EN CHINE
Par la vertu de la divine baguette, nous voici transportés dans l’une des rues principales de Pékin. Il est l’heure de midi. Une foule nombreuse peuple les voies, les marchés et les promenades. Les marchands sont assis sur leurs portes. Des petits enfants, leurs nattes pendantes dans le dos, se rendent à l’école; voici des porteurs d’eau qui passent, des marchands de riz, des vendeurs de poisson. Les uns se servent de mulets, d’autres de chevaux; quelques-uns, pour la parade, ont amené là de grands chameaux. Une affluence de peuple se pousse sur le passage des palanquins. A travers les interstices des baguettes de bambous, de fins visages, aux paupières noircies de henné, aux parures de belles perles, s’aperçoivent. Ce sont les dames du harem impérial qui font leur promenade favo-
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
rite. Leurs pieds sont si petits qu’elles ne peuvent marcher longtemps et vite. La mollesse des coussins où elles reposent ménage les cahots des habiles porteurs. Ceux-ci sont au nombre de deux par palanquin. Il existe un nombre considérable de ces porteurs à Pékin, à Shanghaï, à Tien-tsin. Leur corporation est régie par une police et par des mœurs particulières. Ils portent des habits de couleur grise. Ceux qui ne peuvent se faire porteurs se contentent de pousser la brouette vulgaire, la chaise roulante à l’usage du bas peuple et de la bourgeoisie. Regardez comme ils se pressent en ordre et comme ils évitent les encombrements ! Celui-là pourtant va moins vite. Outre le voyageur, ne lui faut-il pas traîner, dans sa brouette, tous les colis qui accompagnent celui-ci : des corbeilles de légumes, un ballot d’étoffes et une petite cage où il y a des oiseaux1. Maintenant voici des cavaliers. « Tout homme qui se respecte2 doit être à cheval ou en chaise » dans cette capitale du Ciel. L’humilité de Confucius et de Lao-tseu n’a pas enseigné aux Chinois le respect du piéton. On a pour ceux-ci, à Pékin, le mépris professionnel des cyclistes parisiens! Mais qu’est cet assemblage de chariots bigarrés, attelés de mulets, et qui attendent auprès des cochers assis avec résignation sous leurs petits chapeaux en abat-jour? Une station de voitures. Rien d’autre! Il y en a beaucoup comme cela à Pékin; le tort est que ces voitures, d’apparence si luxueuse, ne sont même pas suspendues. Depuis deux mille ans ce genre de locomotion n’a point varié au delà de la grande muraille. Les Chinois eurent du génie de bonne heure. Mais comme ce génie est resté stationnaire ! Ces
inventeurs de la bous- / . y VL r fME(
sole ne surent point ,s x ^
s’orienter au delà d’un certain cercle. Leur négligence, en fait de locomotion, va même
jusqu’à laisser l’entretien des voies publiques dans l’abandon le plus misérable. Il faut vraiment être Chinois pour supporter de voyager
J R E TURQl
1. Voir Tour du Monde, Voyage en Chine ; texte par M. de Moges ; dessins d’après M. de Trévise : la description d’un de ces véhicules.
2. Relation d’un voyage de Shang-Haï à Moscou, par A. Poussielgce.
A TRAVERS L’UNIVERS
dans ces cités où les rues irrégulières, constamment creusées de trous béants, n’offrent qu’une surface rugueuse et pénible aux pas des chevaux et aux fers des voitures. Songez qu’à Pékin même on rencontre des rues principales qui n’ont point été réparées depuis deux ou trois siècles. Cela n’empêche pas ce peuple stoïque de vivre sa vie de cahots perpétuels, au hasard des petites brouettes où ils déambulent tout le jour, la natte au vent, les yeux mi-clos et la pipe plantée dans la bouche, pareille à une fleur de cendre. Cela ne l’empêche pas non plus de faire à ses morts de splendides funérailles. Là encore