‹ La locomotion à travers l'histoire et les moeursChapitre 50 sur 247 · LITIÈRE ROMAINE ATTELÉE DE MULETS · texte numérisé non relu

LITIÈRE ROMAINE ATTELÉE DE MULETS

intense, de cette foule bariolée, où ce n’étaient que chevaux fringants, attelages superbes et cochers luxueux.

Après le carpentum des prêtres passa le pilentum des Vestales. Ce char avait la souple beauté des vierges qu’il portait. De fines peintures en ornaient les parois3. On eût dit une conque transparente et fine posée sur des roues légères. Les légionnaires, devant les belles jeunes filles, inclinèrent les enseignes. Le peuple, tout à l’heure bruyant, se calma devant la majesté simple des jeunes fronts candides. Quelques-unes des Vestales étaient debout; d’autres assises sur des chaises curules. L’emploi de ces chaises, réservées d’abord aux flammes, était un honneur qu’elles devaient à Numa. Devant elles tous les autres chars s’écartèrent pour laisser libre la

1. Lampride dit qu’Héliogabale ne se servait que de chars dorés.

2. « Les chevaux et les mulets blancs étaient les plus estimés des gens riches et les prêtres s'en servaient pour leurs chariots », dit Lucien.

3. Une médaille de l’impératrice Faustine représente une pilentum traîné par deux lions. (Cabinet des médailles.)

LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE

voie1 2. Julius comme les autres recula sa carruque, mais aussitôt Ammius le gourmanda :

— Outre à falerne ! viande à belluaire ! pourquoi recules-tu la carruque ?

Alors des harmamaxas aux belles roues, chargées de femmes, débouchent de la voie du cirque, sur la voie Aurélienne !

— Ah ! maître, les femmes qui voyagent en harmamaxas ne sont pas belles. Il n’y a que celles qui voyagent dans les litières qui soient belles, parce qu’on ne les voit pas!...

De nombreuses litières, légères aux épaules robustes des porteurs, ne tardèrent pas en effet de se grouper, en se poussant du côté de l’endroit du triomphe. Tous les genres y étaient représentés : Yarcera aux tentures riches et flottantes ; la lectica 2 dont des mains blanches, chargées de bagues, écartaient les voiles; la basterna au palanquin enrichi de dorures à travers les rideaux de qui souriaient d’honnêtes visages de dames romaines3. Bientôt les litières passèrent, et Julius, comme figé dans sa tunique pourpre, ne releva pas les rênes. Comme son maître Ammius, il admirait les beaux cortèges. Un cri de joie sortit bientôt de la gorge de l’esclave. Ne venait-il pas de reconnaître ses camarades, les cochers du cirque. Ceux-ci avançaient en effet aux roulements prolongés du currus, de la biga, de la triga, de la quadriga, du decemjugis 4. Les rayons du soleil jouaient dans le miroir de leurs casques, et les plis de leurs « præcincta » de laine les enveloppaient d’un nuage protecteur. Julius, au passage, les salua. Il remarqua, qu’à l’intention de ce jour de fête, les haines des factions s’étaient éteintes et que les cochers rouges marchaient sans colère, auprès des cochers bleus5. Beaucoup portaient sur la poitrine des images à l’effigie des empereurs cochers et jouteurs de cirque. En se penchant Ammius y reconnut les camées de Néron et de Caligula; d’autres avaient,

1. Grasset Saint-Sauveur. L'Antique Rome : « Une loi terrible punissait de mort, sans aucune rémission, quiconque se jetterait sur la litière d’un vestale allant par la ville. »

2. La lectica a été introduite à Rome après les guerres puniques. Destinée particulièrement aux jeunes filles qui ne pouvaient sortir à pied, que la tête couverte d’un voile, elle était interdite aux hommes et affranchis n’ayant pas quarante ans.

3. La basterna était destinée aux plébéiennes et aux femmes honnêtes, « car les autres ne peuvent aller qu’à pied », dit l’histoire. Les impératrices elles-mêmes ne sortaient en voiture que les jours de triomphes ou d’offices religieux.

4. Les chevaux de la biga étaient attelés de front comme ceux du decemjugis ; la triga avait trois chevaux dont un en volée; la quadriga comprenait quatre chevaux.

5. Le baron de Wismes. Domitien,. empereur, était si passionné pour les jeux du cirque qu’il en ordonnait jusqu’à cent fois par jour. On dit qu'il faisait distribuer aux spectateurs des mouchoirs ( oraria ) pour exciter l’ardeur des cochers.

L’ANTIQUITÉ

brodées sur leurs tuniques, les images des chevaux illustres qu’aimèrent passionnément les grands hommes de guerre : Incitatus, cheval de Caligula à qui son maître fit décerner la qualité de pontife; Borysthène et Volucris, les coursiers d’Adrien et de Vérus. La horde bariolée lentement disparut dans la voie Auréliennc. Ce fut alors le défilé des chars du peuple et des affranchis, les veredarius de la poste; un essedum passa, rapide sur ses deux roues. Enfin, de la voie Sigillaria, un covinus déboucha, un covinus et une rhedâ! La rhedâ était vieille et un peu cassée. A la voir le patricien pouffa de rire. A l’aspect d’un gros homme de marchand, immense et hydropique, dont toute la graisse envahissait le véhicule, il ne put retenir de petits gloussements de voix.

— Par Martial ! cria-t-il, en citant un vers du poète :

Plenâ Bassus ibat in rhedâ.

Je ne sais si ce gros homme est Bassus, mais l’épigramme est vraie !

Puis ce furent des voitures à horloge’, ingénieuses et légères. Un appareil placé à l’arrière indiquait sur des chiffres combien, après un certain nombre de tours de roues, on avait fait de chemin. Ammius les admira beaucoup. Des carri de toute sorte suivaient encore 1 2 3 4. Après la dernière ploslra 3 à deux roues, Julius enfin secoua sa torpeur. Une immense acclamation venait de monter vers le ciel limpide. Le currns trinmphalis,, Je char du triomphe, la thensâ impériale venait sans doute de paraître. Ammius, malgré son embonpoint, grimpa lestement sur les épaules de Julius et voici, au delà de l’enchevêtrement de tous les chars et de tous les véhicules, le spectacle inoubliable qu’il aperçut. — Devant la thensâ — qui s’ébranlait lentement ainsi qu’une tour pesante — marchaient les buccinateurs et les joueurs de fifres. Un groupe de belles prostituées, le sein nu et le col découvert5, accompagnaient de leurs danses le char de la Pierre sacrée.

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