‹ La Lizardière [microforme]Chapitre 22 sur 40 · EN · texte numérisé non relu

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M. le comte ; je le tenais cependant en laisse pendant le passage des autres chiens, et il n’avait pas l’air d” méditer un mauvais coup. C’est pourquoi un quart d’heure après je l’ai laissé libre. Alors, il a filé sans tambour ni trompette ; j'ai eu beau crier et courir après, il n’en détalait que plus vite.

— Ah ! mon pauvre chien ! s’il rencontre les sangliers, comme il n’a pas l'habitude de cette sorte de chasse, il est capable de se jeter sur eux au hasard et de se faire découdre. Charge mon fusil à balles, le tien aussi, et partons vite. Le rendez-vous des chasseurs est à Vaujour ; en coupant par la forêt, nous arriverons peut-être à temps, car le sanglier est long à prendre un parti. Cinq minutes après, Jean ct Pieyrard arpentaicnt la route de Marcilly au Gauguier ; arrivés sur la hauteur, ils abandonnèrent la route, traversèrent la lande de droite et entrèrent dans la forêt. «Après avoir franchi quelques hectares de haute futaie, ils se trouvèrent devant une nouvelle lande, mais plus vaste que la premières fermée en face d’eux par une autre futaie et à leur droite par un bois taillis des plus épais.

C'était une belle matinée d’hiver, le soleil étincelait dans le ciel sans nuages, et la brise assez vive qui venait du sud-est apportait des rumeurs lointaines. Ces rumeurs devinrent peu à peu plus distinctes : les trompes de chasse sonnaïent au loin la randonnée, et la voix des chiens leur répondait.

Jean et Pieyrard s’arrétèrent pour écouter.

— Monsieur le marquis, la chasse vient de notre côté. Attention !

Tous les deux armèrent leur fusil, le regard fixé sur la lisière des bois qui leur faisaient face. Evidemment, Pieyrad ne s’était pas trompé ; la

chasse venait sur eux. En effet, ils aperçurent tout à coup, au débouché de la forêt, le sanglier lancé à toute vitesse ; la lande avait bien un kilomètre, mais l’animal l’eut franchie en’ quelques minutes, et il se trouva brusquement devant Jean et Pieyrard.

Jean épaula son fusil et fit feu à cinquante pas. C'était trop tôt. Heureusement le sanglier ne fut pas atteint ; sans quoi il se fût. jeté sur Je tireur imprudent. Le sanglier ‘blessé ne songe plus qu’à so venger ; quand on l’a manqué, il se détourne et fuit. Celui-ci ne faillit pas à cette règle ; il tourna brusquement sur sa gauche, et, avant que Jean ct Pieyrard eussent le temps de tirer, il s’enfonçait comme un boulet de canon dans les broussailles du taillis.

Cependant toute la chasse sortait des bois à la suite du sanglier, les chiens d’abord, et, à une centaine de mètres après eux, les chevaux lanrés à fond de train. Derrière le comte et, M. D’. mes, qui couraient en tête, Jean crut apercevoir l’ameazone noire de Mlle Raymonde, flottante au vent. Mais il n’eut pas le temps de s’en assurer, car il courait vers le taillis où uvait dispru le sanglier, et il y arrivait en même temps que les chiens.

— Taïaut ! taïaut ! leur cria Jean, leur désignant du geste l’endroit Par où le sanglier était entré ; mais les chiens s’arrêtèrent brusquement. leur instinct Jes avertissait du danger. Et, en effet, dans ce fourré impénétrable, dans cet enchevêtrement profond de ronces, d’épines, de branches serrées entre elles comme des mailles, de

aiguës, il était impossible aux chiens d’ahorder le sanglier autrement que de face et. un à un. En Vain les piqueurs les excitaient, les chiens se con-

tentaient de hurler et d’aboyer autour de cette citadelle inabordable.

— Piqüefort lui-même refuse, dit le comte, les autres n’accepteront pas, c’est sûr.

Et M. de Chazé, en stratégiste habile, se mit à faire le tour de ce fourré maudit.

Jean avait distingué Clodion au milieu des autres chiens et l’avait appelé près de lui. Clodion obéit et se mit à côté de son maître, tout en suivant des yeux la manœuvre de ses compagnons, qui tournoyaient toujours en aboyant autour du taillis sombre et silencieux. Clodion semblait indifférent à ce spectacle, et par instants il regardait Jean comme pour lui dire : Sois tranquille, je n’y vais pas ! Jean rassuré se mit à le caresser de la main ; Clodion choisit ce moment pour s'échapper, et d’un bond il était dans le taillis. Deux minutes après, on entendit des aboiements furieux et répétés, puis un hurlement plaintif, et Clodion reparut sur la lisière du taillis, pouvant marcher à peine et couvert de sang.

Jean désespéré se précipita vers le héros vaincu, mais Jean n’arriva pas seul à son secours. Presque en même temps que lui, Mile Raymonde, qui avait sauté vivement à bas de son cheval, se penchait sur le corps du pauvre Clodion.

— Laissez-moi faire, dit-elle, et qu’un des piqueurs aille chercher de l’eau à cette mare qui est là, vers la gauche.

Raymonde avait apporté avec elle une petite pharmacie de chasse — ce qui justifiait sa présence à ces exploits peu féminins ; — en un instant, elle eut lavé le sang qui couvrait la pauvre bête :

— Trois blessures qui ne sont rien, quoique profondes, au poitrail et à la jambe ; celle du cou est plus grave, par malheur.

Et, agenouillée à demi dans l’herbe, elle se mit à panser Clodion avec l’aide de Jean, moins adroit qu’elle évidemment, car elle lui dit :

— Monsieur de Lizardière, j'ai le ridicule d’être meilleure vétérinaire que vous ; il ne fauhra pas m'en vouloir.

Elle continua le Pansement, et, quand il fut terminé, caressa doucement Clodion, qui tourna vers elle son œil triste, reconnaissant et tendre.

Deux coups de feu très rapprochés firent lever la tête aux acteurs et aux témoins de cette scène, et, un moment, après, M. de Chazé accourait en criant :

— Il est mort ! Qu'on aille le chercher, là-bas, au coin du taillis, avec le dog-cart.

— Qui est-ce qui est mort ? Le sanglier ? dit

. Désormes, en s’avançant.

— Parfaitement, monsieur, et je vous prie tous de m’écouter, pour l'instruction de vos vieux

Jours.

Et M. de Chazé, calme, majestueux, mais évidemment heureux de sa supériorité cynégétique, reprit en accentuant tous les détails :

— Je me promenais donc tout le long du taillis, en réfléchissant, et je me-disais : Jamais l’animal ne sortira de là, si les chiens ne vont l’y chercher, et ils ne le feront pas probablement : mais si un seul se hasardait, mon sanglier, qui est un vieux solitaire, car il est tout blanc presque, aura une idée toute naturelle, c’est qu’un autre chien, ou plusieurs, pourraient venir l’attaquer sur ses derrières, et. il détalera au plus vite. Or, quel chemin prendra-t-il ? Certainement le plus court, Pour gagner les bois de la Bonne-Fontaine, et il aura soin de rester à l’ombre le plus longtemps possible. Donc il débouchera par l’angle du bois, qui fait pointe sur la

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lande ; c’est là qu’il faut l’attendre. Je ne croyais pas si bien dire. Précisément, j'entendis dans le taillis la voix de Clodion, que je reconnais, et, à ses aboiements lamentables, je comprends bientôt qu’il a reçu quelques bons coups de défense. Je me hâte vers la pointe du fourré, comme je me l’étais promis ; mais j'étais en retard d’une centaine de pas, et j'aperçois mon solitaire qui dégringole le talus, hume l’air et détale. Je lui adresse mon coup de fusil au défaut de l'épaule, il tourne sur lui-même, m'aperçoit et arrive sur moi, mais pas trop vite ; il ouvrait la gueule en venant, car ma balle lui avait traversé les poumons, ce qui le gênait pour respirer. Je le visais pendant qu’il marchait, ce qui semblait lui déplaire, mais il avançait tout de même, car c'était un brave ! Quand il fut à cinq pas de moi, il ouvrit la gueule plus grande encore, la respiration lui manquant de plus en plus; je jugeai l'endroit bon pour lui envoyer ma seconde balle, sans endommager sa peau, et le pauvre diable tomba foudroyé.

Respect à lui, et honneur à Clodion !

Pendant que tout le monde félicitait le comte, les piqueurs arrivaient avec le dog-cart, où était étendue la victime. Raymonde demanda que l’on y fit une place pour Clodion, et le vaillant chien fut hissé avec précaution à côté du mort glorieux.

Le jour commençait à baisser, et les chasseurs durent se séparer avec de nouveaux remercfments de M. Désormes à M. Chassé. Mile Raymonde tenait sans doute à faire des adieux particulier à Clodion, car, avant de remonter à cheval, elle alla passer encore ses doigts dans la crinière du blessé, tout en lui disant avec un demi-sourire :

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— Clodion, vous comprenez l'anglais, je crois ? Eh bien, écoutez.

‘My peace is made With the dog, I hope ? ”

— “ Oh ! yes, ccrtainly ! ”’ répondit Jean.

— “ And with the master ? ”

— “Not quite, but it will soon bc if you are as kind to the master as you have been to his dog ” (1).

— Oh! oui, certainement.

— Et avec le maître,

— Beaucoup, déjà; un jour, tout à fait, si vous étiez bonne pour le maître comme pour le chien.

Comme le lecteur s'intéresse probablement plus à Clodion le Chevelu qu'aux autres héros de cette histoire, disons tout de suite que, quinze jours après il était complètement guéri de toutes ses blessures.

Ajoutons que, le soir de cette journée épique, quand il se trouva seul avec Clodion, dont il examinait avec soin les plaies saignantes encore, Jean murmura tout bas ces mots mystérieux :

— Oui, elle est bonne... ; elle consentira:

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