LA FÊTE DES FLEURS. — LE GRAND PRIX. — LA MI-CARÊME
11 arrive que les voitures, elles aussi, ont leurs fêtes : Fête des fleurs, Grand Prix, Mi-Carême...
La « fête des fleurs », de toutes, est certainement la plus brillante et la mieux parée. On peut dire, sans exagération, que là est le rendez-vous de toutes les élégances, de toutes les grâces, de toutes les recherches d’art et de fantaisie. 11 n’est point, dans cette solennité parisienne, de genre de véhicule qui ne soit représenté. Tous les modèles de locomotion offrent, là, quelque aspect de leur nouveauté, de leur décoration, de leur légèreté et de leur allure. La décoration, faite par des mains artistes, a occupé, on le devine, durant plusieurs jours, le caprice des propriétaires. Voici des coupés parés de lilas blanc et mauve dont le sillage laisse, derrière soi, comme un parfum printanier ; voici une calèche où se prélasse une charmante jeune femme en toilette violette. Toute la calèche est, à son exemple, parée de violettes. 11 y en a sur les coussins, sur les
LES VÉHICULES DE DIVERS USAGES
roues, sur les marchepieds, sur le siège du cocher, sur les pieds et les genoux de la dame, plein des' paniers à ses côtés. Et la calèche file, file, et de ses petites mains la dame jette des bouquets de deux sous, au hasard. On ne voit que des bouquets de violettes dans l’air, qui en est parfumé; les deux merveilleux alezans, cabrés sous le fouet de l’habile cocher, se redressent comme pour quelque tour. La calèche file, mais déjà au milieu de toutes les autres voitures, elle n’est plus complètement violette. D’autres fleurs sont venues joncher ses coussins et les pieds fins de la dame. Des lilas, des roses, des œillets, lancés décrivent des courbes dans la lumière puis viennent s’abattre sur ses genoux en moisson glorieuse...
Maintenant c’est un « panier » plein d’enfants. La mince voiture d’osier rayonne du sourire de joyeux visages. Des cris partent, un peu effarés. Une petite fille, à moitié penchée au dehors, effeuille les pétales de ses dernières pivoines sur les blonds cheveux d’un petit garçon. Le « panier » passe débordant de jeune vie et de jeunes fleurs. Maintenant tintent les grelots de la Victoria. Cette fois ce sont de folles jeunes filles couronnées de pampres qui guettent les passants au visage et leur adressent, dans un sourire joyeux, quelque branche légère de genêts, d’œillets, d’orchidées ou de chrysanthèmes. Le passant charmé sourit, riposte... et passe.
Un coupé paraît, d’une aristocratique et princiôre élégance. Un monsieur, ganté de blanc, penche, au dehors, un irréprochable plastron. Son nom circule aussitôt :
— Le comte de M...
Le comte de M... ne jette que des hortensias bleus. L’intérieur de son coupé, comme décoré d’azur, déborde de ces fleurs. Le comte en lance les gerbes avec le geste gracieux qu’apportent à leurs exercices les lanceurs de foot-ball. Sa boutonnière, décorée de la fleur symbolique, devient comme le point de mire où visent les concurrentes. Mille mains de femmes, habilement, jettent vers le gentilhomme-poète leurs mignonnes guirlandes...
Puis un phaéton, un duc, un dog-cart, etc., etc., défilent au trot. La fête devient complète, se presse, se multiplie, ressemble à une grande bataille. Le sol est jonché de fleurs; des rires, des éclats de voix, des cris partent en fusées joyeuses parmi le cahot des essieux, l’appel des cochers, le grincement des roues. Quelle vie anime tout ce peuple, quelle joie aussi! Un radieux soleil descend sur les touffes du Bois. L’après-midi radieux s’offre propice aux ébats. Jusqu’aux automobiles et aux cycles, qui, cette année, se sont mis
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
de la partie et ont apporté à la fête leur contingent de plaisir. Jusqu’au soir, la bataille durera; jusqu’au soir des touffes de fleurs s’amasseront, en neige blanche et rose, sur le terrain sable ; jusqu’au
soir, le soleil éclairera de sa splendeur les derniers bruits de l’apothéose. Les voitures aujourd’hui auront eu leur grande journée.
Elles l’auront demain encore, au Grand-Prix...
Bastard, l’agréable et presque chatnoiresque historien de Paris qui roule, ce charmant recueil, où passent, comme dans un cinéhaquet. - i85o. matographe hâtif toutes les formes
de la locomotion moderne, décrit, en ces termes, l’apparat solennel du Grand-Prix : « Dès le matin, la foule descend des hauteurs de la place de l’Étoile, et se dirige, en suivant l’avenue du Bois, vers la pelouse de Longchamps, avec des victuailles au bras, des bouteilles dans les poches, des pains sur la tête. Les uns traînent leurs marmots par la main, ou les roulent dans une petite voiture. On s’installe sous les arbres; on installe les vivres sur l'herbe et les journaux servent de nappe ou de serviette. Puis une courte sieste succède à ce repas en plein air, jusqu’à l’heure où le roulement des voitures réveille les endormis. Oh! ce flot de voitures semble un torrent qui bouillonne • dans une poussière aveuglante! Fiacres, landaus, mails, chars à bancs, tapissières, victorias, phaétons, passent rapidement, emportés vers 1 e même but, sur le turf, où
sujets de conversation. Tout est luxueux, tantôt... Les cochers ne sont pas moins grotesques avec leurs livrées invraisemblables, trop larges, trop longues, couvertes de graisse, et leurs figures joufflues de garçons d’estaminet. Les jeunes gommeux n’en sont pas moins ridicules avec leur prétention de parler courses, chevaux, sport, et de parier pour l 'outsider ou le favori, contre le champ ou contre l’écurie... »