LES PANIERS A SALADE DE
étoit entre cinq et six, quand une charrette entra dans les halles du Mans. Cette charrette étoit attelée de quatre bœufs très maigres, conduits par une jument poulinière, dont le poulain alloit et venoit à l’entour de la charrette, comme un petit fou qu’il étoit. La charrette étoit pleine de coffres, de malles et de gros paquets de toiles peintes qui faisoient comme une pyramide, au haut de laquelle paraissoit une demoiselle, habillée moitié ville, moitié campagne. Un jeune homme, aussi pauvre d’habits que riche de mine, marchoit à côté de la charrette; il avoit une grande emplâtre sur le visage, qui lui couvroit un œil et la moitié de la joue et portoit un grand fusil sur son épaule, dont il avoit assassiné plusieurs pies, geais et corneilles, qui lui faisaient comme une bandoulière, au bas de laquelle pendoient par les pieds une poule et un oison, qui avoient bien la mine d’avoir été pris à la petite guerre. Au lieu de chapeau il n’avoit qu’un bonnet de nuit, entortillé de jarretières de différentes couleurs; et cet habillement de tête étoit une manière de turban qui n’étoit encore qu’ébauché et auquel on n’avoit pas encore donné la dernière main; son pourpoint étoit une casaque de grisette, ceinte avec une courroie, laquelle lui servoit aussi à soutenir une épée qui étoit si longue qu’on ne s’en pouvoit aider adroitement sans four-
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chette. Il portoit des chausses troussées à bas d’attache comme celles des comédiens quand ils représentent un héros de l’antiquité, et il avoit, au lieu de souliers, des brodequins à l’antique, que les boue, avoient gâtés jusqu’à la cheville du pied. Un vieillard, vêtu plus régulièrement, quoique très mal, marchoit à côté de lui. Il portoit sur ses épaules une basse de viole et, parce qu’il se courboit un peu en marchant, on l’eût pris de loin pour une grosse tortue qui marchoit sur les jambes de derrière... Retournons à notre caravane.
« Elle passa devant le tripot de la Biche, à la porte duquel étoient assemblés quantité des plus gros bourgeois de la ville. La nouveauté de l’attirail et le bruit de la canaille qui s’étoit assemblée à l’entour de la charrette furent cause que tous ces honorables bourguemestres jetèrent les yeux sur nos inconnus. Un lieutenant de prévôt, entr’autres, nommé la Rappinière, les vint accoster et leur demanda avec une autorité de magistrat quels gens ils étoient. Le jeune homme dont je vous viens de parler prit la parole, et, sans mettre les mains au turban (parce que de l’une il tenoit son fusil et de l’autre la garde de son épée, de peur qu’elle ne lui battît les jambes), lui dit qu’ils étoient François de naissance, comédiens de profession; que son nom de théâtre étoit le Destin, celui de son vieil camarade La Rancune, et celui de la demoiselle qui étoit juchée comme une poule au haut de leur bagage, la Caverne. Ce nom bizarre fit rire quelques-uns de la Compagnie, sur quoi le jeune comédien ajouta que le nom de Caverne ne devoit pas sembler plus étrange à des hommes d’esprit que ceux de la Montagne, la Valée, la Roze ou l’Épine.
« La conversation finit par quelques coups de poings et jurements de Dieu que l’on entendit au-devant de la charrette : c’étoit le valet du tripot qui avoit battu le charretier sans dire gare, parce que ses bœufs et sa jument usoient trop librement d’un amas de foin qui étoit devant la porte. On apaisa la noi^e, et la maîtresse du tripot, qui aimoit la comédie plus que sermons ni vêpres, par une générosité inouïe en une maîtresse de tripot, permit au charretier de faire manger ses bêtes tout leur saoul... »
Récit cocasse et d’une drôlerie amusante, Roman auquel Théophile Gautier ajouta quelquefois de mélancoliques et de tragiques aventures à plusieurs des principaux chapitres du Capitaine Fracasse. Cette fois la charrette des comédiens, le pauvre chariot de Thespis est resté embourbé à deux pas du château de Sigognac : «... Le Léandre et le Matamore poussaient à la roue, et le Roi piquait les
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
bœufs de son poignard tragique. Les femmes, enveloppées de leurs manteaux, se désespéraient, geignaient, et poussaient de petits cris. Ce renfort inattendu, et surtout l’expérience de Pierre eurent bientôt fait franchir le mauvais pas au lourd chariot, qui, dirigé sur un terrain plus ferme, atteignit le château, passa sous la voûte ogivale et fut rangé dans la cour. Les bœufs, dételés, allèrent prendre place à l’écurie, à côté du bidet blanc; les comédiennes sautèrent à bas de la charrette, faisant bouffer leurs jupes fripées, et montèrent, guidées par Sigognac, dans la salle à manger, la pièce la plus habitable de la maison... ». «... Les chars à bœufs ne vont pas vite, surtout dans les landes, où les roues ont parfois du sable jusqu’au moyeu et dont les routes ne se distinguent de la terre vague que par des ornières d’un ou deux pieds de profondeur; et quoique ces braves bêtes, courbant leur col nerveux, se poussaient courageusement contre l’aiguillon du bouvier, le soleil était déjà assez haut monté sur l’horizon, qu’on n’avait fait que deux lieues, des lieues de pays il est vrai, aussi longues qu’un jour sans pain, et pareilles aux lieues qu’au bout de quinze jours durent marquer les stations amoureuses des couples chargés par Pantagruel de poser des colonnes milliaires dans son beau royaume de Mirebalais... Envoyant Sigognac marcher à côté de la charrette, Isabelle se plaignit d’être mal assise et voulut descendre pour se dégourdir un peu les jambes, disait-elle, mais en réalité dans la charitable intention de ne pas laisser le jeune seigneur en proie à la mélancolie, et de le distraire par quelques joyeux propos. »
Ainsi voyagaient les comédiens d’autrefois, gens qu’Aristophane et Callot eussent fervemment aimés, mais que sans doute désavoueraient les modernes sociétaires bourgeois de nos théâtres subventionnés. Les comédiens nomades n’ont point, pour cela, cessé d’exister et les mille saltimbanques dont les habits bariolés font aujourd’hui encore la joie des enfants des campagnes et des villes ne cessent de poursuivre la tradition tabarinesque dont le sans-gêne et le pittoresque donnaient au comique du temps un caractère si éminemment curieux.
M. Edmond de Goncourt, dans Les fr'eres Zemganno, a retracé avec émotion quelques-unes des principales étapes de ces voyages. Les lignes qu’il a écrites sur la Maringotte demeurent inoubliables : « La dernière représentation terminée, le mât de la tente démonté et ses trois tronçons, et les toiles et les cordages et les accessoires emballés au plus vite dans l’immense bâche, aussitôt, au trot du
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vieux cheval blanc, s’éloignait des murs de la ville la Maringotte. La maison promenant du matin au soir l’existence de ses locataires, par les routes et les chemins ; la maison relayant à onze heures au bord d’une source, la paille ébouriffée de ses paniers ouverts sur l’impériale, et des chaussettes qui sèchent sur les roues; la maison dételée le soir et mettant la lumière de sa petite lucarne dans l’ombre noire des solitudes inhabitées, c'est là la Maringotte , l’habitation roulante où le saltimbanque naît, vit et meurt, et où entrent sucessivement l’accoucheuse et le fossoyeur : le mouvant domicile en planches, pour lesquelles ces habitants se prennent de l’amour du marin pour son navire. Et les gens de la Maringotte n’eussent voulu, à aucun prix, demeurer ailleurs, tant ils sentaient bien qu’ils ne pouvaient trouver que là dedans le doux cahotement des songeries sommeillantes de l’après-midi, la tentation et la facilité des montées de côtes, qui « vous disent » à de certaines heures du jour, et le réveil étonné du matin en des lieux entrevus pour la première fois dans le crépuscule de la veille. Eh quoi! si le soleil brillait, la voiture ne suffisait-elle pas avec la marge des prairies et la lisière des forêts?. Et s’il pleuvait, n’y avait-il pas, sous le porche, de l’autre côté de la machine à enrayer, un petit fourneau pour la cuisine, et la chambre de la Talochée ne pouvait-elle pas se transformer en une salle à manger pour tout le monde? »
Le type de la Maringotte est resté classique; et il n’est point de petite ville française qui n’ait vu, quelque jour, arriver dans ses murs, quelqu’une de ces voitures peintes où nombre de femmestorpilles et d’hommes-colosses venaient, pour la plus grande joie des petits et grands, accomplir les meilleurs de leurs tours.