L'EX POSITION DES BEAUX-ARTS
Quelques jours après, M. Désormes vint faire ses adieux aux habitants de Marcilly ; son fils Raoul l’accompagnait, mais Raymonde était partie la veille pour Paris avec unc dame de compagnie, mistress Oppert. Elle allait préparer leur installation d'hiver, car la session des Chambres était prochaine, et ses devoirs de sénateur rappelaient l’agronome des Bruyères.
Les adieux furent pleins de cordialité. Jean voulut présenter à M. Désormes, Clodion plus vaillant que jamais, et il pria d’offrir de nouveau ses remercîments à Mile Raymonde.
Le reste de l’hiver se passa sans autre incident : Jean travaillant avec une ardeur qui ne se ralentissait pas, Christiane admirant ce changement profond dans la nature de son cousin, Madeleine montrant le même éloignement pour le piano, et M. de Chazé remplissant les fonctions de maire, à la satisfaction de tous, même du grand Pitois, qui avait renoncé à l’opposition.
Pendant ces mois d’hiver, les travaux de restauration au manoir de la Lizardière avançaicnt rapidement ; l’architecte, stimulé par les lettres de Mile Gaymonde, n’y éparganit point sa peine, non plus qu’à l’hospice de Château-la-Vallière, dont Jean l’avait écalement chargé.
Dans le courant du mois de mars, le comte et la comtesse de Chazé eurent l’ex ation du zèle
inoui que Jean avait apporté à ses travaux de peinture. 11 les conduisit dans son atelier, à
Le comte, dont l’impatience habituelle ne 6e prêtait pas à un long examen, s’écria bientôt : — C'est cette ‘ Chasse au renard ”’ ct cette ‘* Chasse au sanglier. ””
Christiane, plus réfléchie et plus instruite en peinture, ne se décida pas si vite.
— Oui, dit-elle, je pense comme Léopold sur Ja
‘ Chasse au sanglier ”” : cette jeune femme, dont
On aperçoit vaguement, les traits, penchée sur ce
brave Clodion ; Vous même Léopold, dont Jean
a reproduit, non le visage, mais la forte stature,
l'énergie et l’entrain : le Paysage où l’air vif semble vibrer dans les dernières feuilles épargnées par l'hiver ; ce sanglier étendu sur l’herbe et qui fait peur encore; ces chiens à peine enhardis; ces chevaux palpitants de leur course furieuse ; tout cela est admirable. J'aime moins la ‘“ Chasse au renard,” le ton en est un peu rougeâtre et, semble trop chercher à se confondre avec la robe de la bête. Je préfère le “ Coucher du soleil sur les landes.” où il n’y a d’être animé que cet oiseau de proie qui se balance dans les nuages rouges comme du sang. C’est simple et grand. Voilà mes deux préférés.
Le comte soutint Son opinion, car, e té de chasseur, “ une chasse ”’ lui dessus de tous les “ bles.
-— Allous, dit Jean, tTapportons-nous-en à Madeleine.
n sa qualisemblait aucouchers de soleil ” possi-
Madeleine, très flattée, s’avança gravement, et prit son air le plus sérieux pour adresser cette question :
— D'abord, mon cousin Jean, qu "est-ce que vous voulez faire de ces deux tableaux ?
—- Tu as raison, ma petite cousine, et j'aurais dû :ommencer par dire cela. Eh bien, je veux envoyer deux de mes tableaux à l'Exposition des beaux-arts, à Paris.
— Bravo ! s’écria le comte.
— J'y avais déjà pensé, dit Christiane.
— Alors, reprit Madeleine, il vaut mieux, ce me semble, ne pas envoyer deux ‘‘ chasses,” les méchants diraient que Jean ne sait faire que cela.
— Oh ! oh ! cria de plus belle le comte ravi, oh ! oh ! Mais elle a de l’esprit comme sa mère, ma fille !
Christiane, remerciant son mari cu 1cgard, prit Madeleine dans ses bras et suvrit son front de baisers. ‘‘ Le Coucher du solal ”” j’emportuit décidément.
Un mois après, Jean de Lizardiè-e était célèbre ; son succès fut comme un coup de foudre I fut d’autant plus acclamé, chové, fêté, qu'il n'était connu de personne. Tout ce qu'on savait, de lui, c'était son nom et son adresse par le iivret du Salon. De temps à autre le public a de ces enthousiasmes soudains ; cela tient à deux causes: d’abord, un besoin généreux d’admiration ; ensuite le besoin, moins généreux, du changement. Quoi qu’on en dise, la foule ne se fait pas une joie mauvaise de briser ses idoles, mais elle se fait un plaisir de les remplacer.
Du reste, les peintres ct les sculpteurs ont un
public si nombreux que la Consommation de ta-
bleaux, de marbres et de bronze d’art est, pour
ainsi dire, illimitée. Les peintres se prêtent plutôt un appui mutuel qu'ils ne se font concurrence, et chaque exposition annuelle peut avoir son
‘ lion,” sans décourager, au contraire, les lion-
Ceaux qui aiguisent leurs dents.
Notre ami, Jean de Lizardière, fut donc Je
‘* lion ” de l’année 1869, Les maîtres de la criti-
que le placèrent à côté de Corot, de Français,
de Courbet, et même au-dessus. Les reporters des journaux, avides de paraître bien informés, se mirent en quête de renseignements sur l’heureux triomphateur. Comme on ne savait rien, on était libre de tout inventer. On répandit le bruit que Jean de Lizardière était: un pseudonyme ; alors, les uns affirmèrent que le véritable auteur de la “ Chasse au sanglicr *” était un moine bénédictin à qui ses Supérieurs avaient défendu de se faire connaître ; les autres donnèrent pour certain que c’était une jeune institutrice anglaise : un troisième raconta que la ‘* Chasse au sanglier ”” était un tableau flamand, retrouvé dans un vieux château et rajeuni par un professeur de dessin au lycée de La F lèche.
De tous ces historiographes improvisés, celui qui approcha le plus de la vérité, grâce peut-être à quelque indiscrétion de M. Désormes, fit un récit très dramatique d’un duel où Jean de Lizardière avait tué deux ingénieurs hongrois. Il donnaït leurs noms.
Jean apprit tout cela par une lettre d’un marchand de tableaux qui le pressait de partir pour Paris. Tllui écrivait au nom d’un riche Améri- Cain et un prince russe qui se disputaïicnt le “Coucher de soleil dans les landes” et la ‘“‘Chasse au sanglier.” Le marchand suppliait M. de Li-
ee
DRE TONNES Le CS: ET TOR
zardière de venir les mettre d’accord.
Ce fut une joie à Marcilly, comme on pense, joie douce et recueillie chez Christiane, exubérante chez le comte.
— Tu vas me faire le plaisir de partir demain
matin, cria-t-il ; ne faisons pas attendre les Américains et les Russes.
— Non, mon cousin, si vous le permettez ; r’est samedi, et je tiens à ne partir que lundi.
— Pourquoi donc ?
— Parce que c’est demain dimanche, monsieur le comte, répondit une voix.
C'était M. le curé de Marcilly qui entrait.
— Ah ! ah ! voilà M. le curé qui me donne une petite leçon, du premier mot, comme ça ! Eh ! oui, il est vrai que j'arrive quelquefois à la messe juste avant l'Evangile. J’ai tort, mais j'ai aussi des reproches à vous faire, monsieur le curé. Depuis un mois, vous accaparez mon cousin ; depuis que ses deux tableaux sont partis, il ue quitte plus le presbytère ; je me le demande, quel peut être votre noir projet ? J’ai lu, dans un extrait du journal ‘‘ le Siècle,” que les envahissements du clergé devenaient chaque jour plus intolérables ; il doit y avoir quelque chose de pareil ici. à
— Eh bien, monsieur le comte... vous devinez juste, et avant peu, demain peut-être, vous saurez mon secret.
— Alors, monsieur le curé, faites-moi l’honneur de répondre à ma question, sans restriction mentale. Préférez-vous que nous vous gardions à diner aujourd'hui, où que je prenne deux abonnements au ‘‘ Siècle,” l’un pour vous, l’autre pour moi ?
— Monsieur le comte, ceci demande de mûres
réflexions. Je ne refuse pas l’abonnement au “* Siècle *” d’une façon absolue, mais j'accepte le dîner. Souvenez-vous toutefois que, en ce qui touche l’abonnement, j'ai pris mes réserves.
— 11 y a un piège là-dessous, monsieur le curé ! Allons, à table. <
Le vieux curé avait une raison toute particulière pour désirer la présence de Jcan à la messe du lendemain ; On va le voir.
Devant la porte de l'église, le comte et la comtesse le remarquèrent, l’affluence était plus considérable encore que d’habitude. Madeleine, dont les yeux toujours en mouvement ne laissaient rien perdre, à pcine agenouillée dans le banc de famille, fit signe à sa mère, d’un geste discret, de regarder vers Je maître-autel, Christiane fut surprise comme sa fille. Un large rideau bleu couvrait les pierres blanches et nues habituellement du chevet de la petite église romane, et cette innovation inexpliquée détourna un peu Christiane de son livre d’heures.
‘explication ne se fit pas attendre. Après l’Evangile, M. le curé monta en chaire et, à la fin du prône, il annonça d’une voix émue à ses fidèles paroissiens qu’un de leurs pieux désirs était
; l’église de Marcilly gne d’elle ! A i main invisible d’un , une Adoration des Mages apparut aux yeux émerveillés de la foule.
Quand l’émition se fut un peu calmée, le bon curé reprit d’une voix plus émue encore :
— À qui devons-nous ce don magnifique ? A un fils de notre Pays, à un peintre dont le nom retentit on ce moment dans tous les échos de la publicité Parisienne, à M. le marquis de Lizardière. Avant de répandre parmi les hommes les
œuvres de son talent, il a voulu que la première fût consacrée à Dieu. Cela doit lui porter bonheur, et le vieux prêtre remercie devant vous et bénit ce jeune homme.
Le curé quitta la chaire et reprit l’office divin; mais son auditoire, je dois l’avouer, resta quelque peu distrait jusqu’à la fin par la vue du cadre d’or étincelant et des couleurs éclatantes du tableau. Je crains même que le cadre d’or n'ait partagé avec le tableau l’admiration de quelques-uns.
Le comte et la comtesse, un peu embarrassés dans leur surprise joveuse, furent les derniers à tourner leurs yeux vers le nouveau chef-d'œuvre; mais Madeleine n’y mit point tant de façons et, comme elle était assise entre son père et sa mère, elle leur dit en se penchant tour à tour de chaque côté.
— Regarde, père ; le roi Mage qui est le premier, celui qui offre de l'or, ce doit être le roi Gaspard, te ressemble tout à fait ; et le roi Melchior, celui qui offre l’encens, ressemble au portrait de grand-père, et le roi Balthasar, qui offre. la myrrhe, ressemble au portrait du grand-oncle l’amiral... Regarde, mère : la Vierge-Marie, qui tient l'Enfant Jésus. c’est toi... je te reconnais. Et cette petite fille à genoux devant la crèche à qui ressemble-t-elle ?
— À toi, ma fille.
— Oh ! que je suis contente !
— Maintenant, tais-toi, et suis la messe dans ton livre.
Le comte, très fier de ressembler au roi Gaspard, avait une folle envie d'aller admirer de plus près les trois Mages : il s’agitait dans son banc, piétinait sur place, et ne parvint à tromper son impatrence qu’en entonnant le ‘‘ Bomine
salvum ” d’une voix qui fit trembler les voûtes
et les vitraux de l’église.
Quant à Christiane, immobile, agenouillée, le visage à demi caché Par son livre d'heures entr‘ouvert, elle priait doucement.
La messe terminée, le comte se précipita vers les rois Mages, et là, entouré de ses adjoints et de tout le conseil municipal, il se mit à leur expliquer les beautés de l’œuvre.
Jean, modestement, pour échapper à son triomphe, suivait sa cousine et Madeleine, et tous trois prirent la route du château.
andis que l'enfant courait devant eux en
cueillant les premières fleurs printanières dans les haies, Christiane prit le bras de J ean, et tout émue encore, comme se parlant à elle-même auta: 6 qu’à lui, elle dit de sa belle voix grave :
— Vous avez bien fait, mon enfant, de faire cela ; il faut aimer ceux qui vous aiment, s’est la loi doue et simple. Il n’y a que trois grandes choses dans le monde : Dieu, lu famille et Ja Patrie. Vous venez de réunir les deux premières dans un hommage de religion et de tendresse î vous servirez la troisième, s’il est nécessaire, aux heures terribles qui peuvent venir : honorez:-la d’abord par votre travail et votre attitude dans la vie. Vous allez nous quitter pour un temps. Prenez garde à Par: ‘‘ifiez-vous des ivresses de la gloire et des Piège ue la fortune. Vous serez riche maintenant; tâchez que la richesse vous soit, d’un bon profit, et Pardonnez-moi, mon illustre cousin, d’avoir mis cette péroraison au prône de mon curé,
— Merci, ma cousine, et rassurez-vous : si je tiens à être riche, vous saurez bientôt pourquoi.
— Ah ! oui, je sais... encore un petit secret Comme celui de 1’ ‘“ Adoration des Mages ”..
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Et, à ce propos, vous êtes donc de l’école espagnole, pour avoir donné à votre Vierge des cheveux noirs ?
— Non, ma cousine ; mais puisque j'ai donné à ma Vierge tous vos traits, puisque vous êtes brune, je ne pouvais lui donner des cheveux blonds.
— Pourquoi donc pas ! ce serait plus piquant et plus rare.
— Et puis, ma cousine, je n’aime pas les cheveux blonds.
— Ah ! vous n’aimez pas les cheveux blonds ?
cela m'étonne.
— Le roi Balthasar te salue, signor Rafaëlo !
C'était M. de Chazé qui arrivait derrière eux comme une trombe : il saisit Jean au passage, l’enleva comme une plume et, le tenant à bras
tendus, lui marbra les deux joues de ses grosses moustaches hérissées. C'était sa manière de cacher ses émotions et. de témoigner sa reconnais-
sance.