II. — Passons donc aux définitions fondées sur des
caractères multiples. Le plus souvent elles spécifient la
1. Déjà Adam Smith (Richesse des Nations, livre HI, t. I, p- 475, 485) ; «Les villes étaient habitées principalement par des artisans et gens de métier». C’est là, d’ailleurs, en ce qui concerne le moyen se une assertion dont toute une partie de ce livre démontrera Ja fausseté. — V. surtout Sombart, Der Begriff der Stadt und das Wesen der Stædtebildung (Braun's Archiv, 1907, XXV, p. 2); les villes seraient «des agglomérations d’hommes qui pour leur subsistance dépendent des produits du travail agricole extérieur ». Maïs cette proposition, comme celle de Smith, n’est vraie que pour des villes relativement modernes. — Ratzel, Anthropogeographie, IL, 406, définissait aussi la ville comme un centre industriel et commercial. — Sieveking (Die mittelalterliche Stadt, in Vierteljahrschrift für Soc. und Wirtschaftsgeschichte, XI, 1904, p. 190, la définit comme un centre d'échange). :
2. V. Etudes d'histoire et d'économie politique, p. 342-343. Cantillon avait eu la vue plus juste quand il écrivait (Essqi sur le commerce, p.20): « L’assemblage de plusieurs riches ropriétaires de terres, qui résident ensemble dans un même eu, suflit pour former une ville ». Sombart répondrait que ces purs consommateurs vivent bien du travail agricole du dehors : mais il sera montré plus loin avec détail que dans une foule de civilisations l’agriculture tient, dans les villes mêmes et à leur intérieur, une place considérable ; c’est là un fait trop méconnu.
ville par une multiplicité de caractères qui sont de même nature ; c’est ainsi que M. Pirenne définit la ville par un ensemble de caractères morphologiques (1), et que les économistes contemporains la définissent par un ensemble de caractères fonctionnels (2). Mais les caractères retenus par la définition peuvent être aussi de nature différente, la définition se fondant alors à la fois sur des caractères de la morphologie et sur des caractères de la fonction de l’agglomération (3). Mais ces définitions, n’étant que l’amalgame de plusieurs des définitions simples d'abord énoncées, encourent les mêmes
reproches.
Toutes ces définitions, qu’elles soient simples ou
1. La ville, dit-il, se distingue du plat pays par ses portes, ses églises et la densité de sa population. (L'origine des constitutions urbaines, in Revue historique, t. LVII, p. 64.)
2. Par exemple par la coexistence des fonctions industrielles, commerciales et politiques.
3. En 1807, la Cour de Rennes appelait ville une agglomération ayant «une population nombreuse, à laquelle sont réunis des établissements publics pour l'harmonie de l'association générale et les besoins commerciaux (cité par Ramalho. Des oilles, bourgs et villages, dans Revue générale d'administration, 1901, t. [, p. 291). — M. Geddes (Civics as concrete and applied Sociology, in Sociological Papers de la société de sociologie de Londres, II, 1905, p. 67 sq., 88 sq.) définit la ville comme formée de trois éléments : people (individus et institutions), affairs (fonctions) et places.— Von Below (V. Bürger, in Handwærterbuch der Staatswissenschaften de Conrad, Il, p. 1181) caractérise la ville médiévale à la fois par la fortification et le marché; de même Heil. Die deutschen Stædie im Mittelalter, p: 25-27. — M. Flach (Origines de l'ancienne France, 11, 329) définit la ville à la fois par la protection matérielle, la protection religieuse et l'activité commerciale. Mais la possession d’un marché avec le droit spécial y attaché étaient loin de caractériser toutes les villes. Voir une critique de ces définitions par M. Hassert. Die Stædte geographish betrachtet, 1907, p. 4-6.
complexes ont d’ailleurs des vices communs. Elles se fondent sur des caractères trop spéciaux, dont beaucoup sont en outre superficiels et secondaires, dont beaucoup aussi ne sont pas constants et appartiennent seulement à certains types de villes. La définition doit partir d’un caractère sociologique, qui doit présenter les qualités suivantes :
1° Il doit être constant, c'est-à-dire se retrouver dans tous les types urbains ; cette condition va de soi;
20 Il doit être fixe, c'est-à-dire qu’il doit s’y retrouver relativement inchangé, et varier aussi peu que possible en degré ; car une modalité qui, tout en subsistant dans les formes diverses de son objet, varierait trop en degré avec celles-ci, ne répondrait pas à la fonction de la définition, qui est de rendre facile la reconnaissance de l’objet défini, et de permettre de le distinguer à coup sûr.
On voit de suite que le caractère en question ne peut être un caractère fonctionnel ; il n’y a aucun caractère de cette sorte qui soit constant et fixe. La spécialité de la fonction, considérée abstraitement et en soi, n’est le fait que de certains types de villes; elle manque à ce qu'on a appelé l’« économie urbaine » ; et de même la qualité concrète de la fonction est très variable selon les villes spécialisées (villes de commerce, d'industrie, ou même vivant de telle ou telle industrie, etc.).
Les critères que nous emploierons devront donc être d'ordre morphologique ; et comme nous avons déjà
éliminé certains critères de cette espèce, le champ de
notre choix devient assez restreint. Ni la dimension de l'établissement, ni l'état des choses qu'il implique (muraille, construction des maisons) ne peuvent nous servir ; la forme extérieure de l’agglomération n’est pas davantage spécifique. Il ne nous reste donc que les caractères relatifs à sa séructure interne. La question est donc de savoir quel est le phénomène de structure qui différencie la ville parmi les modes d'établissement ; et pour y répondre il est nécessaire de constituer une classification générale de ceux-ci.
Cantillon, qui l'a un des premiers essayé (1) distinguait quatre types d’habitat : le village (2), le bourg. la ville, la capitale. La classification en usage aujourd’hui est plus simple : on y distingue la ferme isolée, le village, la ville. Celle que nous proposerons est plus simple encore : elle sépare seulement deux modes essentiels d'établissement, comprenant chacun un certain nombre de sous-types.
La première catégorie est formée des éfablissements
1. Il faut signaler avant lui Botero (Delle cause della grandezza. e magnificenza delle città. Rome, 1588) qui insiste sur les conditions et les limites physiques du développement des villes et dont l'importance pour la statistique et la sociologie a été bien vue par M. Kovalewsky (V. son mémoire sur Botero au tome III des Annales de l’Institut international de sociologie).
2. Il ne parlaït point de la ferme isolée, qui sans doute était rare encore de son temps, mais qu’on trouve pourtant en Angleterre dès le x1° siècle. (Vinogradoff, English society inthe eleventh century. Oxford, 1908, p. 264, 267-268. Maitland, Domesday Book and Beyond, p.15, 16). Un peu plus tard Steuart (Recherche des principes de l'Economie politique, trad. fr., t. I, ch. IX) complétait à ce point de vuela classifi-
cation de Cantillon et distinguait la ferme, le hameau, le village et la ville,
METHODE ET DEFINITIONS 41 simples, c’est-à-dire composés d’un groupe social unique. Elle comprend donc ce qu’on appelle couramment la ferme, formée d'uve famille : le hameau et le village, formés de plusieurs familles, mais qui constituent entre elles une société indivise, un seul organisme politique et social : le type le plus pur du village est la longue maison, telle qu'on la trouve chez les Indiens de l'Amérique ou en Océanie, où tous les membres du village vivent en commun dans une même maison (4), chaque famille y ayant seulement un compartiment spécial. À son origine, le village n’est que le prolongement d’un clan ; il forme une véritable famille indivise, une communauté étroite liée par la responsabilité collective ; et quoique le village moderne soit fait d'une multiplicité de familles vivant séparément, ces familles sont des unités trop restreintes et d’ailleurs trop lâches pour constituer de véritables divisions sociales ; elles n’affectent pas son organisation qui reste homogène et simple.
La seconde catégorie d'établissements sociaux comprend les éfablissements complexes, c’est-à-dire formés d'une multiplicité de groupes sociaux distincts : c'est à
ceux-là que sera donnée dans ce livre la dénomi-
1. Cf. Morgan. Ancient Society. New-York, 1878, p. 399, qui cite de ces maisons contenant, 160 personnes. — M. de Morgan (Les premières civilisations, études sur la préhistoire et l’histoire, 1909, p. 121) signale qu’au xvim! siecle les populations du Kamtchatka vivaient dans des sortes de maisons souterraines longues de 20 à 100 mètres, larges de 6 à 10 mètres, divisées en compartiments, et où s’entassaient jusqu’à 300 personnes.
nation de velles. Ils présentent des degrés divers de complexité, et la composition de leurs parties se fait suivant des modes différents ; mais tous présentent deux caractères communs, qui constituent la définition de la ville : un caractère dominateur et un caractère secondaire.
I. — D'ordinaire on définit la ville comme un fait d’agglomération, ou dirons-nous plus précisément, comme une contraction de la société (1) ou d’une partie de la société. Ce n’est pas là pour nous le caractère le plus important. Celui-ci est que la ville est une société complexe, c'est-à-dire formée d'une multiplicité de groupes secondaires (2). La ville est une société faite d'un assemblage de sociétés plus petites : familles, groupes professionnels, etc. Elle est ainsi conçue, non pas comme un simple fait géographique, ni même comme un simple phénomène économique, mais comme un fait social. La ville n'apparaît pas comme un phénomène isolé, sui generis ; c'est une société, qui peut être rattachée par ses caractères à un certain type social, et qui ne diffère des sociétés du même genre qu’en degré.
Il. — En effet, à l’intérieur même du genre formé par les sociétés complexes, il existe des sociétés de deux espèces. Les unes ont une base locale définie, plus ou
moins nettement limitée sans doute, mais sont toujours
1. On verra plus loin qu'il y a, à l’origine, des villes qui résultent de la concentration d’une société entière.
2. La Bruyère disait déjà : « La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont autant de petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon. » (Caractères, chapitre VII, 4.)
étroitement liées à une portion du territoire ; les autres sont des associations personnelles, dépourvues de base géographique. Le clan local, le village, la province, la nation, sont des sociétés du premier type ; le clan totémique, la société de commerce, l'Eglise universelle, sont du second. Sans doute, celles-ci mêmes ne sont pas sans être liées à un certain point de l’espace, centre totémique, siège social ou ville sainte ; mais toujours elles le débordent en étendue, et il ne leur sert que de centre. La ville est une société du premier genre. Mais, dans ce groupe lui-même, elle occupe une place spéciale ; et c'est là le second caractère, qui permet de la séparer des sociétés du même type. Toutes ont une base locale assez nettement définie ; mais cette base locale est plus ou moins vaste, la société y est plus ou moins distendue et conséquemment la densité des éléments sociaux, hommes et choses, y est plus ou moins forte. Une tribu indienne ou eskimo occupe un espace qui, relativement au nombre de ses membres, est vraiment énorme. La ville, au contraire, est une société qui, par rapport à son volume — ou, si l’on veut, à la quantité de ses éléments humains — occupe un espace particulièrement
resserré (1). Mais il n’y à là qu’une différence de pur
1. Par suite, un marché peut, à la condition de réunir une multiplicité de groupes sociaux, comme les marchés intertribaux, être considéré comme une ville temporaire. Il y a des «villes » qui sont périodiques aussi et d’autre part le marché
résente souvent des caractères morphologiques analogues à a « ville » ; il est souvent lui-même fortifié. Mais nous ne voulons pas dire par là, avec M. Pirenne,que toutes les villes sont nées de marchés ; la première partie de ce travail a précisément pour but de démontrer juste le contraire. Le marché n'est qu’une espèce de la ville, caractérisée par la périodicité et une certaine fonction.
degré, qui est spécifique seulement en ce qu'elle sépare la ville, un coup classée dans un type social, des sociétés du même type ; mais ce n’est pas ce second caractère qui la distingue des autres modes d'établissement, et c’est pourquoi nous le qualifions de secondaire. On ne peut vraiment dire où commence l’espace assez petit pour que la société qui l’occupe puisse être appelée ville ; c’est là non pas une notion absolue, mais une notion relative, qui varie selon les types sociaux et surtout selon la population de la ville. Il y a, entre la ville et la société du même type la plus distendue, toute une gamme d'intermédiaires. Une ville comme Paris occupe un espace plus considérable qu'une petite société qui pourtant n’est pas une ville ; mais, en raison de son énorme population, elle constitue un conglomérat compact de groupes sociaux, et cela suffit.
La ville est donc une société complexe dont la base géographique est particulièrement restreinte relativement à son volume, ou dont l'élément territorialest en quantité relativement faible par rapport à celle de ses éléments humains.
Cette définition rend compte du caractère extérieur d'où partent les définitions courantes : la plus forte population de la ville ; car une société complexe est normalement plus volumineuse et plus nombreuse qu'une société simple, puisqu'elle est faite d’une multi-
plicité de sociétés simples. Mais elle n’est pas néces-
sairement plus vaste, car il y a des sociétés simples de dimensions très variées ; et ainsi s'explique que ce caractère extérieur ne soit pas assez constant pour la définir.
Mais notre définition conduit aussi à certaines conséquences. Tendant à renverser la hiérarchie traditionnelle des caractères de la ville en considérant comme secondaire le fait de l’agglomération, et comme essentiel le fait de complexité, et remplaçant ainsi dans la définition un caractère purement extérieur par un caractère constitutionnel, elle fait apparaître la différence entre la ville et le village à la fois comme moindre et comme plus grande qu’elle n’est représentée d'ordinaire. Moindre d’abord, car nous ne qualifions pas la ville par une fonction, économique ou autre, qui lui serait propre ; la ville ne différant du village que par sa morphologie plus complexe, une agglomération de villages qui se joignent entre eux suffira, ainsi qu'il sera démontré, à constituer une ville. Mais la différence entre les deux apparait à un autre point de vue comme plus nette ; ce ne sont pas seulement deux modes d’établissement différant uniquement par leur dimension, mais ce sont deux sociétés de type différent. La différence essentielle entre ces sociétés est bien encore une différence de morphologie ; mais c’est un caractère morphologique plus profond qui est choisi pour la fixer ; on remplace une simple différence de dimension par une différence de structure interne.
Une autre conséquence enfin est que c’est d’après les
modalités de ce caractère que seront classées les /ormes du phénomène urbain. Au lieu de classer les villes, comme font les statistiques, en petites, moyennes et grandes, on cherchera à sérier les types urbains d’après leur degré de complexité et surtout d’après le mode de composition de leurs parties. Il est possible ainsi de séparer deux types de villes très différents ; et cette distinction conditionne directement notre étude, car c'est seulement l’un d'eux, le plus élémentaire, qui en fera l'objet principal.
La ville, avons-nous dit, est un groupe local complexe. Mais les groupes plus simples dont elle est faite peuvent être eux-mêmes des groupes locaux, ou au contraire des associations personnelles sans base géographique propre et définie. Dans le premier cas la ville est formée de groupes localement juxtaposés, dont chacun occupe dans l’espace urbain sa place distincte ; dans le second les groupes secondaires qui la composent sont géographiquement confondus, et occupent l’espace urbain indivisément. Les quartiers, les métiers du moyen âge occupant chacun sa rue, sont des divisions du premier genre : les familles ou les professions d'aujourd'hui, dont les membres sont dispersés par toute la ville, sont des exemples du second. Dans le premier type, l’espace urbain est lui-même complexe et hétérogène, formé d’espaces sociaux multiples et distincts. Dans le second il est simple et indivis : la complexité de la société urbaine n'affecte pas l'organi-
sation de son espace : chacun de ses groupes secondaires
Ci]
est distendu sur tout l'espace urbain. On pourrait appeler la ville du premier genre ville segmentaire ou morcelée, et l’autre ville indivise ou homogène, ces termes s’entendant de l’espace urbain, non de la société urbaine qui est toujours complexe, divise, hétérogène.
Mais ces groupes secondaires peuvent être ou non différenciés quant à leur fonction économique ; ce peuvent être par exemple des économies familiales, des professions, des entreprises. Or, quand ces groupes sont des groupes locaux, leur spécialisation a pour effet immédiat la localisation de leurs fonctions respectives dans les parties de l’espace urbain qui leur sont propres. Et ainsi la localisation des industries urbaines apparaît comme directement et étroitement liée à la morphologie de la ville ; elle est affectée par le caractère local ou non local des groupes qui composent celle-ci ; son étude est donc bien une étude de morphologre sociale, et non pas seulement une étude de géographie économique.
C'est surtout dans ses relations avec les villes ainsi composées de groupes géographiquement distincts que sera étudiée ici la localisation des industries urbaines ; car comme ces villes constituent les formes les plus élémentaires du phénomène urbain, c'est chez elles que nous trouverons les formes élémentaires de la distribution des industries, auxquelles nous voulons nous limiter. Sans doute, une localisation se développe aussi dans des villes du type indivis comme sont nos gran-
des villes modernes ; mais elle ne sera étudiée ici que
dans la mesure où elle se rattache à l’autre, et dans le but de rechercher certaines des nécessités communes
qui les déterminent toutes deux.