LA LOCOMOTION A COTÉ
VÉHICULES DE DIVERS USAGES
k cette série d’études successives, nous n’avons point parlé de ce qu’en droit nous pourrions nommer « la locomotion à côté », c’est-à-dire celle qui, par une particularité quelconque, se différencie de la locomotion actuelle pour se relier à quelque branche particulière de l’industrie, du commerce ou des arts. La « locomotion à côté » est beaucoup plus étendue qu’on ne suppose et embrasse une quantité de métiers différents. Il serait puéril de croire que toute la locomotion humaine se borne aux fiacres, aux omnibus et aux automobiles, et nous allons montrer combien, au contraire, sont variés tous les véhicules auxquels ont recours les personnes à qui leurs professions n’ont point permis encore l’emploi de la vapeur et de l’électricité. La « locomotion à côté », à laquelle s’adresse une multitude de voyageurs, est, de toutes, certainement la plus pittoresque, la plus attachante et la plus imprévue. Elle est aussi la plus ancienne.
De toute antiquité, en effet, les hommes ont usé du chariot pour porter les fardeaux et traîner les objets; ils se sont servis de chariots pour jouer la comédie et transporter les acteurs; de chariots pour honorer les morts et les transportera l’endroit du repos final; de chariots pour la culture, de chariots pour la guerre, de chariots pour Thyménée, de chariots pour les voyages de la conquête et de l’exil.
La « locomotion à côté » comprend le cul-de-jatte que roule sa petite brouette minuscule; le gardien des troupeaux que portent à travers les bourbiers des landes ses hautes échasses; le patineur dont la grâce évolue sur la glace en courbes concentriques; elle va de l’humble voiturette de la vendeuse de légumes à l’immense catafalque mortuaire, et de la brouette du cantonnier au pesant caisson d’artillerie. C’est dire la multiplicité de ses aspects, la diversité infinie de ses combinaisons et de ses usages, la variété extraordinaire de ses formes et de son emploi. Un poète pittoresque, un Boileau qui aurait le sens du bizarre et de l’inattendu, pourrait, sous la forme de « nouveaux embarras de Paris », nous décrire superbement cette expression si étonnamment multiple de la locomotion industrielle et fantaisiste. Des romanciers nous ont tracé déjà, d’une plume alerte, mille tableaux où ils se sont plu à nous montrer les mille et mille aspects d’une carrosserie irrégulière aussi étrange, quelquefois plus drôle, toujours plus saisissante que l’autre, la grande, la carrosserie des métropoles et des centres importants.
Alors que, dans les temps primitifs, l'homme avait à se défendre des fauves avides dont les prunelles de feu épiaient sa marche à travers les hautes branches, l’homme moderne se voit obligé de reculer devant l’envahissante conquête des véhicules dominateurs. Encore les voitures font-elles autant, si ce n’est plus de victimes que les fauves primitifs. Il n’est point de rue, point de place, point de tournant de boulevard où il ne faille guetter soigneusement, avant de se risquer à traverser, si l’arrivée de quelque monslre à quatre roues ne va venir vous briser les os et vous ouvrir le crâne. Des policiers ont été établis aux principaux carrefours dans le but de surveiller les ébats des animaux féroces qui encombrent nos endroits de promenade. Ces policiers se tiennent dans les lieux les plus fréquentés de la ville. Ils sont armés d’un petit bâton blanc qu’ils opposent quelquefois à la fougue envahissante des attelages. Il faut profiter de l’intervention de ces bâtons pour trouver une issue et pouvoir franchir la cohue. Ajoutez à cela les mille bruits des roues épaisses, le piaffement des chevaux, la trompette des tramways, le grelot des vélocipèdes, le claquement sonore des fouets, et demandezvous ce que sera ce concert d’une si étrange cacophonie le jour où s’y ajouteront les sifflements des locomotives souterraines, des chemins de fer aériens, des ascenseurs pneumatiques, des tramways à traction, des funiculaires inattendus, des boîtes à pétrole, infiniment multipliés. Demandez-vous quel sort sera celui du piéton et si
LES VÉHICULES DE DIVERS USAGES
l’homme voué à une mort certaine ne préférerait pas, aux dents de fer des machines, les crocs de ces lions et de ces ours originels contre lesquels étaient autrefois obligés de se défendre nos ancêtres vêtus de peaux de bêtes qui habitaient dans les huttes de terre de l’époque antique?
Dans les huit chapitres précédents, nous avons pu voir avec quelle insistance l’homme entendait arriver à la perfection dans ces multiples moyens de supplices qu’il s’était réservés. Voyons maintenant si, à côté de tant de féroces inventions, quelques-uns des véhicules de la locomotion ancienne et moderne ne présentent pas, par contre, quelque agréable dédommagement?