LA TAPISSIÈRE
La même grande voiture reparaîtles jours de courses, encore peinte et encore attelée différemment. C’est, malgré tout, la même forme, le même genre, la même structure à la « tapissière ». A demi penché en dehors, un jeune groom crie le Pari Mutuel; des bookmakers se donnent les chances des favoris; des hommes aux allures britanniques fument avec conviction des pipes à la forme étrangère...
La « tapissière » a le même aspect, un peu la même allure vague d’omnibus anglais, quand, habilement menée par quelque cocher de l’agence Cook, elle promène, à travers Paris et ses merveilles, John Bull flanqué de sa famille. Les Anglais descendent en cara-
LES VÉHICULES DE DIVERS USAGES
vanes au seuil des musées, des églises, des monuments de toute espèce, entrent en coup de vent, jettent un regard, sortent et — fouette cocher ! — la tapissière repart plus rapide encore vers d’autres musées, d’autres églises, d’autres monuments que les dignes fils d’Albion n’admireront sans doute pas plus longuement...
Cette fois un embarras de voitures.
D’autres tapissières entravent l’extrémité de la rue, exubérantes de drapeaux, de clameurs, de bruits de musique : ce sont les conscrits de la classe. Se bousculant à travers les banquettes, ils poussent, d’une voix sonore et avinée, des cris patriotiques. Quelques-uns, montés à côté du cocher, haranguent les passants, leur promettent les revanches futures. Dégagées enfin, les voitures, tout à l’heure pressées, se dispersent et la « tapissière » où la jeune France exalte sa fureur militaire file vers les boulevards où l’accueilleront, nourris et répétés, les cris de « Vive l’armée! »...
Mais voici comme un bruit de pesantes ferrailles.
Un énorme cheval paraît entraînant à sa suite une haute voiture où des cases disposées en rayons enferment de lourdes boîtes au lait. Une fanfare de grelots accompagne, de son cliquetis répété, l’attelage dont la vertigineuse vitesse éveille les quartiers paisibles, épouvante les enfants qui jouent dans les rues désertes, heurte de son poids les paisibles citadins qu’absorbe certainement la lecture de journaux compliqués...
Puis c’est la voiture du boucher où, des crochets, pendent des viandes l’ouges. Celle-ci vient de l’abattoir; elle porte la nourriture aux quartiers lointains dont les bouches avides crient famine, dans l’attente de nourriture. L’homme debout, à l’avant, brandit le fouet sonore et crie des jurons. La voiture roule, laissant derrière elle s’égoutter sur le sol, peu à peu, les traces du sang coagulé!...
De môme forme est la voiture du blanchisseur. Voici que celle-là vient de s’arrêter devant la porte d’une maison, le grand cheval au repos. D’un bond, une fillette a sauté sur le sol; les mains paternelles lui passent l’énorme paquet dont elle va accabler son échine malingre. Le père, descendu, attache au cou du cheval le sac d’avoine dont la bête fatiguée, avidement, va se repaître.