‹ La Lizardière [microforme]Chapitre 31 sur 40 · OT · texte numérisé non relu

OT

— N'en faites rien, s’écria Christiane, tâchez plutôt de bien le comprendre ; tenez, si vous le voulez, Raymonde et moi, nous allons vous le faire répéter, mais à part, ici, à nous trois, loin des petits yeux moquenrs. Essayons, mon ami ; Raymonde qui doit être pénétrée de l’esprit des deux rôles, va étudier le vôtre en vous le lisant.

Raymonde se fit prier un peu, par un sentiment de modestie, légèrement feinte peut-être, mais elle prit le livre.

‘ La Fée,” comme toutes les œuvres de M.

Octave Feuillet, est écrite d'un style particulier: sans que les sen iments y éclatent en phrases ardentes, il y cour ce qu’on pourrait appeler ‘* la vibration passio inée ”” ; les mots sont délicats et fins, mais la pensée n’en est que plus tumultueuse, sous cette surface élégante. Il y a des tubéreuses, dont le parfum monte lentement à la tête et au cœur dans ce jardin de roses et de violettes.

Raymonde avait à lire ce passage, dans le rôle de Jean :

‘‘ Aussi bien cet étrange aveu brûle mes lèvres.. Qui que vous soyez, Mademoiselle, et il y a des instants où ma tête s’égare à sonder ce

ystère..., qui que vous soyez, je n’ose dire que je vous aime ;.. c’est un mot que j'ai trop profané ;.. mais jamais femme ne m'inspira rien qui approche du respecé profond et passionné dont votre présence, dont votre langage, dont votre regard me pénètrent ! Je ne vous aime pas... je suis près de vous adorer... Oui, pour cette seule soirée de simplicité, de calme, de vérité que je vous ai due, pour ce doux attendrissement dont vous avez rafraîchi mes yeux... je voudrais vous dévouer toute mon âme retrouvée... je voudrais...

si ce n’était pas de l’égoisme encore..., enchaîner à jamais ma vie à vos côtés... non... à vos pieds ! ”?

La jeune fille hésita plus d’une fois en lisant cette tirade : elle s’arrêta souvent, plus souvent que ne l’exigent les temps d’arrêt indiqués par l’auteur.

— Ce n’est pas cela, dit-elle.

— Non, ajouta Christiane ; vous allez trop lentement. Je veux essayer à mon tour.

Et Christiane se mit à lire la page de cette voix chaude et doucement émue qu’elle avait.

— À votre tour, maintenant, monsieur de Comminges !

Jean récita la tirade difficile, mais cette fois il était visiblement en progrès ; il eut même une manière de prononcer ces mots : J e n'ose ‘‘ dire que ‘e vous aime,” que ni Raymonde ni Christiane n’avrient trouvée.

La leçon continua ainsi et recommencça les

jours su;:vants.

C’est charmant, ce mode d'enseignement mutuel. Les femmes comprennent mieux que nous les écrivains, Parce qu’elles ont le secret et com me la clé de ces âmes voilées et, tendres. Si vous voulez aussi bien qu’elles comprendre le poète, regardez-les.

Très peu de jours après, Jean récitait ct jouait son rôle à merveille.

Il eut même le plaisir d’entendre Mme de Barrois s’écrier après la dernière représentation :

— Voilà une surprise ! (C’est M. de Lizardière qui est le moins mauvais.

Le jour de la représentation solennelle arriva. On en parlera longtemps dans tous les châteaux, du Mans à Tours et de Tours à Angers. Les parents et les amis intimes du comte et, de la com-

tesse de Chazé avaient tenu à concourir au succès de cette belle soirée ; on avait résolu d'illuminer le château, le parc et les avenues ; M, Désormes avait apporté de Paris toute une cargaison de lanternes vénitiennes, de transparents, de feux de Bengale et tout l’attirail d’un feu d'artifice. Dès la nuit tombante, on s'était mis à l’œuvre, et, à neuf heures, l'immense château tout entier flamboyait ; des guirlandes de lanternes et de verres de toutes couleurs dessinaïient le donjon, les ailes massives, le dôme de la chapelle, et lançaient des jets de lumière sur les massifs d’arbres at les larges pelouses du parc. De loin les invités, qui accouraient en descendant et remontant les collines, admiraient cet incendie féérique de tout le paysage.

Ils étaient nombreux ces invités, et la salle de spectacle, quoique vaste, avait peine à les contenir ; mais chacun ÿ mit de la bonne volonté ; les braves villageois s’entassèrent au fond, debout pour mieux voir, et les belles châtelaines de Tours, du Mans, de Noyant, de Saumur, de Rillé, du Lude, purent étaler à l’aise leurs toilettes merveilleuses, ce qui les disposa sans doute à l'indulgence pour les acteurs. Indulgence problématique et incertaine, car c’est au théâtre surtout qu’il est juste de dire : O mes amis, il n’y a pas d’amis ! De même que des acteurs de société se changent bientôt en acteurs véritables, de méme un public d'invités devient très vite un véritable public ; il n’y a pas d’indulgence ni de politesse qui tienne ; on n’applaudit que ce qui plaît, et il s'établit entre les acteurs et le pubiic le plus bienveillant une lutte nerveuse, celle qui donne du reste aux premières représentations un intérêt si palpitant et quelquefois si terrible.

Les comédiens de “ la Fée ”” n’échappèrent pas

à ces émotions, mais la bonne chance tourna bientôt de leur côté. Le premier applaudissement fut pour M. de Chazé dont le rôle ouvre la pièce ; il gagna tout de suite son auditoire par la rondeur et la franchise de son jeu ; on aimait cette nature puissante et simple. M. de Cambry, rien qu’à paraître, eut pour lui toutes les femmes séduites par son élégance irréprochable. Madeleine en son costume breton, fut applaudie à tout rompre par le double public du village et des châteaux. Jean et Raymonde n’emportèrent pas si facilement la victoire ; c’est contre eux que l’opposition, invisible et muette, mais réelle, réunit ses forces. Raymonde était trop belle et trop riche pour n’avoir pas quelques petites ennemies ici ou là ; on se répétait donc tout bas le mot que la vieille et imposante duchesse de Sablé avait prononcé en arrivant :

— Mlle Désormes a donc la bonté de jouer la comédie pour nous ; c’est très aimable, mais un peu hardi : il ne faut pas qu’une jeune fille donne sa mesure !

Jean, de son côté, avait des adversaires secrets, ceux de ses amis et de ses voisins que sa réputation subite et sa rapide fortune offusquaient un peu.

Raymonde et Jean comprirent d'instinct que leur public se défendait, mais c’étaient deux naturcs d’artiste, et l'ivresse de la lutte les saisit. Raymonde, dans la grande scène du repas, fut charmante ; on sentit bien vite la modestie de la jeune fille dans le jeu spirituel et piquant de l’actrice ; on l’applaudit alors sans réserve, et la duchesse de Sablé ne put s'empêcher de dire à haute voix : Elle est ravissante !

Ravissante, c’était le mot, si bien que Jean oublia le public qui le regardait et l’écoutait,

pour ne regarder qu’elle ; il se laissa emporter par la situation ; la fameuse tirade qu'il disait si mal à la première répétition, il la lança cette fois avec une émotion, une passion concentrée qui étonnèrent et enlevèrent les récalcitrants. Au dénouement, comme l’auteur l'indique, il posa son front brûlant sur la main de la jeune fille. Quand il releva la tête, au milieu des applaudissements enthousiastes, son regard rencontra celui de Raymonde, et il sentit tout son sang qui lui refluait au cœur... le double éclair avait jailli, le rayon mystérieux qui, dans ce monde, ne passe qu’une fois d’une âme à une autre âme!

Comme disent les comptes rendus du théâtre, ce fut donc un succès d'auteur et d’acteurs. Mais si l’auteur de la pièce applaudie était M. Octave lFeuillet, l’auteur de la soirée, de la pièce ignorée de ce publie, c'était Christiane. Placée sur le premier rang, et attentive à tout, elle seule avait saisi, comme au vol, ce rapide échange de regards entre Jean et Raymonde, et lorsque tous deux en descendant de la scène, s’approchèrent pour lui demander :

— Franchement, êtes-vous contente de nous ?

Ce fut avec son meilleur ct sun plus profond sourire que Christiane leur répondit, :

— Oui, mes enfants, je suis contente.

Cependant. les invités se dispersèrent dans les salons, sur le perron et la terrasse du château, pour admirer le feu d'artifice, puis, l’on dansa et l’on servit un souper qui dura jusqu’au matin, M. de Chazé réunit tous les amateurs et chasseurs sur le perron, les piqueurs embouchèrent les trompes ct les cors, et à deux Kilomèêtres de là, sur les collines d’en face, on entendit la voix du comte qui entonnait son air favori :

Vénus nous défend de boire, Bacchus nous défend d'aimer...

Après, on se dit adieu au moment où le soleil se levait sur les coteaux embrumés, et le chàteau, comme le village de Marcilly, rentrèrent dans le silence.

Sur la prière de Christiane, M. Désormes avait consenti à lui laisser Raymonde, qui devait être fatiguée de son triomphe ; mais il fut convenu qu'on lui ramènerait sa fille aux Bruyères, et à cette occasion il invita tous les acteurs de ‘“ la Fée,” à venir passer la journée chez lui, ce qui fut accepté naturellement.

Quand il ne resta plus au château que ses hôtes habituels, M. de Chazé, fatigué lui-même malgré son énergie physique, leur donna ce conseil paternel :

— Mes bons amis, allons dormir jusqu’au déjeuner !

Jean, avant de descendre dans son petit pavillon, se mit à errer de salle en salle dans le grand château, comme ces généraux qui, après la victoire, se plaisent à visiter le champ de butaille ; il s’en allait ainsi, rêvant, d’une pièce à l’autre, et il monta au second étage où est la chapelle. La porte en était entr’ouverte ; il entra doucement, mais s’arrêta sur le seuii : c’est qu'il avait aperçu Raymonde, ayant encore son costume de fée, agenouillée et le front incliné sur le prie-Dieu des grand’mères, devant le petit autel. Jean, lentement, sais mot dire, retenant son souffle pour ne pas la troubler dans sa prière, plia lo genoux en regardant tour à tour la Vierge céleste peinte sur l’autel et la jeune fille parlant dans l’ombre à la consolatrice de ceux qui aiment comme de ceux qui souffrent : puis il se

retira, dans le même silence, en amortissant le bruit de ses pas sur les dalles.

Raymonde l’avait-elle aperçu ? l'avait-elle entendu ? On ne sait pas.

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