Iliade (Rhapsodie v), trad. Leconte de l’Isle
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
que claque à nos oreilles le divin fouet d’Automédon lui-même? et que toute la locomotion de l’Olympe apparaisse à nos yeux, enveloppée de nuages d’or? Ne voici-t-il pas Apollon emporté sur le char qui sera la perte de Phaéton? Et les colombes d’Aphrodite n’enlèvent-elles pas au gré de la légère nacelle la divine Déesse aux harmonieuses tresses? Certes! et l’Aurore, Amphitrite, les Néréides, du bruit sourd que font leurs attelages dans l’Olympe et sur la mer, ne troublent-elles pas les simples humains? Mais n’abandonnons point les voitures des hommes pour celles, moins authentiques, des mythologiques immortels.
L’invention des véhicules grecs remonte, disent les anthologies, à Erichthonius, roi d’Athènes, le même qui institua, en l’honneur de Pallas, les fameuses réjouissances des Panathénées. Mais cette origine est contestée par quelques savants qui attribuent l’invention du chariot grec à Triptolôme ou encore à Trochilius. Quoi qu’il en soit, les nouveaux vestiges archéologiques qui nous sont parvenus jusqu’ici, nous permettent d’apprécier le mode de construction générale des chariots grecs1. Ceux-ci étaient construits de telle sorte qu’on pouvait les employer aussi bien à la guerre qu’au plaisir. Leur charpente était donc taillée d’une forme reconnue la moins massive possible. A l’exception des roues, qui étaient de chêne, et des brancards qui, comme le timon, étaient de frêne ou d’orme, tout le reste fut composé de sapin. A cette légèreté, le goût artistique des Grecs ne tarda pas de joindre les agréments de la ciselure, de la statuaire et de la tapisserie. L’étain, l’argent, l’ivoire finirent bientôt par entrer, pour une bonne part, dans la composition des véhicules hellènes. C’est là ce qui explique la somptueuse multiplicité de couleurs et de forte poésie dont les aèdes ont revêtu la fiction des combats. Le siège de Troie nous est le prétexte d’un merveilleux étalage de carrosserie antique. Homère qui, dans son œuvre, s’est montré le plus fin armurier, le plus noble architecte et le meilleur politique qui soit, n’a pas dédaigné de placer, à côté de ses tableaux de boucliers, d’armures, de javelots, de palais et de combats glorieux, les plus pittoresques descriptions de chars et de chevaux.
Ecoutez ce qu’il dit du char d’Agamemnon, roi de Mycènes2.
1. Voir Maillot. Recherches sur les costumes, les mœurs, les usages religieux, civils et militaires des anciens peuples (Paris, 1804).
2. Pausanias parle des chars de guerre et de luxe d’Agamemnon. Le cocher de ce prince, célèbre plus tard sous le nom d’Eurymédon, eut, après sa mort, un tombeau magnifique élevé à Mycènes.
L’ANTIQUITÉ
Admirez le récit de la mort de Patrocle, conducteur du char d’Achille. <(. Les chevaux d’Achille pleurent Patrocle qui avait accoutumé de les conduire », dit-il. Et il semble aussitôt qu’une grande tristesse s’étende sur tout le reste du désolant récit, monte, se répande sur l’armée et sur la ville et double encore la désolation de la mort 1 .
Par Y Iliade nous apprenons aussi que les principaux des Grecs avaient seuls droit à l’emploi des chars, des biges et des nobles quadriges. L’usage de ces chars, dit Voltaire2, devait être antérieur à la guerre de Troie. Pline l’Ancien3 croit que le char à quatre roues fut inventé par les Phrygiens et introduit par eux dans l’Hellespont et dans les provinces grecques. D’autres lui découvrent une origine étrusque4. Quoiqu’il en soit, le quadrige se trouve jouer un rôle important dans la plupart des guerres.
Bien des commentateurs ont critiqué cet excessif emploi du char de combat. Mme Dacier entre autres, dans ses travaux d’histoire, porte un jugement sévère sur l’emploi des chars dans la cavalerie grecque : « Je ne parle pas de la difficulté de manier un char bien plus grande que celle de manier un cheval, dit-elle, ni du terrain que les chars occupaient; je dis seulement qu’il y avait deux hommes sur chaque char; ces deux hommes étaient des gens considérables et tous deux propres au combat; il n’y en avait pourtant qu’un qui combattait, l’autre étant occupé à conduire les chevaux. De deux hommes, en voilà donc un en pure perte. De plus il y avait des chars non seulement à deux, mais à trois et à quatre chevaux pour un seul homme de guerre; autre perte qui méritait quelque attention. Il me semble qu’on ne voit la cavalerie proprement dite distinguée des chars que vers le temps de Samuel et de Saül, cent vingt ans après le siège de Troie. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu’après que l’expérience eut fait connaître l’avantage de la cavalerie proprement dite, on ne la substitua pas entièrement à l’usage des chars de guerre. »
C’est dire nettement qu’il y avait peu de cavaliers isolés dans les
1. Cette tristesse n’est-elle pas plus grande encore dans certaines des tragédies de Sophocle? Ecoutez le récit d’OEdipe, racontant comment il tua son père Laïus : « Comme je marchais non loin de la triple voie, un héraut et un homme tel que tu l’as dit, portés sur un char attelé de deux chevaux, vinrent à ma rencontre. Le conducteur du char et le vieillard lui-même voulurent m’écarter du chemin. » — Sophocle. OEdipe-Roi.