‹ La Lizardière [microforme]Chapitre 38 sur 40 · RE · texte numérisé non relu

RE

— Îl ne faut pas lui en vouloir, maman. Elle souffre ; elle a cherché le repos.

La malade retomba sur son oreiller.

— Ah ! Pierre ! Pierre ! gémit-elle, le malheur est venu tout de même, tu le vois. Et pourtant, monsieur le curé avait dit que le bon Dieu arrangerait tout !

Le jeune homme eut beau multiplier les consolations, les paroles d'espoir, il ne parvint pas à dissiper cet abattement soudain. Alors, doucement, il s’assit au chevet, souleva l’oreiller de la vieille femme, et, comme une mère sur la couche de son enfant, berça lui-même ce chagrin qui lui arrachait des pleurs.

Quand il vit les paupières rougies s’appesantir sous le sommeil, il quitta la chambre. Sans qu'il se l’expliquât, une inquiétude venait de lui étreindre le cœur.

Cette retraite, ce silence de Vénie le torturaient maintenant. Il rentra dans la cuisine et dit à la servante :

— Mariette, il se fait tard, va te coueher.

-- Et vous ? demanda-t-elle étonnée.

— Moi, je ne me sens pas encore le besoin de dormir. Je me reposerai tout à l’heure.

Il attendit que tous les bruits de la maison se fussent assoupis, et, sollicité par un désir d’air et de mouvement, il descendit dans l’enclos.

Comme la veille, la lune rayonnait au firmament. Ce soir, hélas ! Pierre était seul. Vénie, la douce enfant, n’était pas à ses côtés pour admirer le tableau de la nuit étincelante.

Pierre s’avança, longeant je mur, le plus doucement qu’il put, évitant de faire craquer le gravier du jardin. Il s’approcha ainsi de la dernière fenêtre à la gauche de la. maison, donnant sur la

mer. Et là, le cœur palpitant, il appuya son oreille au volet. ,

Etait-ce une illusion d’ouïe, était-ce le vague bruissement des flots qui pénètre et sature les grands silences de la côte ? Il lui sembla, à plusieurs reprises, discerner comme un bruit de sanglots de l’autre côté des planches.

Vénie pleurait.

Elle pleurait, et il eût donné toute sa vie pour pouvoir tarir ses larmes, se reprochant, à cette heure, d’avoir exagéré ses scrupnles, d’avoir meurtri sans raison cette âme innocente qui se donnait à lui. En même temps, il se demandait pourquoi elle l’avait quitté sous ce’ ‘+ impression pénible, pourquoi, en se séparant ac lui, elle n’avait point répondu à l’étreinte de sa main.

Il regarda par les fentes du bois. Aucune lumière ne brillait à l’intérieur. Et, pourtant, Pierre eût juré qu’elle était là, tout près de lui, et que c'était bien elle qu’il entendait pleurer.

Non loin de la fenêtre, la jeune fille avait, de ses propres mains, dressé une charmille de lierre, de jasmin, de clématite et de chèvrefeuille. Déjà les vrilles longues des plantes grimpantes, jetées à travers le chaume de l’année passée, formaient un rideau suffisant pour y abriter un homme.

Pierre alla s’asseoir sur un banc sans quitter des yeux la fenêtre.

Quelle attente le clouait donc là ? Il avait vraiment le pressentiment que cette fenête allait s’ouvrir, que Vénie allait apparaître. |

Il ne se trompait point.

Du dedans un bruit plus distinct vint jusqu’à lui. Il entendit tourner l’espagnolette et grincer les volets, qui s’écartèrent. Un blanc fantôme s’encadra dans la baie toute noire. Illa vit se-

couée par son chagrin, tendre désespérément ses mains vers le rivage, et sa voix murmurer :

— Mon Dieu, Pourquoi avez-vous fait cela ?

Elle demeura là quelques instants, semblable à une statue de la douleur. Puis la fenêtre se referma, et Pierre ne vit plus, n’entendit plus rien,

Inquiet, il se leva et S’approcha des volets.

Le silence était complet cette fois.

Il eut l’envie folle de frapper sur les planches, d’appeler Vénie pour lui dire : Û

— Ne pleure plus ! La preuve est faite. Je sais que tu m'aimes, je n’ai pas besoin d’autre témoignage. Oublions cette mauvaise heure, et

que le jour qui va se lever nous ramène le bonheur !

Mais il se contint.

Il n’avait pas le droit de parler de la sorte. Il l'avait engagée à réfléchir, C'était à lui d’attendre qü’elle lui notifiât sa décision.

— Demain, Pensa-t-il, je connaîtrai mon sort.

Alors il rentra dans la maison, et, rassuré sur le compte de la jeune fille, il se jeta tout habillé Sur son lit. Quand il ferma les yeux, l’aube commençait à poindre,

ET

Le soleil était déjà haut lorsque Pierre se réveilla.

D'un bond, le jeune homme se retrouva debout.

Il venait de faire un rêve, un mauvais rêve, un rêve atroce. Le songe lui avait montré la mer débordant brusquement sui la plage, enveloppant l’église et arrachant le n lumbium de l’abri où l’avait installé Vénie. Il avait vu la jeune fille disputant la fleur pied à pied à la lame, et, plutôt que de l’abandonner, se laissant emporter avec elle. Désespérément accrochée à la plante, Vénie avait roulé sur la plage, et Pierre, attaché au rivage par une force surnaturelle, n’avait pu la rejoindre. Alors une voix ironique et railleuse li avait crié : ‘“ Tu ne les a pas voulues, tu n'as pas su les garder ; je les reprends. Fleurs de mer ! Fleurs de mer ! ””

Oh ! l’horribie cauchemar ! Le jeune homme s'était redressé, baigné de sueur. Et son premier cri, sa première interrogation avait été :

— Vénie ? Où est Vénie ?

Mariette avait répondu :

— Vénie est allée à l’église. Elle fait la communion, je crois. Elle reviendra sans tarder.

Il s’enquit de l'heure. Comme pour le renseigner, le clocher égrena ses notes claires. Sept fois le son s’envola de la flèche à jour.

— Ah ! oui, dit-il, la messe commence. Je la rencontrerai à la sortie,

Il vint à la chambre de sa mère. Elle dormait d’un sommeil si paisible qu’il ne voulut pas la troubler. Il n’avait rien mangé la veille ; l’appé-

Page 1