Soziologie, p
Surtout, toute société ayant une forte personnalité est nécessitée à se penser à l’aide de certains signes externes et matériels, qui rendent en quelque sorte son unité, et par là sa réalité même, visible à tous les yeux. À cette nécessité d'emblématisation, le groupe professionnel n’a pas échappé, tant qu'il a été une société à conscience forte. Non seulement l'emblème manifeste aux autres groupes l'existence du groupe; mais par lui le groupe même qu'il représente reprend conscience de sa personnalité. Le symbole maintient et refait ici l'unité de son objet, car il lui permet de se penser et de s'affirmer comme un tout distinct de ses parties ; et à cet égard on peut dire qu'il en conditionne l'existence même.
Or, il est facile de montrer que l’espace d’une société est lui-même un de ses emblèmes. Chaque groupe possède des symboles d'espèces diverses; blasons et armoiries, sccaux, bannières, etc. ; et le métier possède aussi ces divers emblèmes (1). Or il y a de certains groupes dont nous savons que leur espace, ou sa frontière, joue le même rôle. Les clans se divisent l’espace tribal, et sont liés chacun à une partie de celui-ci qui est considérée comme ayant une nature spéciale; et, par contre-coup ils se sentent eux-mêmes mieux distincts. Les classes sociales se pensent souvent par les mêmes moyens. Loin d’ailleurs que ce soit là une néces
sité particulière à ces groupes restreints, la frontière
1. V. en particulier pour les sceaux Desmaze. Les métiers de Paris d’après les ordonnances du Châtelet, avec les sceaux des artisans, 1894, p. 170 sq.
remplit dans une nation la même fonction. Or, le métier, sous sa forme première, n’est qu'un clan ou une famille à fonction spéciale (1); il a donc dû user des mêmes emblèmes (2). Ce qui confirme cette fonction de l'espace des groupes comme emblème c’est que, de même que les blasons ou les vêtements — qui ne sont souvent eux-mêmes que des emblèmes — servent à marquer extérieurement la hiérarchie des groupes secondaires, de même celle-ci se marque par la séparation de leurs espaces; les castes élevées occupent leur espace réservé, interdit aux gens des autres groupes, et qui exprime aux yeux de tous leur haute dignité (3). On a donc toutes raisons de croire que la localisation des métiers proprement dits a eu, à l'origine, la même fonction d’emblématisation que la localisation des castes, dont ils ont, à l'état atténué, lous les caractères.
II. — En second lieu, un caractère des métiers est eniré en action qui, sans être aussi général que les précédents, est commun aux méliers et à d’autres groupes, en particulier à la ville; c’est leur caractère rée/. C'est
un caractère que le métier possède en lui-même, comme
1. Nous avons montré comment il sort directement du clan spécialisé. Vie religieuse et vie économique, 1908, p. 46 sqq. — Cf. aussi Somlo. Der Güterverkehr in der Urgesellschaft, 1909, p. 197-159. — Le rapprochement que nous faisons au texte entre lesmétier et le clan n’est donc pas du tout osé.
2. Tous les faits que nous avons cités ailleurs (ébid.),où lon voit les métiers considérés comme doués de qualités mysti-
ues spéciales, les rapprochent encore du clan à cet égard. Cest là certainement la cause essentielle des rues de métiers africaines.
3. V. Arthur Glyn Leonard. The Lower Niger and its tribes, p- 371. Les dignitaires et le roi ne doivent pas dépasser certaines limites ; et l'auteur montre très bien comment cela correspond à une nécessité d’emblématisation de leur rang.
tous les groupes dans les types sociaux élémentaires, où les groupes secondaires sont en même temps des divisions territoriales. Maïs, par ailleurs, ce caractère réel du métier résulte directement, par plusieurs voies, du caractère réel de la ville. On a déjà vu comment la partie différenciée de la ville présente ce caractère au même degré que l’autre; le groupe total des mercatores est une société réelle (1); le marchand est un bourgeois de même espèce que les autres en tant qu'il doit réaliser les mêmes conditions, et parmi celles-ci la possession d’une terre ou d’une maison ; et d’ailleurs le marchand est lui-même souvent agriculteur. Les groupes secondaires qui composent ce groupe total, c’est-à-dire les métiers, présenteront donc naturellement les mêmes ‘ caractères.
Mais le caractère réel du métier se relie encore d'autre façon à celui de la ville. Le métier est un des éléments juridiques essentiels de la ville ; il est une propriété spécifique de la ville différenciée ; c’est ce que montre le lien étroit qui existe entre le métier et la bourgeoisie. On acquiert (2) et on perd (3) la bourgeoisie en acquérant et en perdant le métier comme en acquérant et en perdant la possession territoriale ; et tout bourgeois est tenu d’appartenir à un métier (4). Aussi