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plante, sans pourtant en avoir en elle le modèle infiniment petit ; et c'est dans le même sens qu'il faut entendre les idées innées qui se développent, et comprendre Platon lorsqu'il dit qu'apprendre est se ressouvenir. Le développement n'est, en effet, qu'un jeu de la vie, par lequel ce qui est devient, sous une autre forme, ce qu'il était déjà virtuellement. C'est une marche, une progression, un mouvement de l'un vers l'autre ; mais l'un et l'autre ne sont pas, pour cela, différents de ce qu'ils étaient d'abord. C'est ainsi que les jugements, dont nous avons maintenant à parler, ne font que mettre au jour ou rendre éclatant ce que les notions tenaient caché dans leur sein. En d'autres termes, ce sont les notions qui, en devenant jugements dans ce deuxième chapitre, disent d'elles-mêmes ce que nous en avons dit tout à l'heure.
La méthode dialectique nous offre, dans chacune de ses évolutions, trois phases ou temps d'arrêt, qui sont : thèse, antithèse, synthèse, ou pour mieux dire : la forme abstraite, dans laquelle l'idée se pose d'une manière générale; la forme dialectique, dans laquelle l'idée, obéissant à sa propre force, s'oppose ou se nie elle-même ; et la forme spéculative, dans laquelle elle se dégage et sort tout à fait pure. La première partie de la logique subjective, traitant des notions, nous laisse
dans l'abstrait; la seconde, qui s'occupe des jugements,
nous introduit dans la dialectique; et la troisième, consacrée au raisonnement, nous fera pénétrer dans la forme spéculative. L'Idée, sous la forme de jugement, n'est donc pas encore bien vraie, mais elle est déjà plus vraie que sous la forme générale de notion.
Tout jugement est donc l'Idée se développant sous ses trois formes de général, de particulier et d'individuel. Et, de même que nous avons fait voir dans le premier chapitre, que les notions existent dans les choses, ce qui nous a permis de conclure que les choses sont des idées ou notions vivantes; nous disons de même ici que les jugements existent dans les choses ou plutôt que les choses sont des jugements réalisés, et que leur individualité et leur généralité, qu'on pourrait appeler leur corps et leur âme, deviennent aussi distinctes en elles que dans les jugements.
Cette distinction prend toujours la forme de sujet et de prédicat que nous allons maintenant préciser.
Quand une question quelconque s'offre à mon esprit, la réponse me donne nécessairement un sujet, dont je ne sais rien, et qui n'est rien non plus qu'un simple mot sur lequel j'arrête mon attention pour en trouver le prédicat. Ce qu'éveille en mon esprit la prononciation du nom que je donne au sujet, est purement acci-
dentel ou historique, et ne devrait pas exister puisque le jugement que je dois porter n'existe pas encore. Ce n'est donc qu'un son, un suppôt, une chose posée sans attributs ni qualités, qui va recevoir sa détermination, mais qui ne l'a pas encore, et qui, par conséquent, n'est absolument rien par elle-même. C'est pourquoi les scolastiques, qui n'avaient pas conscience de cette vacuité du sujet, ne pouvaient, dans leurs disputes, aboutir à rien. Car ces logiciens et tous les modernes, à leur exemple, disent au contraire, ou tout au moins laissent supposer, que les deux termes qu'on a nommés les extrêmes du jugement, le sujet et le prédicat, sont deux choses ou substances également réelles, ayant la même valeur, existant au même titre et sur la même ligne, se rencontrant ici ou là dans le monde, à une certaine distance Tune de l'autre, et que l'intelligence de l'homme unit ou rapproche en faisant un jugement. Or, cette hypothèse est déjà en contradiction manifeste avec l'opinion commune et 5vec la langue, suivant laquelle la copule est, qui joint le sujet au prédicat, dit que le premier est le second ; ce qui montre bien que l'acte de notre esprit, appelé jugement, ne réunit point deux choses qui, sans lui, seraient séparées, mais au contraire qu'il sépare ou divise en deux parties no: limées sujet et prédicat, des choses ou des notions qui,
par elles-mêmes, sont en même temps ce que marque le sujet et le prédicat. Le jugement est donc un acte de l'esprit par lequel nous divisons en sujet et en prédicat une idée ou une chose qui n'avait pas encore été partagée, avant cet acte, en ses deux parties constitutives. Ainsi, la copule est marque non-seulement une conjonction, mais une disjonction, non-seulement une identité, mais une différence entre le sujet et le prédicat, qui, par elle, sont à la fois unis et séparés. C'est une chose totale ou une, coupée pour ainsi dire en deux par le jugement, qui nous la fait voir sous la forme de sujet et de prédicat. Aux yeux du grammairien, le sujet et le prédicat ont une existence indépendante et distincte; mais, dans la logique comme dans la réalité, il n'en est absolument rien. Le prédicat est le sujet; ou plutôt la chose est actuellement le sujet et le prédicat tout ensemble ; ce qui veut dire qu'elle n'est pas seulement notion comme dans le premier chapitre, mais qu'elle est aussi jugement. Et par là elle ne diffère point de ce qu'elle était d'abord, puisqu'il est évident qu'elle n'a point changé; mais elle se manifeste seulement d'une manière plus complète ou plus explicite, puisque les jugements, comme nous l'avons déjà dit, ne sont que des notions développées. Du reste, cette nature du jugement s'éclaircira de plus en plus si »us
DES JUGEMENTS. Xi
les quatre formes, dont nous aurons à en parler, qui sont : le jugement qualitatif, le jugement réfléchi, le jugement nécessaire et le jugement idéal.
Mais, avant d'y arriver, nous devons remarquer que le caractère essentiel de tout jugement, quelle que soit sa forme, est d'exprimer qu'une chose individuelle, posée comme sujet, est une notion générale donnée comme prédicat; ce qui veut dire, en d'autres termes, que la généralité marquée par le prédicat est (ou existe) dans la chose individuelle exprimée par le sujet. Or, c'est là précisément ce que nous avons déjà vu dans le premier chapitre en traitant des notions ; et cela nous prouve une fois de plus que la forme appelée jugement ne sert qu'à rendre cette vérité manifeste ou à la mettre en évidence. C'est ainsi que la graine, en se développant, fait un jugement, puisqu'elle pousse bors d'elle-même ce qui était virtuellement enfermé dans son sein. Et comme tout jugement nous dit que le sujet est le prédicat, il s'ensuit que toute chose est nécessairement un jugement réalisé, puisqu'on trouve toujours en elle, qui est une chose individuelle, nonseulement son individualité, mais aussi la généralité qui s'y cache, c'est-à-dire les deux extrêmes qui constituent un jugement. D'où il arrive nécessairement aussi que, dans tout jugement, le sujet ou la chose in-
dividuclle est élevée à la sphère de son prédicat, et que le prédicat ou le général, à son tour, est mis en existence ou réalisé par le sujet. L'objet caractéristique de tout jugement est donc de faire apparaître chaque chose sous son double aspect, ou comme étant à la fois individuelle en soi et générale dans l'Idée.
Croirait-on que les logiciens n'ont jamais remarqué cette vérité, pourtant bien manifeste, que tout jugement exprime qu'une chose spéciale ou individuelle, prise pour sujet, est une généralité quelconque prise comme prédicat. S'il en est ainsi, il faut reconnaître qu'une énonciation, qui décrit une chose individuelle en signalant des caractères servant à la faire reconnaître, sans exprimer aucune généralité, ne constitue pas un jugement, ce qui est également bien manifesîe. Ainsi quand on dit : Aristote est mort dans la quatrième année de la cent quinzième olympiade, âgé de soixante-treize ans; ou bien : César est né à Rome; il a fait la guerre des Gaules pendant di.r ans et a passé le Rubicon, etc.; l'ensemble de semblables énonciations ne constitue pas une proposition ou un jugement ; et il est étrange de voir les logiciens se donner une peine infinie et transcrire ces dénombrements de mille manières pour en tirer quelque chose gui ressemble à un jugement. Ils si' croient même obli-
gés de décomposer et de travestir tant bien que mal, en forme de jugements, des phrases comme celle-ci : J'ai bien dormi; portez armes; une voiture passe sur le pont, etc. Sans doute, ces énonciations peuvent être, en certains cas, des jugements, comme lorsqu'il y a une incertitude ou un doute à lever, et que Ton demande : Est-ce une voiture qui passe sur le pont? ou bien : Celte voiture, qui paraît avancer, est-elle réellement en mouvement? Est-ce elle qui se déplace ou nous qui marchons? Dans tous ces cas qui proposent un doute, il y a nécessairement l'expression d'une proposition ou d'un jugement pour le moins subjectif.
Il ne faut donc point confondre deux choses essentiellement distinctes : les énonciations, dans lesquelles une chose individuelle se trouve déterminée par une notion générale, constituent seules un jugement ; les autres ne méritent pas ce nom et sont de simples dénombrements. Nous devons nous rappeler, à ce propos, que, dans l'étude des notions, nous avons aussi rencontré de prétendues notions dites individuelles par les logiciens, mais qui, dans la réalité, ne méritaient pas ce nom.
Tout jugement embrasse donc la double nature des choses, c'est-à-dire leur individualité d'une part, et d'autre part leur généralité ou le rapport intime et né-
;5S L Ü G I Q UE S G B J E GT I V E.
cessaire qu'elles ont à l'Universel. On peut toujours dire que le prédicat emplit le sujet en exprimant son contenu, et qu'il vient en quelque sorte combler l'espace marqué par ce cadre vide. Ainsi, dans cet exemple : Dieu est tout-puissant, c'est le prédicat tout-puissant qui nous dit ce qu'est le sujet, Dieu, dont l'existence est posée, mais qui, sans le prédicat, ne serait qu'un son, un mot vide de sens. Voilà pourquoi j'ai omis, dans toute ma logique objective, de parler sans cesse du sujet, et de présenter les catégories de quantité, qualité, relation, etc., comme des prédicats dont le sujet aurait été l'Absolu ou Dieu.
Dans l'exemple qui précède, Dieu est tout-puissant, le prédicat tout-puissant ne dit pas tout ce que le sujet peut être ; on néglige à dessein ce qu'il peut être encore au delà de ce que marque le prédicat sur lequel repose toute la valeur du jugement.
Contrairement à ce que nous avons établi, les logiciens définissent le jugement qualitatif en disant qu'il marque la comparaison faite par l'esprit entre deux notions, et la connaissance qu'il en tire qu'elles conviennent ou ne conviennent pas entre elles ; négligeant ainsi ce qui mérite justement le plus d'attention, à savoir que tout jugement accouple une cbose individuelle à une notion générale. Leur définition permet en outre de don-
ner le nom de jugement à toute comparaison établie entre deux choses individuelles. Mais cette comparaison, quand bien même elle serait possible sans le concours de notions générales, et quand bien même on la répéterait des milliers de fois, ne constituerait jamais un jugement.
Nous venons de voir que les jugements sont des énonciations dont le caractère essentiel est d'exprimer les choses individuelles à l'aide de notions générales. Or, cette généralité avec laquelle la chose individuelle se trouve mise en rapport, peut lui être inhérente comme une qualité saisissable par simple appréhension ou aperception; mais elle peut aussi être telle qu'il faille la réflexion pour la dégager et la saisir ; ou bien encore lui être nécessaire ; ou bien enfin se confondre et s'unir avec elle d'une manière si intime qu'elle en soit vraiment l'essence ou I'idée. De là les quatre formes de jugements dont nous aurons successivement à parler, qui sont :
Le jugement qualitatif ou de simple aperception;
Le jugement réfléchi;
Le jugement nécessaire ;
El le jugement idéal.