LE SECRET DE JEAN
Jean de Lizardière trouva Pari
s plein de son nom. Les salons et les ce
ercles artistiques se le ier jour ; il y réussit com-
ait appo zaine et il les vendit ce qu’il voulut. Un mois 2 ée, grâce à toutes ces ventes et ées d’avance, il avait placé i ncs à la Banque et au Crédit foncier. $
Vint la distribution des prix du Salon. Jean
eut la médaille d'honneur. Le ministre voulut y ajouter la croix, et, comme il était galant hom-
me et homme d'esprit, il lui dit en la lui remettant :
— Monsieur de Lzardière, je sais ‘royaliste. Recevez cependant la cr lier de la main d’un ministre bonapartiste, re sera peut-être un ministre royaliste qui vous donnera la croix d’officier.
Bien entendu le ministre ne le croyait pas, et,
on ne le croyait pas autour de lui, ce qui lui permettait de le dire.
Ot: : héros resta semaine, il écrivait
que vous êtes oix de cheva-
quatre mois à Paris. Chaque à Christiane qui lui répon-
dait assidûment. Nous ne donnerons que deux extraits de cette volumineuse correspondance.
‘“ Marcilly, 15 juin 1868.
‘Je suis fâchée contre vous, mon cher enfant ; votre dernière lettre n’avait que sept pages, et de votre plus grosse écriture encore ; l’avantdernière avait les huit bien pleines. Votre cousin prétend que c’est là un symptôme, et je vous fais grâce des suppositions bizarres auxquelles il se livre. Moi qui vous connais mieux, je pense que vous songez à nous revenir bientôt et que vous réservez quelque chose pour les longues conversations du soir et nos bonnes promenades dans les landes.
:“ C’est égal, pour vous punir à tout hasard, vous n’aurez aujourd’hui qu’un petit biilet de moi, une lettre d’affaires.
‘ Maintenant que vous voilà riche, il faut songer à bien placer votre argent. Nous n’aimons pas beaucoup, mon mari et moi, ces placements en actions et en obligations. Ces chiffons de papier s’envolent à tous les vents. Léopold a donc pensé à ceci : La Mairie ( vous savez bien, cette ferme qui est située à côté du village de Braye, juste sur le coteau qui fait face à Marcilly) est à vendre. On en demande quatre-vingtmille francs, elle en rapporte deux mille. C’est un beau placement pour notre pays. De plus, cette, Mairie a été autrefois un vrai château. Vous seriez là merveilleusement pour vous, et J'ajoute pour nous. Madeleine prétend que, pour éviter les courses inutiles, nous n’aurions, quand nous sortirions, qu’à hisser un drapeau sur la tourelle de la mairie et sur le donjon de Marcilly. Cette fillette est pleine d'esprit. Votre cousin,
plus sérieux, pense que si la Mairie ét elle serait à lui comm
que Son rêve est d’être le Nemrod 1 contrée. Nos onze cents 4 pas.
4 ‘ Répondez-moi fant. Une chose c’est que vous ne m'avez Désormes. 1] est probable ‘avez rencontrée dans le mo est, dit-on, très répandue.
‘* Sur ce, mon
grand homme, et Parent.”’
cher Jean, nous saluons tous le nous embrassons le bon et cher
La réponse de Jean nc se fit pas attendre.
“ Paris, 17 juin 1868.
‘ Ma chère et excellente cousine.
“ Votre Cœur a deviné juste.
LA de ma jeunesse.
revoir maintenant ! Et comout ce qui m'est arrivé, en
Pensant que je verrai cette bonne joie dans vos yeux !
‘ Oui, certes, j’achèterai la Mairie, puisque cela vous plaît à tous, mais j'ai aussi un projet — c’est le secret, que je tardais à vous dire, parce que l’événement pouvait tromper mon espoir, — ce projet, c’est de racheter la Lizardière, C’est
acharnement, c’est Pour cela que je suis devenu
est ma devise, et
je l’ajouterai aux armes de Lizardière, quand j'aurai reconquis leur vieux nid.
‘* Ceci m'amène à vous répondre au sujct de Mile Désormes. Je ne l’avais Pas rencontrée encore, et, à vrai dire, je ne la cherchais pas ; mais il yatrois jours, depuis ma dernière lettre, à une soirée chez le duc de M..., je me suis trouvé en face d’elle tout à coup. Elle était entourée d’un escadron volant d’écuyers de l’empreur, de chambellans, d’auditeurs au conseil d'Etat, d’officiers des guides ; et elle semblait leur commander, avec son grand air de Calypso avant l’arrivée d'Ulysse. Elle est vraiment belle ainsi, mais elle a toujours je ne sais quoi d’impérieux et de dédaigneux qui n’est pas d’une jeune fille ; on dirait qu’elle porte toujours en un diadème invisible tous les millions de son père. Un brin de fleur vaudrait mieux.
‘* Je suis un ingrat, car elle a été charmante pour moi ; elle s’est humanisée en me demandant de vos nouvelles à tous ; elle m’a félicité de mes succès avec une grâce parfaite, et enfin, pour mettre le comble à sa grandeur d'âme, elle m’a dit brusquement et gaîment : ‘“ Et Clodion ?
Comment va Clodion ? Vous savez que ie l’ai reconnu dans cette belle ‘ Chasse au sanglier! ”’ Elle n’a pas ajouté si elle s’y était reconnue ellemême. Bref, je vous le répète, elle a été charmante, quoique manquant encore de simplicité.
‘* De mon côté, comme j'avais mon proiet, j'ai été d’une diplomatie transcendante. Savez-vous qui jai pris pour modèle en cette occasion solennelle ? Notre beau cousin Gaëtan de Cambrvy. Vous l’avez vu, je crois, faire le siège des jolies femmes de Tours et du-Mans. C’est quelque chose de respectueux, de calme, de voilé, avec des abandons contenus, des admirations indiquées à
‘ Ainsi j'ai fait. N'’allez pas croire cependant que je suis sorti de la réserve qui est dans mes habitudes et mon caractère ; non, certes STE per parlé, j'ai beaucoup écouté. On m'a exposé toute une théorie sur la politique et, en particulier, sur l’Empire libéral, devant laquelle je me suis incliné avec une sorte de surprise flatteuse. Enfin, j'ai Compris que je n'étais point devant une ennemie tout à fait irréconciliable. Et c’était le but de ma petite diplomatie, Je suis bien certain maintenant qu'elle ne se refusera pas à me rétrocéder la Lizardière, à condition, bien entendu, que je Payerai tous les frais de réparations et embellissements.
es Grondez-moi, je le mérite ; au fond, c’est, assez lâche, ce que j'ai fait là, car je lui en veux toujours à Mile Raymonde ; elle m’a humilié par sa générosité superbe et Sa munificence dédai- £neuse, sans parler du coup d'épée que j'ai failli recevoir à cause d’elle. I] n’y a que Clodion qui plaide en sa faveur.
‘" Je suis peut-être sévère ; mais il me semhle qu'on l’est encore plus dans les cercles très élégants et très mondains où
ui à parlé ; font injure en osant aspirer à sa main, et les candidats évincés unissent leurs rancunes.
‘* En ce qui me Concerne, quand elle m’aura rendu la Lizardière, j’oublierai de grand cœur es qu’elle m’a fait pascer.
‘ J’oubliais de vous dire que Mile Raymonde part demain pour la Touraine, et qu’elle ira pusscr quelques jours en famille, à la Lizardière, dont la restauration est terminée.
‘* J'espère, ma petite cousine, qu'il me restera bien assez d’argent pour cette double acquisition : j'aurai la Lizardière, parce que je le veux, j'aurai la Mairie parce que vous le voulez. Madeleine a une idée admirable avec ces deux drapeaux ; un blanc et un tricolore, n'est-ce pas ? Je tiens à ce que le blanc soit pour moi, vous savez ; mon cousin, dont la foi est un peu chancelante, arborera le tricolore. C’est joli, pour un décoré de l’Empire, ce que je dis là ! ,A ce propos, pricz mon cousin de préparer quelques bouteilles de vieux vin ‘ blanc ‘”’ de Saumur pour arroser mon ruban rouge.
‘ Adieu, ma chère cousine, et au revoir, je bavarde parce que je vous aime et parce que je suis heureux.
‘JEAN DE LIZARDIERE."”
Avec quelle joie Jean fut reçu à son retour, on le devine. C’est dans le malheur que nous connaissons nos amis, dit la vieille sagesse des nations ; c’est aussi dans le bonheur.
Un moraliste misanthrope a écrit : “Il ya dans le malheur qui arrive à nos meilleurs amis quelque chose qui ne nous déplaît pas ! ”” Pensée qui semble avoir pour corrollaire la pensée correspondante : ‘‘ Il y a, dans le bonheur qui leur arrive quelque chose qui nous déplait ! ”
La Rochcfoucauld n’eût pas écrit cela s’il eût été le témoin de ce retour de Jean. Ce fut une gaieté douce, des sourires qui en disent plus que les paroles, des silences que l’on prolonge pour
, lié
mieux entendre Je dialogue mystérieux des cœurs, des questions ingénues et des récits qu’il fallait recommencer.
Madeleine surtout ne tarissait pas, elle avait dénoué et renoué vingt fois le ruban rouge de Jean, elle voulait tout savoir et demandait l’explication de tout. Brusquement elle appliqua son petit doigt sur le front de son cousin,
— Où est donc votre étoile, mon cousin Jean ?
— Que veux-tu dire, ma petite cousine ?
— Dame ! nous avons lu dans un grand journal : M. Jean de Lizardière va, nous assure-ton, repartir pour la Touraine ; il rentre chez lui avec une étoile au front ! Où est-elle, cette étoile ?
— Enfant que tu es ! une étoile au front, cela veut dire : une réputation brillante ; c’est une sorte de métaphore.
— Et qu'est-ce qu’une métaphore ?
— C’est une manière de ne pas appeler les chosses par leur nom.
— Alors, je n'aime pas les métaphores : elles servent à tromper les enfants.
— C’est égal ! fit M. de Chazé, arrosons l’é toile avec le ruban.
On était au dessert de ce premier dîner de re tour, qui a toujours une sorte d’allégresse vibrante. Le vin de Saumur fut, apporté solennellement ; le comte remplit trois coupes de la blanche liqueur écumeuse, en disant avec une emphase qui cherchait à cacher son émotion :
— À la g'oire de notre cher cousin, haut et puissant seiyneur marquis de Lizardière !
Le comte et le marquis vidèrent leur coupe et même la remplirent de nouveau. Christiane, qui ne buvait jamais d’aucun vin, trempa les lèvres dans la sienne, et Madeleiné, par une faveur spé-
ciale, obtint une gorgée du nectar angevin.
Selon son habitude, le comto s’endormit après le dîner ; seulement, cette fois, en fermant les yedx, il dit à Jean :
-- Ïl a raison, le journal de Madeleine ; tu as une étoile au front !
Jean, avant de se retirer, prit la comtesse à part :
— Ma bonne cousine, rendez-moi un service encore. Accompagnez-moi demain à la Lizardière.
— Demain ? Déjà ?
— Oui, Mlle Raymonde est arrivée depuis hier, et, d’après ce que je vous ai écrit, vous comprenez bien que j'ai hâte.
— Oui, mon cousin, ou alors, à demain.
Jean partit donc tout , yeux ; mais Christiane resta pensive et presque inquièce.