LE RETOUR DE PIEYRARD
Quand M. Désormes et sa famille curent disparu du côté de la Maulne, quand Jean cessa de voir l’amazone de Mile Raymonde passer, à travers les-saules, gonflée légèrement par le vent de la course, il revint s’asseoir sous les arbres et siffla son chien. Clodion accourut en bondissant.
Clodion n’était plus jeune, mais il était encore beau. On l’appelait Clodion, en souvenir du Mérovingien chevelu, parce qu’il avait une crinière abondante et soyeuse. Pourquoi L10dion, qui est un métis de braque du bengale e du grand basset, a-t-il une crinière ? C’est le secret des temps passés. Le fait est qu’il avait une crinière, et que le plus grand plaisir du marquis était de passer et de repasser sa main dans cette -=yale chevelure. Cela le poussait à la rêverie et même au monologue. Jean se mit donc à caresser le bel animal qui le regardait de ses yeux intelli-
. gents et tendres.
— Saistu ce qu’on voulait, ami Clodion ?
Oui ! cette grande demoiselle blonde qui était là sur un cheval noir...
Et le marquis montrait du geste la route par laquelle Raymonde était partie. Clodion parut comprendre, car il se mit à gémir et à montrer ses dents blanches et aiguës.
— Oui, Clodion, elle voulait nous prendre la
Lizardière, les deux noyers et la chèvre... ‘“ the goat ! ”
Clodion jeta un aboiïement, que Jean arrêta bientôt avec une caresse.
— Elle m'aurait pris la chèvre, et peut-être aussi Clodion.
Clodion regarda son maître d’un air étonné.
— Ami Clodion, tu serais plus heureux avec elle : tu aurais une niche bien chaude dans un beau chenil, tu aurais un collier tout neuf, de la bonne soupe trois fois par jour, et tu irais chasser à ton aise par les bois, comme dans ta jeunesse... Veux-tu aller avec la belle demoiselle ? Oui, va donc, et rejoins-la vite.
Et Jean montrait la porte et la route. Clodion fit quelques pas, mais il revint vite pl. sa grosse tête sur les genoux du marquis.
— Tu ne veux pas, Clodion, tu préfères ta maigre pitance avec ton pauvre frère. Tu as raison d’être fidèle, c’est une vertu que les hommes laissent aux chiens. Et puis, vois-tu; les chiens finissent mal dans les maisons des riches : on les pend quand ils ne peuvent plus chasser. Et Pieyrard ?.. On m'aurait pris Pieyrard... mais non. il n’aurait pas voulu, encore moins que toi. Dismoi, Clodion, cela ne t’étonne pas que Pieyrard ne soit pas encore de retour ! Il est allé au Lude, chez la vicille mère Honoré, chercher de l'argent que l’on me doit. trois cents francs dont j'ai besoin. Nous n’avons pas d’autre revenu, ami Clodion, et ce n’est pas beaucoup pour deux hommes et un chien !
Clodion, depuis quelques instants, avait tourné la tête et regardait attentivement du côté de la route ; tout, à coup il se leva et courut vers la porte d’entrée. Un grand vieillard y arrivait en même temps. Il marchait droit et ferme
ie
malgré son âge, toutefois il avait l’air accablé non par la fatigue, mais par le chagrin.
-— Eh bien ! Pieyrard, eh bien ?
— Mauvaises nouvelles, monsieur le marquis La mère Honoré ne pourra pas vous payer cette année, ni peut-être l’année prochaine. Vous savez que son mari est mort et qu’elle a dû dépenser beaucoup en frais de succession, car la ferme était au pauvre défunt ; de plus, son fils aîné, qui était bûcheron, est tombé du haut d’un chéne dans la forêt de Jupilles, et il s’est cassé la jambe. Elle aurait besoin qu’on vint à son aide, la pauvre femme, au lieu de payer les autres. Ah ! si vous aviez vu sa désolation : Ne pas payer monsieur le marquis, äisaic-elle, dont la père a été si bon et nous a prêté, voilà vingt ans, ces six mille francs pour acheter la ferme : S’il veut que je la vende, je la vendrai, allez :
-— Non, Pieyrard; je suis trop malheureux pour faire des malheureux à mon tour. Mais qu’allons-nous devenir ? je comptais sur cet argent pour payer les contributions, car nous sommes bien en retard. Le percepteur m’a déjà envoyé deux sommations.
— Ah ! monsieur le marquis, trois cents francs pour un domaine qui n’en produit pas cent !
Est-ce une injustice, seigneur Dieu !
— Que veux-tu ? c’est l'impôt des portes et fenêtres qui nous ruine.
— Sans compter les autres, monsieur le m quis ; la cote personnelle pour vous et pour moi, et la taxe sur Clodion, car les chiens payent l'impôt maircenant, !
— Nous aurions été si heureux cet hiver, mon bon Pieyrard ! Nous avons du blé suffisamment pour nous et Clodion, deux gros sacs de pommes
fond de train,
cadavre d’un gros lapin pendaïit à sa gueule, et,
en chien peu égoïste, il déposa sa victime aux pieds de son maître,
de terre et une barrique de cidre, sans compter
les noix en abondance. Avec cela on est riche.
—1l n’y a pas de bonheur pour les braves gens, monsieur le marquis ! Dieu n’est pas juste.
— Tu as tort de parler ainsi, Pieyrard ; Dieu est juste, et les hommes mêmes ne sont j'As aussi méchants qu’on le dit. Seulement il y a des fatalités.
— Je ne sais pas ce que c’est, monsieur le marquis, mais avec ces maudits trois cents francs qui nous manquent, nous aurions mieux fait encore que de payer nos impôts ; je voulais vous faire une surprise, vous apporter du Lude un bon gigot… dont vous avez grand besoin.
— Moi, Pieyrard ?
— Eh oui, donc! Cela me donne des coups dans le cœur quand je vous vois pâle et maigre Comme Ça... Un peu de viande est nécessaire à votre âge. Quand on est vieux comme moi, les pommes de terre suffisent, on vit sur la viande du passé ! Mais, à vingt-cinq ans... cela tue.
— Ce qui tue, Pieyrard, c’est autre chose.
— Et quoi donc, monsieur le marquis ?
— Les souvenirs... Mais où est Clodion ?
— Je l’ai vu tout à l’heure qui filait vers le vieux châtaignier.
— Du côté du Bois-Renard. Je comprends.
C’est l’heure où les lapins vont prendre l’air. Clodion dînera mieux que nous.
Æn ce moment, on entendit vers le Bois-Renard des aboïiements prolongés ; puis un silence. Deux minutes après, maître Clodion revenait à mais il ne revenait pas seul. Le
EP PR Ed TU
PA Pt Ut CP
— Voilà qui remplacera ton gigot, père Pieyrard.
La cuisine ne fut pas longue, et une demi-heure après, une gibelotte fumante était servie par Picyrard sur la, table de la grande salle, à côté d’une bouteille de cidre. Jean n’était pas encore à l’âge où le chagrin chasse l’appétit. Cependant il ne voulait pas commencer un tel festin par une ingratitude : le premier morceau fut pour Clodion, qui accepta sans aucune cérémonie ; le second fut pour le cuisinier, qui fit plus de façor, mais qui, sur l’ordre absolu de Jean, dut s’asseaoir en face de lui. Le dessert manquait de luxe : quelques noix même fraîches, no remplacent pas avec avantage ‘‘ une génoise à la Condé,’ mais le bon cidre écumeux fait valoir les noix qui font valoir le cidre.
L’ambition vint en mangeant, et quand maiïitre Pieyrard sortit emportant les restes du lapin, Jean ne put s'empêcher de murmurer entre ses dents :
— Voilà bien six mois que je n’ai fumé : mais si jamais je deviens riche...
Il s’arrêta, en voyant son vieux serviteur rentrer. La physionomie de Pieyrard avait quelque chose de solennel ; il s’approcha lentement du marquis et déposa sur la table une assiette marquée aux armes des Lizardière — une des rares survivantes des splendeurs passées. Dans cette assiette étaient deux cigares enrubannés, deux havancs renflés et blonds.
Le marquis, stupéfait, regarda les cigares et regarda Pieyrard.
— Où as-tu trouvé cela ?
— Mais... chez le marchand de Lude. monsieur le maruis.
— Alors, avec quel argent ?
ge a mpeg
— Voilà l’histoire, reprit maître Pieyrard non je sans quelque embarras. Vous savez que j'ai ‘é fl! charpentier dans ma jeunesse. Or, en quittant. la | mère Honoré, j'ai aperçu maître Louis, le char- | ron, qui travaillait devant sa porte. Contre son {! habitude, il ne s’arrêta pas dans son travail ii pour faire un bout de causerie, — On est donc || bien pressé, lui dis-je, qu'on méprise les vieux ie amis ? — Non, père Pieyrard, m'a répondu le bonhomme, on ne méprise pas les vicux amis,
“|| mais la besogne presse à cause de la faire qui a | | lieu dans deux jours. — Eh bien ! dame, père
Louis, on vous aiderait tout de même un peu
| sans demander des mille francs de récompense. —
Alors, prends ce timon, et hâte-toi de le dégros-
sir un peu. -- .J’ai donc pris plaisir à aider mat-
{| tre Louis pendant deux bonnes heures. Voilà
pourquoi je suis rentré si tard. Comme c’est un
homme juste en tout, il m’a offert une belle pièce
de deux francs. J'aurais dû n’y pas toucher,
mais en passant devant la porte du marchand
de tabac, je n’ai pas pu éviter de le saluer, car
| il m’a reconnu et ainsi interpellé : — On ne fume
|| donc plus chez vous, père Pieyrard ? On refuse
. donc de faire aller le commerce ? Mais non, mon- 2
sieur Dufour, et à preuve je vous demande trois -
choses : un paquet ‘de caporal, une pipe de terre
et deux cigares de première qualitz. — Et voilà,
monsieur le marquis, comment il y a deux ciga-
res sur cette assiette, C’est une surprise que je
vous ménageais, et je ne vous en ai point parlé
en arrivant pour attendre le bon moment, après le dessert !
Jean, sans mot dire, tendit la main à son vieil ami, prit un des cigares et lui tend’; l’autre. A
— Non, monsieur Jean, c’est trop fade les ci-
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