GUIGUE DE CHASSE
1. Voir B. Antier. Le Cocher de fiacre, mélodrame en 3 actes, représenté sur le théâtre de l’Ambigu-Comique, le 25 août 1825.
2. Dumersan, Gabriel et Brazier. Les Cochers, tableau grivois mêlé de vaudeville, en un acte. Paris, Barba.
DE LA RÉVOLUTION A NOS JOURS
La plus célèbre fantaisie qui ait été écrite sur les fiacres en général et sur leurs conducteurs en particulier parut en 1827, sous la signature de Désaugiers1. Cette sorte de monologue humoristique est trop long pour que nous essayions de le donner complet; mais il suffira de ces extraits, pour indiquer au lecteur le ton général du poème, d’ailleurs assez médiocre :
Ne craignez pas que je jure ni sacre,
En vous disant ma vie et mes malheurs :
Je sais qu’on doit du respect aux lecteurs ;
Mais excusez si j’écris comme un fiacre.
Je vâis vous faire ici ma généalogie entière :
De quatorze ans je suis âgé,
Et mon très cher grand-père Fut un peuplier.
Mon père un noyer...
Vendu pour l’hymen solennel D’un duc avec une comtesse En grande étiquette à l’autel Je conduisis leur double altesse.
L’un bâillait, l’autre soupirait :
Moi, m’amusant des plaisirs qu’offre Un mariage d’intérêt,
Tout bas, je riais comme un coffre.
Mais, le lendemain de sa noce,
Aux îles nommé gouverneur,
Mon maître vendit son carrosse A certain riche fournisseur.
Je le crus natif d’Angleterre,
A son pas lourd, son air épais,
Et plus encore à la manière Dont il écoutait le français.
C’était toujours même course ;
Je roulais monsieur Mondor Des Finances à la Bourse,
Et de la Bourse au Trésor ;
Du Trésor chez sa Clarisse,
Où, plein d’amour et de vin,
Mon cher maître avec délice,
Ronflait jusqu’au lendemain,
1. Désaugiers (Marc-Antoine). Histoire d’un fiacre écrite par lui-même, fantaisie célèbre publiée dans le t. IV des Chansons et poésies diverses. Édit, de 1834.
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
De toujours rouler mon corps A la fin pourtant je me lasse.
Et voudrais (mais vains efforts!) Demeurer quelque temps en place.
Pour ne plus me voir rouer, Trimballer et secouer,
A quel saint dois-je me vouer?
Dans l’ennui qui m’obsède, Invoquons Saint-Fiacre à notre aide
D'une voix presque épuisée,
A peine ai-je dit ces mots,
Que sur ma carcasse usée J’aperçois des numéros.
Et jusqu’au bout de la ville, Transportant mon corps débile, Saint-Fiacre, du haut du ciel,
Me met à la file, file, file,
Sur la place Saint-Michel.
Ah ! que les fiacres sont heureux !
Le vrai bonheur n’est que pour eux.
Un temps sec, un ciel sans nuage Reposaient mes ressorts usés :
Je riais d’être sans ouvrage,
Et je chantais, les bras croisés :
Ah ! que les fiacres sont heureux !
Le vrai bonheur n’est que pour eux.
Hélas! depuis mon premier maître, Que de culbutes tour à tour !
Il ne me manque plus que d’être Ou fourgon, ou charrette un jour.
Par mes dorures,
Par mes peintures, J’éblouissais Ceux que j’éclaboussais.
Grandeur passée !
Gloire éclipsée!
Quantum ego Mutatus ab illo!
Mais du temps qui toujours s’écoule.
Rien ne peut arrêter l’essor;
Tant bien que mal je roule encor,
Et toujours va qui roule...
DE LA RÉVOLUTION A NOS JOURS
Un dessin de Pigal, paru dans un des numéros du Charivari de 1832, représente un cocher prudhommesque esquissant un rire un peu narquois et s’avançant, son fouet et ^on chapeau à la main, au devant du client û
Charenton une place r no V bourgeois.
dit-il avec un geste d’invitation qui en disait long sur le sens de sa pensée. Ce dessin est un des meilleurs de Pigal. Avec la chanson de Désaugiers, c’est sans doute ce que l’on a fait de mieux sur ce sujet1.
Depuis le temps, ces plaisanteries à l’adresse des automédons, des fiacres et de leurs maigres montures n’ont fait que s’accroître proportionnellement au nombre des attelages.
Le nombre de fiacrep roulant à travers Paris était de 8587 en 1885; de 8929 en 1886; de9015 en 1887; de 9136 en 1888. Au premier janvier 1889, le petit landaulet.
chiffre des petites voitures, tant de la
Compagnie générale, de Y Urbaine, de la Gauloise, de la Parisienne, de la Coopérative, se trouve élevé au chiffre respectable de 9550. Depuis, l’accroissement a persévéré, et, pour l’exposition de 1900, on ne peut prévoir quel sera exactement le total des fiacres mis à la disposition des nombreux visiteurs.
Sans doute pourrions-nous ' tracer quelques physionomies des cochers de fiacres parisiens et, en une série de petits tableaux d’après nature, donner quelques profils de ces intéressants sujets. Mais la place nous manque, et nous renvoyons, pour la joie et l’instruction de tous, à l’excellent ouvrage de Georges Bastard : Paris qui roule2. Tant de sujets ont été traités d,u livre à la scène dont les cochers et les fiacres sont les inspirateurs! Depuis le Fiacre 13 de Xavier de Montô-
1. Il faut ajouter aussi de Eugène de Dînant et Louis Dumesnil : Les Premiers fiacres, vaudeville en 2 actes. Paris, L. A. Gallet. 1839. Le principal personnage de cette pièce, dit M. de Contades, est Sauvage, « fils de l’inventeur des fiacres », et, au-dessous de la distribution des rôles, les auteurs ont placé cette note : « En 1680, un nommé Sauvage imagina de tenir, moyennant un prix fixé, des voitures et des chevaux toujours à la disposition du public. Comme il demeurait à l’enseigne de Saint-Fiacre, on appela fiacres les voitures de place et les cochers qui les conduisaient. »
2. Paris qui roule, par Georges Bastard, avec dessins de Tiret-Bognet et ombres chinoises de Louis Bombled. Paris, chez Georges Chamerot, 1889.
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
pin jusqu’au Fiacre 117 d’AlbertMillaud et Émile deNajac, toute une littérature sportive existe, dont l’esprit bien moderne et l’intrigue mouvementée ne cessent de faire la joie des spectateurs et des lecteurs contemporains. Les personnes que tentent les monologues, les couplets de café-concert,
Un fiacre s’en allait titubant
Cahin-caha, oup ! là ! hop !
les scènes de vaudeville et les commères de revues, peuvent feuilleter les collections des journaux et des livres ; elles seront amplement et largement servies.
Dans une sorte de revue représentée sur le théâtre de la Gaîté, le 26 novembre 1887, Monsieur Public put voir paraître pour la première fois, devant lui, le chemin de fer! — Un entrepeneur de diligences, Cabochet et l’Empaillé* conducteur de coucous, vinrent successivement sur le théâtre maudire la nouvelle invention, appelée à ruiner leur antique et légendaire industrie \ — Lecteur trop prestement cahoté dans ces chapitres où tu as à peine le loisir de voir le défilé des inventions successives dans l’art des véhicules, nous allons au prochain chapitre t’entretenir à notre tour des chemins de fer. Nous t’avons jusqu’ici parlé assez amplement de Cabochet et de l’Empaillé. J’espère que, comme les auditeurs de la pièce de 1837, tu voudras bien, avec nous, avancer un peu plus dans le savoir des aventures et des découvertes humaines.
1. Pierre Tournemire. La Révolte des Coucous, vaudeville criti-comico-fantastique, en un acte. Paris, Duvernoy.