VOITURE DE COURSE DE J. LEMAITRE
LA LOCOMOTION DANS L'HISTOIRE
sait? ou le Peut-être , état vague et indéfini que des écrivains de ce temps, ennemis jurés de l’affirmation, ont nommé le Renanisme .
Tandis que le cheval-vapeur (laissons aux John Grand-Carteret et aux Robida du temps, le soin de l’affubler des plus pittoresques appendices) se développera à l’avant de toutes les voitures publiques ou privées, et que fonctionneront les chaudières, les bielles, les condensateurs et tous les nouveaux propulseurs susceptibles d’être adoptés pour nos diligences de campagne et de montagne, nos charrettes, tombereaux, fardierset instruments aratoires, les cavales enfin rendues à l’indépendance, aux gras pâturages, — et ajoutons peut-être à l’hippophagie, — auront droit aux mêmes loisirs que l’espèce bovine et contempleront, à travers barrières ou baies, d’un œil inconscient et vague, les voitures sans attelage, sans brancards, et sans fouet, qui, à peines mugissantes et enfumées, défileront sur les routes où jadis elles meurtrissaient leurs sabots.
Nous n’entendrons plus , sur les chemins, le rythme si agréable des trots et des galops, les joyeux hennissements déchirant l’air, les clairs grelots, ni le souffle oppressé des percherons aux dures montées; seuls de lourds cahotements de roues, des halètements de machines, des bruits de sirènes avertisseuses troubleront la paix des champs.
Tous ces véhicules ne seront point sans caractère et prêteront encore à la physiologie.
On remarquera la large voiture de promenade ou family-car, propre à tous usages et surtout aux repas en plein air, car la chaudière, utilisée comme cuisinière bourgeoise pendant les arrêts favorables sous l’ombrage, facilitera la confection des succulents ragoûts, des petits pâtés chauds et du café brûlant. Le médecin de campagne adoptera une pétroleuse confortable, munie de coffres à médicaments,
LES PROGRÈS DE L’AUTOMOBILISME
avec chauffeur tempéré, permettant de maintenir à une bonne tenir pérature les tisanes sudorifiques, les potions antiseptiques et les injecte urs et vaporisateurs prophylactiques.
La châtelaine possédera une baladeuse en osier, à trois roues, tout au plus large comme un vaste fauteuil indien, qu’elle conduira seule dans les sous-bois et môme sur les venelles les plus étroites. On verra également les Arachnéennes électriques dont les deux roues principales, légères et finement tissées de menus fils de laiton, auront un diamètre dépassant en élévation le dôme même de la capote, tandis que la roue directrice, plus solide, sera réduite de deux tiers afin d’assurer les évolutions des tournants. Les Arachnéennes seront des voitures de voyage et de grande vitesse. Elles atteindront de 20 à 33 kilomètres à l’heure. Les commis voyageurs rouleront dans des magasinier es, aux couleurs très voyantes s’ouvrant sur les côtés comme des armoires normandes, et exposant sous vitrine les amorces de la coquetterie rustique ou les conserves alimentaires de toutes marques; les nounous se rendront à la promenade dans des voiturettes leur permettant de prendre place aux côtés de leur poupon; les crémières, les marchandes de journaux, les boulangères, les sergents de ville déambuleront au gré de légères automobiles, au milieu de l’immense affluence des fiacres à vapeur, des tramways électriques, des métropolitains et des tandems à pétrole; il n’y aura pas jusqu’au peintre lui-même dont l’atelier transportable ne pourra se rendre en présence des paysages les plus beaux dans le délai le plus court. Les animaux des ménageries eux-mêmes ne circuleront plus sur les routes qu’au gré des forts moteurs dont les accumulateurs, les jours de gala, serviront à l’éclairage et à la parade. Quant aux morts et aux culs-de-jatte, il est entendu que le mécanisme perfectionné de leurs véhicules leur permettra de se rendre plus directement vers le cimetière ou vers la mendicité. Beaucoup enfin exploiteront le genre voiture-réclame et conduiront d’étranges pièces de carrosserie en forme de bouteilles, de pots, de brocs, de futailles, selon les spécialités qu’ils représenteront1; — tous les systèmes de chauffage se verront.
1. Voir John Grand-Carteret. La Voiture de Demain, le chapitre VIII, entièrement consacré à Y Automobilisme et la caricature contemporaine, avec des reproductions de croquis originaux, caricatures et reproductions de Gustave Giranne, du Monde illustré, de la Comédie politique, du Progrès illustré, de la Chronique amusante, du Charivari, de l' Auto-Cycle illustré, de Y Illustration, du Journal, de Y Univers illustré, de la Silhouette, de Y Auto-Vélo, des Fliegende-Bldtter, des Lustige-Blâtter, du Scraps et du Punch de Londres, de The Graphie, de YHumoristike-Listy de Prague, de YUomo di Pielra de Milan, du World et du Judge de New-York, etc., etc.
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
La voiture deviendra un luxe intéressé, une enseigne, une démonstration, une affiche. ..
1, 'imagination savante de M. Thomas Alva Edison s’est efforcée de percer de ses lumières ces épaisses ténèbres de l’avenir incertain.
Un ami du'célèbre inventeur américain, M. G. P. Lathrop,dans une sorte de roman scientifico-fantaisiste, Dans l’abîme du temps1, nous narre l’histoire d’un homme qui se réveille après un sommeil de plusieurs siècles, à la façon de Y Homme à l’oreille cassée ; « mais au lieu, nous dit M. Teodor de Wyzewa, de se réveiller dans notre temps, c’est au contraire de nos jours qu’il s’endort; et à son réveil, il se trouve en plein xxm° siècle, à un moment où le progrès humain, ayant achevé son œuvre, jouit enfin d’un bonheur parfait. Et tout le roman est consacré à nous exprimer cet état idéal de l’humanité future, que nous a décrit déjà, notamment, le socialiste américain Edward Bellamy, dans Looking Blackwards. »
Au milieu des embellissements et des perfectionnements de tout ordre, le héros du livre nous apprend notamment que, dans ce monde futur, « il n’y aura plus de grandes villes, l’univers entier étant uniformément pourvu de tramways, de chemins de fer, de téléphones et d’usines pour qu’on n’ait pas besoin de s’entasser dans des endroits déterminés. »
Les moyens de communication terrestres, aériens et nautiques abondent dans l’œuvre de M. Lathrop. A chacun d’eux, on reconnaît l’inventif génie d’Edison. A part les correspondances signalétiques entre les planètes au moyen de disques lumineux, un système de ballons-express permettra aux plus intrépides voyageurs de se transporter dans Mars ou dans Saturne de la façon la plus ingénieuse : « Le ballon sera, d’ailleurs, un mode de locomotion des plus employés. Il y aura, le long des routes, des ballons-marcheurs, qui courront à 30 pieds au-dessus du sol, en s’appuyant sur deux véritables jambes en aluminium. Quant aux machines volantes, l’air en sera tout rempli : ellés remplaceront ou plutôt doubleront avantageusement bateaux et chemins de fer. La poste se fera d’une façon automatique : nos lettres voyageront, par voie d’air, d’un bureau à l’autre. Le cyclisme deviendra électrique : chevaux et voitures disparaîtront définitivement ; les piétons ne peuvent manquer de disparaître aussi, chacun ayant à sa disposition vingt autres modes de locomotion plus commodes et plus rapides que la marche; la rue,