‹ La locomotion à travers l'histoire et les moeursChapitre 228 sur 247 · On sait que Pascal inventa le haquet · texte numérisé non relu

On sait que Pascal inventa le haquet

LES VÉHICULES DE DIVERS USAGES

Furieux, vous voulez franchir la chaussée et prendre l’autre trottoir. Vous attendez pour cela que la voiture de l’arrosage municipal soit passée. Mais à peine êtes-vous derrière que le malicieux automédon lâche les grandes eaux et que vos pieds écrasés par la voiture de la nourrice, trouvent, dans la sollicitude de cette douche, un bain capable de calmer leur douleur. Enfin voici le trottoir : il était temps. Le cabriolet de la poste, survenu à ce moment dans l’intention de vous rompre les os, vous éclabousse de toute la houe que l’arroseur municipal a préparée à votre intention quelques instants auparavant.

A peine sauvé d’une perspective aussi fâcheuse, vous vous apprêtez à respirer largement le bon air pur du matin. Cette fois encore, la locomotion de la grande ville, aussi brutale que cruelle, ne voulait point vous permettre cette effusion, et voici qu’une terreur nouvelle s’empare de vous, à l’aspect de deux ou trois sombres voitures, lourdes et massives, menées par des gens suspects, grillées comme des « paniers à salade » et dont le passage odorant ne laisse point que d’être peu agréable.

Cette fois, c’en est trop, l’impertinence est trop visible et vous ne pouvez souffrir tant d’impolitesse. Aussi, fuyant cette mauvaise rencontre, vous gagnez les boulevards.

11 vous faut — cette fois — affronter la paisible persécution d’une demi-douzaine de « décrotteurs », sorte de rouleaux aux crins de fer destinés à rejeter la boue dans les ruisseaux, mais que le sort malin emploie plus généralement à barioler les habits des passants. Afin d’éviter la perte de vos habits vous vous rejetez sur le côté. Mais là d’autres ennemis veillaient, en la personne d’une douzaine de conducteurs de voitures-réclames qui défilent cahin-caha, promenant avec sérénité sur des paravents à roues des annonces théâtrales ou pharmaceutiques.

Enfin voici le trottoir. Là encore, vous n’êtcs point sauvé. N’y at-il pas le camion de la boulangerie, le caisson du cul-de-jatte, qui, se jetant, à vos trousses vont vous obliger à vous engouffrer dans quelque fiacre où, de terreur, vous vous blottirez pour rentrer chez vous.

Encore le voyage sera-t-il accidenté. Votre cocher devra — au prochain carrefour — stopper pour permettre à la pompe à incendie et à l’échelle de sauvetage de passer sans vous heurter. De loin la bruyante trompette d’alarme vous avertit d’avoir à vous garer. L’injonction est formelle. Un éclair rouge, un tonnerre de ferraille, les lourds engins d’incendie sont passés. — Fouette cocher! homme de

LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE

locomotion, dispensateur de ma tranquillité et de ma sécurité, toi que j’implore comme les Anciens leurs dieux! Sors-moi de cet enfer, rends-moi au calme de mon logis.

Hélas ! voyageur présomptueux, tu comptais sans les encombrements imprévus, sans le déraillement certain du tramway qui va barrer la voie, sans l’accident survenu au « panier à salade ». Ce dernier, du moins, t’offrira quelque pittoresque. Une roue, contre un trottoir s’est brisée. Des cris aigus partent de l’intérieur. Les gardes municipaux descendent, des gardiens de la paix sont réquisitionnés. Un à un les prisonniers sont extirpés de leurs étroites cellules de voyage. Il y a là des hommes grisonnants, de « vieux chevaux de retour », récidivistes, des femmes en chevelure et nez au vent, de jeunes adolescents aux cheveux plaqués aux tempes dont la mine gouailleuse rit et se moque. Une foule s’amasse. Passant, une seule chose peut vous sauver de la cohue, ton attelage et toi. Dis au cocher de retourner en arrière. Mais non, cela est impossible; le fiacre est pris dans les autres voitures, ainsi que dans une banquise de glace : il lui est impossible de bouger. Il te faut, collé aux vitres de la portière, assister à toute la scène. Pense à bénir le sort si quelque service de soldats charriant du fourrage ne vient grossir le cortège déjà encombrant d’une file nouvelle de voitures...

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