‹ La Lizardière [microforme]Chapitre 6 sur 40 · Ù COR PT RS NA · texte numérisé non relu

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— À quoi bon ?

—— C’est grand dommage, monsieur.

Et elle regarda le jeune homme avec une sorte d’étonnement qui, à son insu, valait le compliment le plus flatteur.

— Descendons, mon père, je voudrais vous parler.

On regagna par le même chemin la cour où piaffaient les chevaux, et Mile Raymonde conduisit son père sous l’ombre des vieux noyers. La conversation fut animée, mais courte.

— Je ne sais rien te refuser, Raymonde, mais tu me fais faire des folies.

M. Désormes revint avec elle vers le jeune gardien du manoir.

— Monsieur, lui dit-il sans autre préambule, ma fille a une idée assez étrange et précipitée. Elle voudrait absolument acheter ce vieux château, dont le propriétaire nous est ‘nconnu, et je prends la liberté de vous dema. r quelques renseignements à ce sujet.

Le jeune homme pâlit affreusement, mais répondit d’une voix vibrante :

— La Lizardière n’est pas à vendre.

— Peut-être, interrompit Mlle Raymonde, si elle n’est pas à vendre, srra-t-elle vendue, et volontiers j’en offrirais trois fois la valeur...

— Encore moins, mademoiselle.

— Le propriétaire est donc ce qu’on appelle un original ?

— S'il est un original, je ne sais jas, mais je sais qu'il tient à cette ruine dont il porte le nom.

— Il existe donc un M. de Lizardière ?

— Un marquis de Lizardtèie, oui. Et tenez, pour couper court, je vais vous raconter l'histoire du propriétaire et en même temps celle du

château. Depuis un temps immémorial, ce château, les terres et les bois qui l'entourent, ap- Partenaient aux marquis de Lizardière.

En 1792, le grand-père du marquis actuel émigra. Quand il revint en 1814, il trouva le château démantelé, la plupart des terres vendues comme bien national. 1] racheta le manoir, et ce qui restait de prés et de bois. Il était pauvre et il avait épousé, pendant l'émigration, une jeune fille noble et pauvre comme lui. Tous deux moururent, laissant un fils qui servit dans la garde royale jusqu'en 1830, Ce fils ge maria comme eux, noblement et vauvrement. Il est mort, laissant une fille, qui est sœur de charité, et un fils.

— Ce doit être un jeune homme encore, dit M.

Désormes.

— Je me nomme le marquis Jean de Lizardière.

-- Excusez-nous, monsieur le marquis, si nous ignorions tout cela. Nous n'habitons le pays que depuis quelques mois, Je suis M. Désormes.

— M. Désormes, le sénateur ? Oui, je sais. C’est vous qui avez fondé une ferme modèle, au bord de la forêt de Château-la-Vallière, sur la route de Tours ?

— Précisément.

— Eh bien, monsieur le sénateur, je connais votre histoire, Vous êtes immensément riche, vous avez des mines en Auvergne, des forges dans l’Indre, un hôtel et des maisons à Paris, je ne vous envie pas vos millions, mais ne m’enviez pas mes vieilles pierres.

— Mais, monsieur, s’écria Raymonde, au premier jour elles tomberont.

— Mademoiselle, elles tomberont à mon gré, si c'est sur moi qu’elles tombent.

— Décidément, monsieur, vous êtes plus qu’ori-

tions.

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ginal, vous êtes un peu. comment dire ? un peu sauvage.

— Tout à fait sauvage, mademoiselle, et je vais vous le prouver par une franchise qui ne dépasscra pas, j'espère, les bornes des convenances. Je n’aime pas votre nom ; il me rappelle de tristes souvenirs. Votre père s’est battu contre le mien, en 1830, dans les rues de Paris. Nous sommes de ceux qui n’oublient point ces choses. Un jour — je n'étais pas né, moi — ma sœur, qui avait dix ans, pleurait là, sous ces arbres, assise sur ces pierres. — Qu’as-tu donc ? lui dit mon père. Elle lui répondit : Je pense au Roi. Je suis comme ma sœur. Quand vous êtes entrès, je pensais au Roi.

— Je suis loin de vous en blâmer et je vous en estime davantage, dit M. Désormes, gravement. Quand . as nous connaîtrons mieux, nous parlérons r-titique. Laissez-moi vous dire seulement que vous auriez dû vivre un siècle plus tôt.

— En compaynie du duc de Saint-Simon et du comte de Boulainvilliers, ajouta Mile Raymonde en riant.

— Auraient-ils eu le malheur de vous déplaire, mademoiselle ?.

— Au contraire, reprit-elle avec plus de douceur et un regard qui cherchait à persuader, car je suis sûre qu’ils plaideraïent ma cause auprès de vous. Avant un an j'aurais fait de la Lizardière le plus ravissant château Renaissance que l’on puisse voir...

— Et vous m'inviteriez à vos fêtes, n’est-ce pas ? reprit le marquis Jean avec une sorte d’amertume et de hauteur farouche ; non non ! Ce qui me plaît dans cette ruine, c’est que ruine elle doit rester. Je l’aime ainsi, et je la haïrais si elle était autrement grâce à l’argent d’un autre

Je suis pauvre, plus pauvre que mon père; je vis là, seul, avec un serviteur, qu’il m'a légué : j'ai à peine assez de blé pour lui donner du pain; ma chèvre est mieux nourrie que nous, car elle broute l’herbe des fossés sur la route, mon chien est plus heureux, car il peut chasser dans les bois, ct je n’ai pas souvent de quoi acheter de la poudre et du plomb. Mais si je n’ai pas toujours du pain, mon père et ma mère, qui dorment dans la chapelle que vous avez vue, ont des fleurs sur leur tombe. Ce ne sont pas des fleurs rares et Payées bien cher, ce sont des bruyères que je vais chercher là-haut dans les landes. Personne n'y pourrait aller si je partais d’ici.

— Vous vous trompez, monsieur, et je m’engagerais certainement...

— Mademoiselle, on ne vend pas les tombes.

Celles des miens resteront sous ma garde, en attendant qu’elles me recoivent.

— N'insistons plus, ma fille. M. de Lizardièro avoue sa misère avec une fierté si nôble que c’est un devoir de la respecter en retirant nos offres.

— Malheurcusement, reprit M. Legrand, moins courtois que M. Désormes, tout le monde peut n'avoir pas le même respect, et si :nonsicur le marquis a des créanciers.

— Des créanciers, monsieur ! Je ne dois rien à personne, je suis le vaincu de la misère, laais non l’esclave de la dette. Je n’ai rien voulu accepter, même de mes parents, de mon vieux cousin, le comte de Chazé, par exemple. J'ai mêma renoncé à les voir, pour que, devant leurs visiteurs, ils n’aient pas à rougir de mes pauvres habits. D'ailleurs, avant de céder la Lizardière, jy mettrais le feu de mes mains.

— En vérité, monsieur, vous êtes plus fier en-

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