‹ La Lizardière [microforme]Chapitre 30 sur 40 · UNE COMEDIE DE M. OCTAVE FEUILLET · texte numérisé non relu

UNE COMEDIE DE M. OCTAVE FEUILLET

Deux jours après, les répétitions de la ‘ Fée ‘’ commencèrent,

Rien de plus intéressant, dans la vie mondaine, que les répétitions d'une Pièce de théâtre par une Compagnie d'amateurs. Au bout d’un peu de temps, ces acteurs improvités sont saisis par Je ‘“ démon de la scène,” selon l’expression consacrée et, qui est d'une justesse terrible ; ils prennent bientôt les passions, les petites jalousies, les calculs habiles, l'amour-propre ingénieux, et jusqu'au langage technique des acteurs véritables, J'ai entendu, un jour, une fomme du monde dire à une de ses amies intimes qui répétait une scène avec elle : “ Ne vous regardez Pas ainsi dans la glace, ma chèr , Vous attirez l'attention du public et ‘“ vous me coupez mon effct ! ?’

Les acteurs du théâtre de Mar pas des inquiétudes aussi féroces même par l'excès contraire, car l’émulation leur manquait. Heureusement, l'excitant indispensable leur vint du côté où ils ne l’attendaient pas. On avait choisi, pour remplir le rôle important, du souffleur, une sœur de M. Désormes, Mme de Barrois, veuve d’un général de division. Mme de Barrois avait soixante ans, l'œil vif et inte'li. gent, une bonhomie railleuse et un franc parler qui ne ménageait personne.

Comme elle était affligée d’un embonpoint re-

cilly n'avaient ; ils péchèrent

marquable, on avait installé pour elle, devant le théâtre élevé dans la grande salle, un immense fauteuil où elle s’établissait au premier appel de la cloche des répétitions. Elle dépliait la brochure, mettait ses larges lunettes et remplissait imperturbablement son office de souffleur, et, la répétition achevée, elle se levait solennellement en disant d’un ton qui ne souffrait pas de réplique :

— Vous êtes tous également mauvais !

C'était sa manière d'inciter et d'encourager le talent.

La manière a du bon, comme on va voir. Peu à peu nos apprentis comédiens s’efforcèrent de désarmer une sévérité peut-être excessive, si bien qu'à la quatrième répétition Mme de Barrois laissa tomber cet arrêt flatteur : |

— Madeleine est moins mauvaise que les autres !

À la cinquième elle ajouta :

— Monsicur de Chazé se forme !

— En attendant que je me déforme ? riposta le comte, de sa voix la plus tonnante et un peu narquoise, en courbant sa haute taille non sans complaisance.

Le lendemain, Mme de Barrois prononça ce nouveau verdict :

— M. de Cambry sera parfait dans le rôle du vicomte de Mauléon : seulement il est froid comme glace. Quant à toi, ma belle Raymonde, je dois être juste : tu dis bien, mais tu ne sais ni marcher, ni t’asseoir, ni te lever. Quant à vous, monsieur de Lizardière, je ne vous adresserai aucune critique : iln'y a rien à faire de vous,

Jean, quoique habitué comme les autres aux critiques par trop franches de Mme de Barrois,

rougit de dépit. 11 avait une raison particulière d’être blessé, c’est que Mme de Barrois, avant gette condamnation brutale contre’ lui, avait prononcé un demi-acquittement en faveur de M. de Cambry. Or, M. de Cambry agaçait Jean, et volontairement peut-être.

Le vicomte Gaëtan de Cambry, que nous

avons déjà présenté au lecteur, avait, comme toujours, l’attitude la plus correcte et la plus distinguée ; pas un mot ne lui échappait qui ne fût d’une politesse et d’une réserve absolues ; mais dans son attitüde auprès des femmes se trouvait quelque chose de mystérieux cn lui, et son respect même semblait dire : Je ne veux pas essayer !

Jean connaissait la célébrité que son cousin s'était faite dans ce genre de demi-succès mondains ; comme on l’a vu par une de ses lettres à Christiane, Jean, un jour, à Paris, s’était donné le plaisir de prendre son cousin pour modèle en causant avec Vaymonde. Mais maintenent, il trouvait peu convenable que Gaëtan, en personne, prît la même attitude.

M. de Cambry, en cffet, dans la jolie scène où son rôle consiste à s’incliner devant l’héroïne de la pièce, sans mot dire, mais avec les marques du plus profond respect, M. de Cambry mêlait à ce respect une sbrte d’admiration qui semblait s’adresser autant à la personne physique qu’à la personne morale. C’est cela qui agaçait Jean, non point parce qu’il s’agissait de Raymonde, car son impression eût été la même à propos de Christiane ou de toute autre femme, mais parce qu'un homme n'aime pas à sentir autour des femmes qu’il respecte un autre homme sans cesse en quête et en éveil. | De plus, Gaëtan de Cambry était taquin, spiri-

tuellement et sournoisement taquin. Il se mit à taquiner Jean de cette façon.

Par exemple, ‘“ la Fée ”’ a une scène particulièrement poétique, celle où Aurore de Kerdic chante une sorte de cantilène devant Henri de Comminges endormi; Aaymonde venait de Comminges endormi ; Raymonde veanit de

Dans la brume du soir

Qui dort sous le vieux chène C’est Roger Beaumanoir,

Le jeune capitaine

Tandis qu’au fond des bois Courent ses chiens danois,

11 effeuille en rêvant,

Dans la verte fontaine,

Il effeuil'" en rêvant,

Des fleui de marjolaine...

Tandis qu’au fond des bois Courent ses chiens danois.

Raymonde s'arrêta là.

— Ï1l y a un troisième couplet, fit observer M. de Sambry en prenant la brochure, et le voici : cu [ | | NE V0 ' fre . ' | O mon jeune amoureux !

Des fleurs que ta main sème, Dit la fée aux yeux bleus, Je tresse un diadème

Tandis qu’au fond des bois

Courent tes chiens danois.

Christiane, qui assistait à la répétition, se hàta de prendre la parole :

— C’est moi qui ai conseillé de retrancher ce couplet, parce que c’est assez de deux au théâtre pour produire l’effet nécessaire.

— La raison est excellente, et je m’incline.

Mais M. de Cambry, tout en s’inclinant, regardaïit Jean et caressait sa fine moustache d’un air qui voulait dire :

— On aurait maintenu le couplet pour moi !

Autre exemple du système de taquinerie employé par Gaëtan : à la fin de la pièce, Aurore de Kerdic reparaît en costume de fée ; ce n’est plus la vieille magicienne de Brocelyande, ce n’est plus Aurore de Kerdic, c’est Jeanne d’Athol, la fiancée que Mme de Comminges a choisie dans son cœur pour la donner à son fils et la sauver. Jeannc, avec la complicité de son frère, a pris ce déguisement pour tendre cet heureux piège au jeune insensé qui cherchait la mort, et quand elle apparaît ainsi, resplendissante de grâce et de beauté, Henri tombe à ses pieds pour demander et obtenir son pardon. Jean se contentait de toucher du bout du doigt la main de Raymonde. Gaëtan crut devoir lancer cette observation perfide :

— L'auteur, dans la brochure, indique ici un jeu de scène : ‘“ Henri pose son front, comme pour cacher son émotion sur la main de la jeuue fille.” Pourquoi supprimer ce jey de scène indispensable ?

— J’ai pensé, interrompit Christiane, que ce jeu de scène était inutile pour les répétitions ; le jour de la représentation publique, on le rétablira.

Gaëtan s’inclina de nouveau, mais son regard, cette fois encore, semblait dire à Jean :

— Ce n’est pas moi qui âttendrais jusqu’à la première représentation ! Ah ! mais non !

Jean se sentait donc très agacé à la suite de cette répétition, quand il descendit dans le parc avec Raymonde et Christiane.

— Décidément, leur dit-il en marchant, Mme de Barrois a raison, je ne serai jamais qu’un.mau-

vais acteur, et j'ai envie de renoncer à mon A rôle.

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