‹ La Lizardière [microforme]Chapitre 5 sur 40 · PRE · texte numérisé non relu

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— Non, mon père, n’abandonnans pas cette rivière. Allons en face.

Et l’on se remit à courir, Tout à coup, Raymonde arrêta son cheval.

— Voyez ! voyez ! dit-elle : là, tout près, à cent mêtres, sur ce mamelon.…

— Eh bien ! quoi donc ? s’écria le petit Raoul, je vois une ferme avec un pigeonnier qui n’a plus de toit.

—“0 frater ignorantissime”’! Ce que tu prends pour un ferme est un manoir du quinzième siècle, et le pigeonnier est une tour qui me semble beaucoup plus ancienne. Père, père ! je vous en prie, allons voir.

Et, sans attendre la permission, elle engagea son cheval dans le court et étroit chemin qui conduit au vieux manoir.

Raymonde, suivie de son père, de son frère et de M. Frédéric. Legrand, fils d’un associé de M. Désormes, se trouva bicntôt devant une grande porte, dont il restait un seul battant troué luimême et ne tenant plus au mur que par un gond à moitié descellé ; cette porte ouvrait sur une grande cour dépavée en maint endroit, et bornée à droite par des bâtiments de ferme en ruine ; à gauche s’élevait le manoir, flanqué de sa haute tourelle, une ruine aussi. Le perron qui montait à la porte principale n’avait plus que la moitié de sa rampe, et il y manquait plusieurs marches: celles qui restaient, rongées par le vent, le soleil et la pluie, semblaient près de s’effondrer. Des fenêtres de la façade, quelques-unes étaient bouchées comme à la hâte, avec des moellons mal joints, quelques autres n'avaient plus leurs croisillons de pierre, et des madriers coupés court en Soutenaïient seuls la voussure ogivale, Æa mousse, comme une moisissure jaune et verte, , rongeait les pierres depuis le sol jusqu’à l’encorbellement du toit troué et affaissé sur lui-même ic là. Sur ce tapis de mousse la pluie avait - __- des sillons humides toujours, si bien que le vieux monument semblait, pleurer, car les ruines ont des larmes comme les hommes.

Entre le manoir et les bâtiments de ferme, au fond, le mur était à moitié détruit, et deux noyers centenaires le couvraient de leur ombre.

Si hi be.

Quand la joyeuse cavalcade arrive dans la cour, un aboiïiement furieux sortit de cettr ombre, et un chien de haute taille s’élança vers les visiteurs inattendus.

— Ici, Clodion ! ici !

Clodion, docile mais grondant toujours, retourha sous le noyer et se plaÇça près de celui qui l’appelait. C’était un homme, jeune encore, assis sur une des pierres du mur écroulé.

Il se leva, appuyant sa main droite sur un bâton plus solide qu’élégant, regarda ceux qui venaient et attendit. Sa tête cachée sous un large chapeau de paille grossièrement tressée ; une sorte de tunique ou d’habit de chasse en velours foncé, un gilet et un pantalon de même étoffe et de même couleur, des guêtres de cuir tombant sur de gros soulicrs ferrés ; de longs cheveux bruns répandus sur de fortes épaules et encadrant la maigreur du pisage où brillaient dans une sorte de tristesse des yeux bleus et cernés de noir : tout cela faisait que ce jeune homme avait quelque chose de semblable et de conforme à toutes ces ruines.

— C’est le fermier, ou le fils du fermier, dit tout bas Raymonde à son père. Allons à lui.

Elle poussa son cheval vers l’inconnu, et lui dit avec une légère inclination de tête.

— Rendez-nous un service, mon ami...

À ce mot ‘ mon ami,” le jeune homme ôta son chapeau, releva la tête, fixa sur Raymonde des yeux remplis d’un tel éclair qu’elle rougit et se troubla ; mais elle reprit bientôt :

— Pardon, monsieur ; nous ne connai. »ns point ce coin du jprays ; nous avons aperçu en passant cette tourelle et ce manoir ; nous voudrions les visiter, et d'abord savoir leur nom.

— Monsieur, dit M. Désormes en s’avançant à

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son tour, vous excuserez sans doute la curiosité de ma fille ; elle est un peu artiste, et les belles ruines comme celle-ci l’attirent et la rendent quelquefois indiscrète.

— On n’est jamais indiscret quand on est poli, répondit le jeune homme en souriant un peu.

L’éclair qui avait un instant sillonné ses traits s'était éteint, et il ne restait plus dans ses yeux que cette sorte de mélancolie qui en devait être le caractère habituel.

— Alors, monsieur, reprit Raymonde, ce château s’appelle..

— La Lizardière, mademoiselle.

— Un beau nom pour une belle ruine. Et peuton la visiter ?

Cette fois ce fut le jeune homme qui rougit ; il sembla réfléchir, puis avec une sorte de résolution fière :

— Eh bien ! oui, après tout. Voulez-vous me suivre ?

Raymonde, son père, son frère et M. Frédérie laissèrent les chevaux sous la garde des domestiques, et le jeunc homme se dirigea le premier vers le perron et la porte d’entrée ; il l’ouvrit, se retira un peu et du geste invita les visiteurs à passer ; mais il avait compté sans son chien qui, se glissant entre son maître et ses hôtes improvisés, fit tête aux envahisseurs et reprit son abo‘ement furieux, en montrant des crocs peu hospitaliers. :

— Je ne suis pas dans les bonnes grâces de Clodion, dit en riant Raymonde, et si + manoir n’était de la Renaissance, on pourrait mettre sur Ie bas de la porte l'inscription antique: Cave canem !

— Clodion ne sait pas le latin, mademoiselle,

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mais il entend un peu l’anglais. Ici Clodion ! ‘* Go and take care of the goat ”’ !

— Ce qui veut dire, monsieur...

— Va garder la chèvre.

Clodion avait compris ; il descendit en courant les marches du perron et se précipita vers un petit pré ombragé par les ‘deux noyers du vieux mur ; et on entendit bientôt le bélement d'une chèvre saluer son retour.

— Singulier fermier ! dit tout bas M. Désormes à sa fille, en entrant dans le manoir.

— Et qui ne me plaît guère !murmura M. Frédéric entre ses dents.

Hélas ! ce qui était au dehors ruine pittoresque était au dedans délabrement horrible ct sombre misère. Tout le rez-de-chaussée présentait l’aspect de la désolation. Point de meubles. Des toiles d’araignée pendant aux poutres rompues, le sol sans dalles, les fenêtres sans vitrage, le salpêtre rongeant les murs crevassés, l’humidité noire, une sorte de gouffre ouvert tout à coup et se perdant dans l’ombre — c’étaient les oubliettes autrefois — des nids de chauve-souris et de martinets, formant au bas des plafonds comme une corniche d’impuretés. Rien de plus.

Seule, à l’extrémité d’un couloir ouvert dans l’ancien mur d'enceinte, unc chapelle gardait quelque chose de la richesse et de l’élégance du passé. Des fresques, dans le genre du Giotto, avaient résisté ; les deux anges de pierre, immobiles gardiens du petit autel, avaient l’air de prier encore pour l’âme des anciens seigneurs endormis là, dans les caveaux respectés par le temps et mênie par les révolutions.

En sortant de la chapelle, Mile Raymonde ne pût s’empêcher de dire :

— La chapelle est mieux conservée que le reste.

Le jeune homme rougit légèrement et répondit avec un peu d’embarras : |

— Le premier étage est moins abandonné que le rez-de-chaussée, mademoiselle. Voulez-vous m'y suivre ?

Et il gravit devant elle les marches usées et chancelantes d’un escalier en bois de chêne, où de vieilles sculptures se dessinaicnt encore sous une épaisse couche de poussière. Le premier étage méritait l'éloge relatif qu’on venait d’en faire. Il se composait presque d’une seule salle, mais immense et bien éclairée + jour y entrait d’autant plus abondamment, qu'elle avait deux étages superposés de fenêtres. (Ce n’était pas un caprice n'avait plus de plafond, et les fenêtres du second étage correspondant à celles du premier produisaient cet effet bizarre et non sans grandeur.

Dans cette vaste salle, les quelques meubles qui restaient semblaient perdus ; un lit à colonnes et à baldaquins de soie rougeâtre, au milieu une table de chêne noirei par le temps, deux vieux fauteuils en tapisserie reproduisant des estampes d’après les chasses de Gaston Phébus ; au fond, en face du lit, la cheminée à colonnes de pierre unie et luisante comme du marbre. Au-dessus du foyer, sur un entablement de pierre pareille, le 3a verset du chapitre XIIT de l’Epitre aux Corinthiens, pouvait se déchiffrer, bien qu’effacé à demi par la fumée et la poussière de plusieurs siècles :

‘ Quand j'aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que j'aurais livré mon corps pour être brûlé, si je n’ai point la charité, tout cela ne me sert de rien.”

Plus haut encore que cette inscription gothi-

sienne

En

que s’élevaient, dans un cartouche de pierre, des armoiries parfaitement intactes.

— Je sais mal lire le blason, mon père ; voulez-vous m’aider un peu ?

— Je ne suis guère plus savant que toi, Raymonde ; et je crois que Raoul et Frédéric ne sont pas plus avancés dans cette étude un peu négligée aujourd’hui.

Le regard de M. Désormes interrogeait évidemment le conducteur ; il comprit :

— Ce sont les armes des Lizardière : ‘‘de gueule au lézard d’or accompagné de deux anneaux de même. Couronne de marquis. Pour support deux griffons. Devise : Tout droit,

Mile Raymonde écouta cette explication en regardant le blason des Lizardière avec un inexprimable sentiment de dédain voulu et de respect involontaire. Elle sc détourna ensuite sans mot dire ; et, apercevant. sur une table des livres et un album, elle se mit à les ouvrir sans faeon.

— Mademoiselle, dit le jeune honime, je n’aurais pas osé vous offrir de jeter les yeux sur des bouquins peu intéressants et sur des dessins d’album indigne d’être regardés.

Mile Raymonde, sans relever la leçon indirecte qui lui était donnée, répondit en se mordant les lèvres :

— Oh! j'aime beaucoup les vieux livres, et j'ai quelque prétention à les connaître. Voici le ‘* Jardin délicieux de la Touraine,’ par le R. P. Martin Marteau, édition de 1663 : mais ce n’est qu’une réimpression. L'édition originale, sous le

titre de ‘ Paradis délicieux,” est de 1561. J’en ai un exemplaire au chiffre de Mme de Montespan.

Mile Raymonde prit un autre volume.

— Oh ! s’écria-t-elle, voici une merveille, et je cherche cet ouvrage depuis un an: ‘ Histoiro

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agrégatine des annales et chroniques Danjou et du Maine.” Le rivilège donné à Galliot-Dupré et signé Jehan “de la Barre, constate qu'elles sont ‘ extraictes de plusieurs historiographes anticques dt modernes’? Voyez, mon père, les beaux encadrements ! Et au sommet du frontispice cette main qui sort d’un nuage et qui tient un livre à double fermoir.. Oh ! le beau livre ! Il faut absolument, mon père, écrire à Paris pour avoir le pareil !

— J'écrirai, ma fille ; mais si Molière vivait, il ajouterait peut-être à sa galeric de femmes la ‘ jeune fille bibliophile.”’

— Ne me parlez pas de Molière ! On veut en faire un révolutionnaire aujourd’hui ; mais au fohd, c’est un aristocrate, et, comme on dit maintenant, un réactionnaire. Mais voici un album plus moderne que l’ “ Histoire agrégatine.”’

Et Mile Raymonde tourna de sa main finement gantée les pages de l'album.

— Oh ! mais c’est très bien cela ; Voici une délicieuse aquarelle... Ce sont des paysages des environs ; je connais Je moulin de Brave, sur la Maulne ; c’est charmant, vraiment délicieux, Et de qui sont-ils ces dessins ?

— De moi, mademoiselle.

— Ah4

— Alors, ce grand Paysage à l'huile, que je vois sur le mur...

— Îl est de moi également.

— Et cette tête de Christ ébauchée...

— C’est encore moi le coupable,

— Mais c’est très remarquable tout cela, n’estce pas, mon père ? Vous devriez, monsieur. cultiver un parcil talent.

— Je ne travaille plus, mademoiselle.

— Et pourqoi, monsieur ?

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