiers tireurs de Paris.
— Tant pis ! dit Jean sans s’émouvoir.
— De plus, il est très brave.
— Tant mieux !
-— Tu n’as, je crois qu’une chance de te tirer d'affaire : c’est la ‘‘ flanconnade.””
— Qu'est-ce que c’est que la ‘‘’flanconnade ” ?
-- Va chercher ce livre qui est à gauche, sur le second rang de ma bibliothèque, tu vois bien, un in-do oblong, relié en veau fauve. C’est cela. Apporte.
Jean apporta le vénérable bouquin et lut ce titre majestueux :
LE MAITRE D’ARMES ou L'exercice de l’épée seule dans sa perfection Dédié à Monseigneur le duc de Bourgogne par Le Sr. de Liancour Paris et Amsterdam. La feuille
Le comte prit le précieux volume, en tourna les pages une à une comme s’il cherchait.
-— Du voltement de corps. ce n’est pas cela.
Garde allemande pratiquée aussi en Hollande... Garde italienne. Coup d’estramaçon à l’espagnole... Ce n’est pas cela encore !… Ah ! nous v voici : “ La Flanconnade ””’ ! Tu vas me faire plaisir de lire et de méditer ce chapitre : ‘ La Flanconnade ! ”’.… autrement dit le coup porté
es DE 0
au flanc ; il y a en face une estampe qui démontre le coup, mieux encore que le texte.
Vois-tu, ami Jean, les maîtres-d’armes con-
temporains, les Grisier, les Bertrand, les Lozès, les Robert, ont inventé un tas de coups nouveaux ornés de noms à effct, tels que le double dégagement en marchant, par exemple. Pas un ne vaut l’antique et naïve flanconnade... droit à la ceinture, au flanc ! Tu vas donc me faire le plaisir d'étudier ce chapitre du bon sieur de Liancour, et de t’endormir tranquillement après. Je te réveillerai à huit heures, ct à neuf tu démontreras au sieur Frédéric Legrand l’exceilence de la Flanconnade.
M. de Chassé disait tout cela en riant, avec une gaîté qui n'avait rien de factice; le colonel ne trouvait rien rien que de simple dans une rencontre d'honneur ; et au fond de l’âme, malgré son affection pour son jeune cousin, l’idée de voir deux épés au vent ne lui déplaisait pas ; cela le rajeunissait.
À ER A l'heure dite, adversaires et témoins étaient (é en présence, dans la clairière de la forêt. Le comte avait apporté deux épées, M. Désormes en avait fait autant.
Le second témoin de M. Legrand était un officier de hussards, ami de la famille Désormes ; le second témoin de M. de Lizardière était M. Gaëtan de Cambry, ancien officier de marine, blond, froid, silencieux et distingué.
Les témoins choisirent le terrain d’un commun accord ; le sort laissa le choix des armes à Jean qui désigna, par un scrupule de délicatesse, celles que M. Désormes avait apportées,
En remettant l'épée à Jean, le colonel ne put s'empêcher de lui dire tout bas :
— “ La Flanconnade ! ”
Les deux adversaires jetèrent leur habit, et se saluèrent de l’épée.
Les deux fers croisés, les combattants s’observèrent un moment, essayant des feintes, se tàtant par quelques froissements rapides. M. Legrand était plus habile, M. de Lizardière plus ardent. M. Legrand, affligé d'une corpulence rare dans un jeune homme, regagnait en aplomb et en solidité ce qu’il avait de moins en légèreté. Tranquille, la tête en rrière, bien assis sur ses jambes robustes, le bras légèrement plié, immobile dans sa force, il attendait.
Jean, que l’impatience gagnait, porta un coup droit des plus imprudents ; M. Legrand para sans rien perdre de son calme, et les fausses attaques, les feintes, les battements recommencèrent. Tout à coup, M. Legrand, avec une rapidité que sa stature massive ne faisait pas prévoir, s’élança, et son épée atteignit Jean à la ceinture, mais l’épée trouva une résistance inattendue, et M. Legrand, rempart d'un pas, se remit en garde.
Jean, qui avait senti le coup, chercha vivement dans la poche de son gilet et en retira une pièce de cinq franes. C’est cela qui avait empêché l'épée d’aller plus loin. Jean, très fâché de ce hasard, jeta au loin la pièce d'argent, et, à son tour, se remit en garde.
— Vous placez hien votre argent, monsieur le marquis ; vous auriez été bon banquier ! dit M. Legrand avec un sourire.
— On ne parle pas sous les armes ! fit M. de Chazé de sa voix la plus grave.
Jean. irrité de sa riésaventure, avait poine à se contenir ; cependant il reprit son sang-froid
N COUP terrible... C'était la “* flanconnade ! ” M. Legrand se renversa
cria M. Legrand, nous ne par-
nous trouer la peau. C’est ma montre qui a reçu le coup.
— Vous m'avez dit que
mes, s’a-
VanÇant vers M. de C a la per-
mission d'interrompre
» devoir faire un tion. Maintenant je le peux et je le dois.
Lizardièro et M. Legr gens de cœur. J ’estime pée, ils sont dignes de s
Pensez-vous pas, monsi sez-VOUS
Ne le eur de Chazé ? Ne le pen- Pas, monsieur de Cambry ?
— Nous sommes de votre avis, monsieur Désormes.
— Je suis de cet. avis, M. Legrand.
L’ingénieur s’ava main.
— Monsieur de Lizardière, c’est moi qui ai eu le Premier tort : c’est à moi de faire les avances. Jean ne se fit Pas prier, naturellement ; il prit
dit le second témoin de
nÇa vers Jean ct, lui tendit la
de très bonne grâce la main qui lui était tendue, et les témoins, comme les adversaires, se saluèrent et se dirent adieu, très satisfaits de l’événement qui aurait pu plus mal tourner.
Dès que le comte fut remonté en voiture avec Jean, il se frotta les mains de l’air le plus satisfait en s’écriant :
— Eh bien ! mon gars, je te l’avais bien dit : ‘ La flanconnade ! ” Il n’y a que ça, “‘ la flanconnade ! ””
En approchant de Marcilly, à la descente de la côte, ils rencontrèrent Christiane et Madeleine qui venaient au-devant d’eux.
Un reste d’anxiété paraissait encorc sur le visage de Christiane, quoiqu’elle eût aperçu de loin son cousin à côté de son mari.
— Vous n'êtes pas blessé, Jean ?
— Non, ma cousine, et mon adversaire ne l’est pas non plus.
__ Nous vous raconterons cela, Christiane : la pièce de cinq francs, la montre et la ‘‘ flanconnade ! ’’ Vous avez donc tout deviné ? Cela ne m'étonne pas, vous pensez bien, et je le disais à Jean hier au soir.
__ Etes-vous contente de moi, ma cousine ?
— Oui, méchant enfant, car, cette fois, il n’y avait pas de votre faute.
— C’est donc cela, interrompit Madeleine, que maman m'a fait prier, ce matin, pour qu’il n’arrivât point malheur à mon cousin Jean ?
__ Oui, ma fille ; et pourquoi encore t’ai-je fait prier ?
— Pour que mon cousin soit bien sage et fasse de beaux tableaux qui lui produisent beaucoup d'argent.
— Puisque tu as demandé cela au bon Dieu pour moi, ma petite cousine, je suis certain qu'il
te l’accordera, et j'y mettrai du mien. Quand je serai riche, je sais bien ce que je ferai.
— Que ferez-vous, Jean ?
“— Ma cousine, c'est mon secret, mais vous serez la première à le Connaître, je vous le jure, que ce soit dans un an, dans deux ans ou dans dix !