UNE JEUNE FILLE ET LA CARTE DE L’'ETAT-MAJOR
Nous sommes aux Bruyères, dans la maison de M. Désormes. C’est un carré long, sans prétention architecturale, mais vaste, élégant et bien construit.
A l’heure même où se passaient les derniers événements de cette histoire, Mile Raymonde était seule dans la biblivthèque de son père ; elle avait déplié, puis étalé sur la grande table, un énorme volume in-folio, et, penchée, elle regardait attentivement, s’arrêtant de temps à autre, donnant quelques signes d’impatience, souriant quelquefois, mais de plus en plus absorbée et rèveuse.
M. Désormes entra brusquement, ce qui n’était pas dans ses habitudes régulières et flegmatiques.
— Que fais-tu là, Raymonde ?
— Vous le voyez, mon père, j’étudie la carte de l'état-major.
— Oh! oh! mademoiselle, auriez-vous des projets particuliers sur l’armée française ?
— Pas le moins du monde, je vous assure, mon père. Je cherche s’il y a un moyen d’aller d'ici à la Lizardière sans passer par Marcilly.
— Je l’ignore absolument, ma fille.
— Eh bien ! je crains que non. En étudiant la route de Château-la-Vallière au Lude, j’espérais
trouver dans cette Carte un embranchement sur la vallée de la Maulne, mais je ne vois que des
sera pas commode par les mauvais temps.
— Et pourquoi ne veux-tu Pas prendre par Marcilly ?
— Parce que nous Pourrions rencontrer M. de Lizardière ; il verrait où nous allons, et, comme la Lizardière a été vendue malgré lui, notre rencontre, dans les premiers temps surtout, lui paraîtrait une sorte de bravade.
— Je comprends ton idée, mais tu aurais pu l’avoir plus tôt ; rien n’était plus simple que de ne pas acheter ce vieux donjon.
— J’y tenais, mon père, et j’en ferai une bierveille de reconstitution Renaissance.
— Jet’ai passé ce Caprice comme beaucoup d’autres, ma chère enfant. Depuis la mort de ta mère, je t’ai laissé te gouverner toi-même, et je ne m'en suis pas repenti. D'ailleurs, tu es majeure, et tu Peux faire de ta fortune ce qu'il te plaît. Cette fantaisie te coûtcra d’abord cent mille francs, et puis le double au moins en réparations et embellissements. Passe encore. Mais ce qui est fâcheux, c’est que ce dernier caprice a failli occasionner la mort d’un homme, sinon de deux.
— Comment cela, mon père ?
— Oh ! tout s’est terminé heureusement, grâce au hasard.
Et M. Désormes se mit à raconter le duel du matin, sans oublier le double incident de la pièce de cinq francs et de la montre.
Quoique rassurée d’avance sur le résultat de ce duel, Raymonde écoutait son père avec une attention profonde et, à certains moments, avec
une émotion qu’elle avait de la peinc à cacher ; mais la jeune fille reprit son calme en voyant entre M. Frédéric Legrand.
Elle lui tendit la main et ne lui parla point de l'aventure du matin. Elle le pria, au contraire, d'écrire à un architecte du Mans, célèbre dans le pays, pour que la restauration de la Lizardière commençât sans retard.
C’était l'heure du déjeuner, et M. Legrand offrit son bras à Raymonde pour passer dans lf salle à manger.
Elle accepta, et reprenant son air majestueux, tempéré cette fois par un bizarre sourire, elle lui dit en marchant : -
— Et cela va tout à fait bien, horloger ?
— Fort bien, mademoiselle ; mais comme l’esprit de justice est en vous, j'espère que si vous rencontrez M. de Lizardière, vous l’appellerez banquier !
— Non, monsieur Legrand, non, répondit-elle, je ne dirai pas cela.