Tallemant des Réaux. Ici
LES CARROSSES DU GRAND SIÈCLE
tiques de sa maison lui font cortège. Une litière et un carrosse servent à son usage personnel; ses secrétaires, ses médecins, son confesseur, emplissaient deux carrosses. Ensuite venaient huit voitures à quatre chevaux, et vingt-quatre mulets pour les bagages1.
Lorsque le cardinal tomba malade, ses gardes, tête découverte, par la neige ou la pluie, le transportèrent couché tout de son long dans une litière munie d’une table et d’une chaise pour son secrétaire.
Quand les portes des villes, des châteaux et des maisons où stationnait Richelieu n’étaient pas assez larges pour y laisser passer la litière, on abattait un pan de murailles pour y introduire le cortège de l’Éminence « qui entrait par la brèche ». Ceux de nos rares lecteurs qui étaient de jeunes romantiques il y a cinquante ans, se souviennent encore de l’apparition farouche de cette litière, à la fin de la Marion Delorme de Victor Hugo.
Mais ne nous laissons point aller à évoquer la silhouette terrible de l’inexorable premier ministre. Dieu merci ! la sinistre litière ne passait point toujours seule à travers les brèches des villes. L’Amour, qui est aussi un tyrannique premier ministre, entrait déjà dans ce temps-là dans les cœurs comme Richelieu entrait dans les cités; c’est ce qui arriva une fois à M. de Chevreuse. Ce galant soigneur possédait le superbe parc bien connu de Dampierre. Quand il fallait se confesser, « le même carrosse qui alloit quérir le confesseur emmenoit les mignonnes et les reprenoit en ramenant le confesseur ». Cette histoire bien longtemps amusa la ville et la cour; elle en valait la peine.
De même cette autre2 : les chroniques nous ont transmis le récit de cette conversation de portière à portière tenue entre le baron de Rassompierre et MUe d’Entragues à qui il avait donné à entrevoir le mariage. Une fois qu’il sortait en carrosse avec la reine Anne d’Autriche, il arriva que la sœur de la marquise de Verneuil s’arrêta près d’eux en voiture, à cause d’un encombrement. La reine regardant le maréchal lui dit :
— Voici madame de Rassompierre.
— Ce n’est que son nom de guerre, répondit-il assez haut pour être entendu de son ancienne maîtresse.
— Vous êtes le plus sot des hommes! s’écria celle-ci dans son indignation.
1. Augustin Challamel. Mémoires du peuple français depuis son origine jusqu’à nos jours.